‹ Rops-- ianaChapitre 14 sur 40 · LES SATANIQUES ET LES DIABOLIQUES · texte numérisé non relu

LES SATANIQUES ET LES DIABOLIQUES

pays inconnus des mystères d’où son corps revenant n'était plus qu'une épave. Mais si son livre de démonialités trop humaines pour être confessées publiquement avait été condamné par les lois hypocrites de la bourgeoisie française, restait la libre Belgique où Baudelaire alla chercher la paix des derniers jours et la satisfaction d’une publication dernière. Il trouva l’une et l’autre à Bruxelles, entre Poulet-Malassis qui s’en fit l’éditeur bénévole et Félicien Rops qui lui dut, en composant le frontispice des Épaves, la première illustration transformant une simple image en commentaire révélateur du paradis perdu à jamais par l’humanité malheureuse. Avec le génie scripturaire de ce maitre dont la science ou l'intuition pénètrent les plus impénétrables arcanes de l’Organum mundi révélés à l'éclair de ce cuivre, remontez à la première page de la Bible et au premier âge de l’humanité sitôt chassée du paradis terrestre qu’elle eut appris à le connaître. Un seul arbre aux fruits voluptueux lui était défendu : c'était l’arbre de la Science, la seule qu’ignorant il lui plût de connaître. De ce symbole respectueux des formes consacrées, l'artiste génial ne craindra pas de dépouiller le religieux mystère, inventé pour les foules ignorantes, inutile à l’élite des spirituels avisés. Et voici que, du foisonnement des herbes vénéneuses où les sept péchés capitaux trouvent la ronce et l’orchidée qu'ils préfèrent, se dresse, en guise d'arbre, un corps humain dont l’usure de la vie n’a plus laissé que le squelette tendant au ciel fermé ses deux bras, en ramures épuisées d’où s’échappent encore en fruits maudits des amours tristes, chevauchant violons et lyres où ils chantent le malheur de vivre. Cependant, entre les herbes folles du premier plan, le cheval de l’Apocalypse, auquel ne reste plus que l’ossature

gigantesque, se fraye un chemin diabolique et court, à toutes jambes squelettiques, apprendre aux hommes du Jugement Dernier comment furent heureux, une heure, — l’heure de la tentation — les habitants séduits par le serpent mystérieux du Paradis Perdu.

Regardez encore cette planche obsédante, comme une implacable révélation; pénétrez-en le troublant mystère, avec l’art de son dessinateur prodigieux, et demandez-vous si, à découvrir ce mystère de la vie et de la mort jusqu’à la nudité la plus complète. de la chair et du squelette, il n’a fallu à Rops rien moins que la fulgurante raison d’un génie créateur ou la démoniale folie d’un malheureux perverti à qui il ne resterait plus, après avoir ébranlé l’innocente ignorance du monde jusqu’en ses primitifs fondements, qu’à prendre le browning des désespérèés et à se brûler la cervelle.

Au feu de cette arme dont n’eut pas à se servir ce sage réel pour éclairer son apparente folie, les compositions de Rops, utilisant le grand savoir et l'impeccable maîtrise de cet artiste et de cet érudit, s’élevèrent, dès lors, vers les splendeurs d’un symbolisme qu’on oserait presque appeler classique, s’il n’était à la fois aussi romantique qu’original et personnel. A cette heureuse ascension de sa maîtrise synthétique dans la gravure symbolique et à la rencontre qu'il fit alors aussi de Barbey d’Aurevilly, ce Général de l'Ilustration dut au Connétable des Lettres le texte des Diaboliques qui prêtèrent à Rops neuf sujets de dessins hors pair et presque autant de motifs de chefs-d’œuvre. Tout amateur d’art profond et de méditations profitables aux mystères voilés de la vie, a retenu indélébilement gravés dans sa mémoire, entre autres, Le Sphinx que maîtrise la femme, La Femme et la Folie qui do-

Page 1