‹ Roose HimmelChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Albert à Théodore Seemanii,

Non , mon cher Théodore , ne m'attendez plus , car de bien longtemps au moins nous ne devons pas nous revoir.

Lorsque vous aurez appris par moi le dénoùment de cette déplorable histoire d'amour, vous n'approuverez pas, je le prévois,

la ferme résolution que j'ai prise de me dérober aux consolations que me réservait votre inaltérable amitié : cependant , quoi qu'il puisse m'en coûter de vous perdre , et tout en gémissant, ainsi que vous, sur cette séparation moins volontaire que vous ne le supposez , j'obéirai au mauvais destin qui me l'impose; ainsi, tenez-le pour assuré, c'est presque un adieu que je vous adresse ici.

Ma dernière lettre , écrite*à la hâte et sous le coup d'une impression terrible , ne renfermait que l'annonce incomplète d'un malheureux événement. Je vous demandai , il m'en souvient , de vouloir bien attendre que mes pensées devenues plus libres me permissent de vous raconter dans tous ses détails le drame étrange et poignant dans lequel il m'a été donné de dire le mot puissant qui hâte la péripétie et décide la catastrophe. C'est à une semaine seulement que j'avais ajourné votre juste impatience de tout savoir ; il m'a fallu deux mois , non pas pour recouvrer le calme

parfait de l'esprit , puis-je l'espérer jamais , mon Dieu ! il m'a fallu passer deux mois , dis-je , avant de me sentir capable d'écrire avec une sorte de suite dans les idées. Aujourd'hui , je vais enfin essayer d'acquitter la dette que j'ai contractée envers vous; mais je ne sais si ma lettre ne se ressentira pas un peu trop du trouble qui me saisit de nouveau en ce moment. Jugez , mon ami , de ce que j'ai dû souffrir alors , puisque l'émotion renaît en moi violente comme au premier jour, à la seule pensée de revenir avec vous sur un passé plein de larmes ; fatal passé dont le souvenir enveloppe mon cœur d'un voile de deuil que le temps n'arrachera pas.

Je vous devais cette nouvelle preuve de mon affection ; peut-être regretterez - vous moins , en la recevant , d'avoir placé tant de bienveillance sur une tête si folle , sur une àme si faible ; mais quelle que soit l'opinion que ma conduite à venir vous donne de la

sincérité de mon amitié pour vous , rappelez-vous-le bien , cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi. Que pourrais-je avoir à vous dire qui n'eût point Rose Himmel pour prétexte ou pour sujet? Notre correspondance serait toute sur cette belle et malheureuse adorée. Assez longtemps nous nous sommes entretenus d'elle ensemble ; à quoi bon vous en fatiguer encore? Et puis ce n'est plus qu'à moi seul que j'en veux parler désormais.

C'est du jour fixé pour son mariage que je reprendrai ce récit attendu par vous depuis si longtemps. Vous savez de reste l'injuste persécution dont j'ai été victime et l'ordre impérieux que je reçus de sortir du grand-duché. Je vous ai dit mon audacieuse rentrée dans la ville et le nom de l'ami dont la généreuse hospitalité me permit de poursuivre jusqu'à la fin mon rôle de protecteur auprès de la promise du comte de Holzheim. Le matin même du jour fatal, je vous écrivis, je crois :

« Ma mission est remplie , le bonheur de Rose est assuré ; préparez-vous donc à me revoir bientôt, car, je vous le promets, nous serons encore une fois réunis et pour ne plus nous quitter. »

Lisez ce qui suit , cher Théodore , et dites après cela s'il a dépendu de moi de tenir ma promesse.

Dans la retraite où je me tenais à l'abri des poursuites de la police, c'est par ouïdire seulement que j'ai pu apprendre les premiers événements de la journée. Voici d'abord ce que Bauer m'a raconté :

Le mariage de Rose Himmel, annoncé officiellement depuis quelques jours, avait causé une si grande émotion dans la ville , que dès le matin et de tous les quartiers les curieux affluaient à la porte du magasin des Trois Étoiles d'or. Le prudent marchand de soieries avait prévu que la foule, sous mille prétextes , essayerait d'envahir sa maison pour voir une dernière fois et dans son eos-

tume de mariée , cette belle et gracieuse fille dont la haute fortune ne pouvait être un sujet d'étonnement que pour ceux qui ne la connaissaient pas encore. Or, Bauer, pour éviter le tort et rembarras qui devaient résulter pour lui de cet encombrement , s'était décidé à tenir inexorablement son logis fermé aux étrangers comme si c'eût été jour de réjouissance publique ou de fête religieuse. Cependant la consigne sévère qui protégeait sa porte contre les envahissements de la multitude ne pouvait interdire à celle-ci le pavé de la rue ; aussi l'affluence était telle dans la partie la plus large de Gross-Herzog-Strasse, où est situé le magasin du fournisseur de la cour , que le passage se trouvait textuellement obstrué par la masse des curieux ; si bien que les gens conduisant charrettes ou voitures , arrêtés tout à coup par l'obstacle , se voyaient contraints de se détourner de leur droit chemin et de choisir une autre voie, de peur de causer quelque accident.

C'était vers une heure de l'après-midi que le futur époux devait venir chercher sa mariée pour la conduire au temple. Ce temple , je l'apercevais de ma fenêtre ; car , poussant jusqu'au bout l'obligeance et le dévouement, l'ami que vous savez m'avait mystérieusement amené, le matin de ce jour-là, dans une habitation située en face de la maison de Dieu, où le mariage devait être bénit. Je voulais voir les deux époux sortir du temple, et puis je serais parti pour ne plus revenir dans cette ville maudite. Le destin en avait ordonné autrement ; attendez , attendez , je continue.

Léopold , vous &i-je dit , n'était attendu que vers une heure ; à dix heures du matin; Rose Himmel déjà parée, éblouissante de beauté , radieuse de bonheur , témoignait ingénument son impatience. Du regard elle hâtait l'aiguille de la pendule , elle accusait le temps de lenteur , et , le sourire sur les lèvres, elle soupirait cependant comme si le

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moment suprême n'avait dû arriver jamais. Dieu sait, m'a-t-on dit, si sa charmante anxiété offrait ample sujet d'innocentes railleries à ceux qui entouraient la future comtesse.

Cependant, à midi précis, l'équipage de Léopold, s'étant fait jour à travers la masse compacte des oisifs qui remplissaient la rue y s'arrêta à la porte de Bauer. Quand on annonça à Rose Himmel l'arrivée de son mari, soudain l'impatiente de tout à l'heure , revenue à sa nature de jeune fille pudique et craintive , jeta un coup d'oeil d'effroi sur la pendule, puis, la rougeur au front, elle baissa les yeux en s'écriant : « Déjà. »

Ainsi Léopold avait devancé l'heure. On ne s'étonna pas de son empressement , mais ce qui surprit ce fut de le voir arriver seuL Bauer, qui avait préparé avec luxe son salon pour recevoir dignement les quelques nobles cousins que le comte de Hoîzheim devait présenter à sa femme avant la célébration du mariage , ne manqua de rappeler à Léopold

ce que celui-ci lui avait dit la veille au sujet des visiteurs pour lesquels le glorieux marchand de soieries s'était mis en frais de représentation.

— L'heure de la visite solennelle n'est pas venue encore , répliqua Léopold , ne me considérez en ce moment que comme un importun , un indiscret au moins, que l'on peut encore chasser , mais que par indulgence on gardera , car ce serait le rendre trop malheureux que de lui donner à entendre qu'il a pu déplaire.

Malgré le ton affectueux avec lequel furent débitées ces tendres paroles, qui firent rayonner la joie dans les regards de Rose Himmel, les assistants , contemplant Léopold avec des yeux moins prévenus que ne l'étaient ceux de la crédule enfant, Bauer et ses amis , veux-je dire , remarquaient que le comte de Holzheim avait un air contraint , embarrassé , en abordant sa fiancée , et l'on

devina que l'émotion de sa voix , en lui par-

lant ainsi , venait moins du doux sentiment d'orgueil qu'il éprouvait de la voir si belle, que d'une puissante préoccupation qu'il s'efforçait de dissimuler.

Après quelques éloges de Léopold sur la toilette de la jeune mariée , éloges qui , suivant les mêmes observateurs , semblaient bien moins témoigner d'une sincère admiration que du besoin qu'avait le noble futur, pour donner le change sur son secret embarras , de se jeter dans les banalités de la galanterie , le comte de Holzheim offrit la main à Rose Hinimel, et, l'ayant conduite dans une embrasure de croisée, une conversation à mi-voix commença entre eux.

Par discrétion , les conviés de Bauer s'étaient retirés à l'écart , et formaient un groupe à l'extrémité opposée du salon.

Continué toujours à voix basse , l'entretien des futurs époux se prolongea singulièrement ; de temps en temps il semblait s'animer. On ne surprenait aucune des paroles

que les deux fiancés échangeaient entre eux ; mais un geste rapide de Léopold , mais une exclamation involontaire de Rose , faisaient assez comprendre qu'il ne s'agissait point dans ce mystérieux tête-à-tête de projets de bonheur pour le jeune ménage. Lui récriminait; elle semblait essayer de se défendre. Tout à coup il pâlit ; Rose se détourna en portant la main à ses yeux pour cacher une larme ; puis l'indignation emportant la jeune fille , elle s'écria :

— Mais , monsieur, c'est affreux ce que vous dites de mon père ! Lisez , lisez sa lettre, et lisez-la tout haut devant ces messieurs, vous verrez s'il mérite votre mépris.

En parlant delà sorte et avec un mouvement convulsif, Rose tira de son sein une lettre que son père lui avait adressée quelques jours auparavant. Le comte de Holzheim arracha , m'a-t-on dit , cette lettre des mains de sa fiancée ; et alors, dédaignant de la lire, il la déchira , il en jeta les morceaux sur le

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parquet; et, inaccessible aux sanglots de la pauvre petite , repoussant Bauer et ses amis, que le sentiment des convenances n'autorisait plus à rester étrangers aux débats du jeune couple , Léopold s'élança vers la porte du salon en s'écriant :

— Plus de mariage , c'en est fait ; tout est rompu !

Je n'ai point à vous décrire , mon ami , l'état affreux de Rose Himmel après cette nouvelle scène de violence. Ce que je vous ai rapporté de la première querelle des deux amants suffit pour que votre imagination puisse se peindre les déchirements de ce jeune cœur si bon, si candide , si lâchement torturé ! Ah ! vous pouvez aller loin , aussi loin que vous le voudrez , dans l'expression de la douleur et du désespoir, vous serez encore en deçà de la réalité.

Et j'ai pu , moi aussi, l'admirer, ce noble cavalier , j'ai pu solliciter son amitié , et, pris d'un fol engouement pour sa voix heu-

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reusement timbrée, pour ses manières élégantes , pour le masque bien choisi dont il se fait un visage, je me suis humblement avoué vaincu par lui ! J'osai m'estimer moins que cet infâme !

Mais pardon , mon ami , pardon , je me laisse malgré moi emporter par une indignation que rien ne justifie encore à vos yeux; il faut que je poursuive pour que vous puissiez et la comprendre et la partager. Poursuivre ! je n'en ai plus la force aujourd'hui , et , autre empêchement , voici madame Dornig qui rentre avec sa nièce ; elles reviennent de leur promenade du soir... Pauvre femme !*.. pauvre fille! quand Rose est là et qu'elle me regarde... Si vous saviez comme elle regarde à présent !... Quand elle est là, dis-je, il est impossible d'écrire , impossible aussi de penser... on n'a plus qu'à souffrir et pour soi et pour elle î

Encore un jour de retard , Théodore, mais à demain , à demain !

De nouveau je suis seul , le temps est beau , Rose et sa tante feront aujourd'hui une promenade plus longue que celle des jours précédents ; aussi c'est avec l'espoir d'achever enfin cette pénible lettre que je reprends encore une fois la plume. Je n'aurais point à vous prier de me pardonner toutes ces lenteurs , cher Théodore , si vous saviez quelle est mon excuse ! J'ai confiance dans votre indulgente amitié et je poursuis.

Léopold en quittant Rose lui avait dit : « Tout est rompu entre nous! » et, victorieux, car pour lui cette rupture était une victoire , il s'était éloigné , bien persuadé sans doute qu'il ne devait plus revoir sa victime.

Il se trompait.

N'allez pas croire qu'après avoir essayé de rassembler ses forces, et poussée par l'énergie du désespoir, Rose Himmel , s'échappant de la maison de Rauer et s'exposant à quelque nouvel affront, ait eu l'imprudence de suivre

les traces de Léopold pour lui porter avec son amour et ses larmes le pardon du dernier outrage qu'elle avait reçu de lui. Quand je vous dis : N'allez pas croire cela, mon ami, ce n'est pas que je m'indigne pour elle d'un tel soupçon. Si vous l'avez supposée capable de cette démarche à la fois folle et généreuse , vous touchez de près à la vérité ; car si elle ne la fit pas, elle en eut la pensée. La malheureuse fille l'aimait tant ! et puis , pouvait-elle ne pas se dire que le remords accablait maintenant celui qui avait persévéré avec un si beau courage dans un projet d'alliance que tous les siens repoussaient?

— Vous avez beau vouloir me persuader le contraire , répétait Rose à ceux qui l'entouraient, il m'aime, oh! j'en suis sûre, il m'aime.

Elle n'eut pas besoin de lui porter son pardon ; c'est lui , c'est Léopold lui-même qui vint le réclamer.

Deux heures ne s'étaient pas écoulées de-

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puis le moment suprême de la séparation , que le comte de Holzheim, pâle , haletant , la sueur au front , le visage bouleversé , les habits en désordre , était revenu chez Bauer ; non plus dans son brillant équipage , cette fois ; c'est à pied , qu'il s'était ouvert un passage au milieu de la foule grossissant toujours et murmurant tout haut, carie bruitdu mariage manqué s'était déjà répandu aux environs.

Léopold , vous dis-je , était revenu. Il n'avait dit que ces mots à Bauer qui s'était précipité à sa rencontre :

— Rose ! je veux la voir, je veux qu'on me laisse seul avec elle!

Puis , s'élançant dans le salon , il vint tomber aux pieds de la malheureuse enfant , à qui la voix manquait pour dire : Relevezvous.

A genoux donc devant le canapé où Rose , à demi couchée, était presque mourante, Léopold se frappait la poitrine en signe de

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désespoir ; il s'accusait de son emportement , il parlait de ses remords avec une sorte de délire ; il pleurait et se donnait les noms les plus odieux ; il pleurait et appelait sa fiancée des noms les plus tendres.

— Ce n'est plus votre amour, je ne le mérite pas , c'est votre pitié que je demande ! disait-il ens'humiliant aux pieds delà pauvre fille. Rose, si vous ne voulez pas que je meure ici devant vous, dites que je puis encore réparer le mal que je vous ai fait ; rien n'est perdu , mon amie ; le mariage se fera tout à l'heure, à l'instant, aussitôt que vous aurez repris assez de forces pour vous laisser conduire devant le pasteur qui nous attend.

Je ne saurais vous dire si ce furent bien là

ses paroles, car je n'étais pas présent à la

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