ET LES DIABOLIQUES
ES années sont passées, sans réveiller l’ami qui dort dans sa chapelle ancestrale de Jossigny, quand, dans l'oubli immérité de mon petit atelier d’études, mes mains dis-
traites ramènent à la lumière d’un jour tardif qui m’accuse et d’une conscience oublieuse qui m'attriste, les feuillets de l'étude inachevée sur l’OŒEuvre de Rops que Jean de Roig avait arrêtée aux Sataniques du maître, pour s’en aller le rejoindre dans les méditations révélatrices d’un autre monde. Une ligne de points, et le silence de la mort!
La vie n’a-t-elle pas d’autres droits que le silence des vivants, pour la pénétration de ses troublants mystères? Et la bonne foi d’une âme qui cherche la vérité ici-bas ne suffit-elle pas à excuser toute curiosité raisonnable, à absoudre toute audace dangereuse peut-être? Les esprits pusillanimes la condamneront, sans doute; mais quels chercheurs de la secrète vérité et de la raison vitale
des choses feront un grief sérieux à un maître du burin d’avoir fouillé cette vie jusqu’en ses flancs les plus abscons, pour la fixer dans un dessin implacable, comme la vie naturelle, comme la surnaturelle vérité? Zn naturalibus veritas.
Cette formule de la philosophie des forts fut surtout celle de . l’art de Rops quand, oubliant à la porte la bagatelle d’une moitié de son œuvre d'apparence frivole qui eût pourtant suffi à illustrer un maître moins difficile que celui-ci, il pénétra, comme un autre Dante, « au milieu du chemin de sa vie », vers 1878, dans le temple redoutable où n’entrent que les forts. Deux maîtres de la vision ézéchielesque et du verbe apocalyptique l'y introduisirent, l’un avec ses Sataniques poèmes, l’autre avec ses proses Diaboliques. Et de même qu’Alfred de Musset avec ses poésies chantant l’amour et Alphonse Daudet avec ses romans raillant la modernité l’avaient découragé aux premières pages de leurs œuvres où rien ne restait à inventer par cet illustrateur original, réservé à de plus personnelles découvertes dans la nuit des mystères humains; ce furent le satanique Baudelaire et le diabolique Barbey d’Aurevilly qui devinrent, dans ce temple de l’inconnu, les éclaireurs de ce Lucrèce audacieux dont nul n’a osé porter plus haut, après lui, la torche incendiaire ou purificatrice de la conscience humaine, se révélant elle-même à ces feux : Diabolica virtus in lumbis.
Quand Rops, assagi par la moitié de sa vie vécue à toute outrance et dressée à toute maîtrise, comprit que sa philosophie outrancière était assez mordue aux plus indélébiles acides pour entreprendre, sur des cuivres nouveaux, des visions implacables que n’eussent pas osées ses précédentes études, le poète des Fleurs du Mal était aussi trop usé par ses dangereux voyages aux
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