‹ Rops-- ianaChapitre 18 sur 40 · DRE AN SAT, LIVRE · texte numérisé non relu

DRE AN SAT, LIVRE

FÉLICIEN ROPS

Noël! L'année finit! Alors l’année commence ! Paris est bien toujours cette immortelle capitale de l'Art, où la sépulture du roi défunt est l'avènement du roi héritier : « Le Roy est mort: vive le Roy! » Noël!

Et voyez avec quelle magnificence, pourtant empreinte de mélancolie, ce Paris artistique prépare à l’année qui va mourir des funérailles dignes d'elle et de lui. A peine les premiers froids, tombant des buttes de Montmartre sur les baies embuées des ateliers opulents et sur les fenêtres-tabatières des modestes mansardes, ont-ils enveloppé de brouillard et de givre ce vieux petit soleil qui s’éteindra dès la première neige; à peine l’hiver noir ét blanc a-t-il chassé l’automne d’or et de nuances au fond des campagnes de France, que vite maïîtres et élèves, bayant

aux grues dans les châteaux dont les parcs sont rouillés et dans les guérets enfumés d’où va aussi s’en aller l’alouette, rentrent à l'atelier ou à la mansarde de Paris, là où les attend sous la lampe le travail que Paris leur commande, au déclin de l’année. Car il faut que les funérailles de celle-ci soient splendides, et c’est à ses artistes dessinateurs que Paris en confie spécialement l’ordonnance. Il faut que chaque personne du cortège porte en ses mains son livre de prières, où les dessins orneront tant les pages que cellesci, couvertes d’évohés sans finale, ne laisseront de place au plus petit De profundis. I] en faudra pour quiconque sait lire. Adrien Marie et Boutet de Monvel pâmeront d’aise les babys blonds et roses, devant les légendes roses et blondes de Peau d’Ane et de la Belle au Bois dormant. Après les babys roses, les mamans roses auront leur tour d’extase, devant les sanguines exquises d’élégance dont Paul Avril idéalisera pour elles, époque par époque, l’Éventail, l'Ombrelle, les Gants, le Manchon, le Miroir : celles que le sentiment pur ravira mieux que la pure élégance, auront la Dame au Camélia que Lynch épanouira en rose-thé pour elles ; Manon Lescaut, celle de Maurice Leloir ou celle de Lyonel Roger, — on ne saura laquelle des deux miniatures préférer. Et encore Madame Bovary, Raphaël, la Cousine Bette, et ces autres charmants volumes, où tant d’artistes féminins apporteront plutôt un rayon qu’un burin, pour former une ruche plutôt qu’une bibliothèque, à l’usage de nos reines de France qui sont toutes ces dames depuis qu’une d’entre elles ne l’est plus, et à l'honneur de la Librairie française qui pouvait seule bâtir cette ruche et ce Louvre. D'autre part, le Malbrough de Caran d’Ache, et les Cahiers du Capitaine Cogniet de Le Blant, tireront des soupirs aux cœurs

LES SOURCES D'INSPIRATION DANS L'OEUVRE DE ROPS

des caporaux austères. Il y aura même des «illustrés » pour les savants sévères dont les lunettes bien lavées ne lisaient autrefois que le texte et la glose, et qui brilleront, demain, du feu de la curiosité devant les in-folio précieux du bon Bibliophile et devant J'OŒuvre Nationale de notre grand Victor Hugo; chefs-d'œuvre qu’emplissent de chefs-d’œuvre la pointe sèche des Bracquemond, des Jacquemart, des Courtry, aux noms desquels s’ajoutent pour l'invention des dessins les noms des meilleurs maîtres de l’art contemporain. Les sceptiques de la littérature demanderont aussi à l’Art, qui peut seul combler la lacune des Lettres, leur livre à voir sinon leur livre à lire ; et un nécromant nommé Grasset ressuscitera pour eux les merveilles d’Oderisi et de l’enluminure, sur les marges de la légende qui a pour titre : Les Quatre Fils Aymon. Le poëte des nids, Giacometti, repeuplera de Nos Oiseaux les fantaisistes bois que le bon Theuriet ne veut pas voir mourir. Quoi encore ? Ainsi, chaque ordre de lecteurs aura son livre, pour cette cérémonie mélancolique et élégante que l’année qui finit prépare à l’année qui commence. Et pour le reste du public qui ne sait ou ne veut pas lire, — L’Art dans la Reliure d’Octave Uzanne nous le promet, — les couvertures des volumes exposés aux vitrines feront prouesse d’étalage.

Et les impies du siècle, les « suprêmes poètes » dont parle un poëte suprême, « qui vénèrent les Dieux et qui n’y croient pas », les Don Juan de tous les temps — et du nôtre surtout — qui ne visitent de sépulture que celle qu’ils braveront irréligieusement, et tout au plus inconsciemment le buste en pierre du Commandeur trop sévère qui prend seul la chose au tragique; ces cœurs blasés et ces philosophiques cervelles, quel art aussi sera leur

‘expression? et quel artiste, leur poëte ? tandis qu’ils attendront indifférents, sous le portique de la cathédrale où la foule simple et crédule aura conduit les funérailles de l’an mort, que cet an-là soit bien en terre et qu’on n’en parle plus.

Vous avez déjà nommé ces philosophes rares, les « pessimistes », et leur quintessenciel poète, Félicien Rops; mais vous vous êtes trompés tous ou presque tous, en enveloppant dans la même nuit désolante leurs caractères et leurs ouvrages, parce que vous n’avez pas impartialement considéré le côté grandiose en même temps que le côté sombre de ceux-ci. Quelquefois, aux jours de grandes funérailles, dans une vieille primatiale gothique, les renverses noires s'élèvent en bandeaux jusqu’aux voûtes, sans faire perdre à celles-ci la majesté de leurs arceaux sublimes, sans obscurcir sur l'autel sculpté dans l’or et dans l’argent l'éclat de la cérémonie qui se développera devant lui, à la lueur des cierges. Il faut des phrases solennelles pour parler de ces artistes solennels; il faut aussi de solennelles époques, pour en parler à propos.

Aïnsi, aurons-nous consacré, avec quelque intérêt peut-être, la dernière heure de l’année qui s’éteint dans un éblouissement de livres dorés sur tranche, à l’étude austère d’un artiste austère, que la publication du Catalogue de ses OEuvres (), précédemment introuvables, nous permet d’aborder enfin, de connaître en partie et d’estimer profondément.

I. — Pornokratès. — Inutile de l’esquisser ; tout le monde la voit aux vitrines des libraires, descendant en déesse de volupté,

() Érasthène Ramiro.

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des frises du Parthénon où Phidias oublia de la sculpter, mais où Rops l’a dessinée en maître égal à l’ancien. Déesse ou pallaque ?

IL. — Confidence. — Nous sommes dans Milo ; mais, introduits par Rops, ne craignons pas d’y voir la chose ou la personne déjà vue. Vénus est déjà descendue de sa frise ; peut-être aussi froidement belle qu’aux temps anciens de son règne plastique P Qu'en savons-nous ? puisqu'elle détourne son visage, et que nous la reconnaissons déesse, comme Virgile reconnut la sienne au seul maintien : Et vera incessu patuit dea. Elle cherche autour d'elle les dieux, ses frères. Tous sont morts. Mais un Priape est encore vivant. Vénus, profondément pensive, l’embrasse, au hasard de la place et des baisers. En admirant ces bras blancs, comme lait, quand ils enlacent les jambes du satyre, velues comme des cuisses de bouc, vous méditez profondément à la philosophie subtile des vertus et des vices ; — à moins que, d’un esprit plus superficiel, vous ne préfériez vous répéter meélancoliquement quelqu'un de ces beaux vers d'Homère, où la Vénus xsuxwsvs tendra ses bras blancs, immortels jusqu’à la fin des siècles, malgré les vices et malgré les vertus.

III. — La Joueuse de flûte. — La faunesse seule visible, et le faune dont la flûte seule apparaît. Ici, tout est grec et vous remet en mémoire ces vers charmants :

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,

Et d’un éclat de rire agaçaient sur les rives

Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ?...

Celle-ci est couchée horizontalement sur le ventre et sous l’ombrage d’arbustes indéfinis, selon cette ordonnance plastique dont les Grecs eurent seuls le secret et qu’essayent inutilement de remettre aujourd’hui à la mode quelques précieux peintres de Paris. La vérité est que ces artistes s’épuisent en de fastueux et inutiles efforts, et que ce graveur, grâce à l'exposition la plus simple, évoque, d’un coup de burin absolument archaïque, et la rusticité élégante des idylles de Théocrite ou de Moschus, et la paysannerie vicieuse et vécue des bucoliques d’Ovide ou de Virgile. Pour ces maîtres, habiles dans l’art d’orner beaucoup de vice avec beaucoup de vertu, la campagne n’est qu’un décor; c’est le sujet pervers qu'il faut savoir dissimuler et exposer en même temps. Voyez: cette faunesse charmeuse joue sur sa flûte, aussi naïvement que le poète chante sur ses vers ; et nul d’entre nous ne semble épouvanté par la monstruosité de cette flûte, tant la jeune fille paraît calme, tant chaque chose repose à sa place dans cet ensemble harmonieux : la nature, dans les ombres des haies, mieux que dans la limpidité des eaux courantes; et la corruption, dans les replis charnels de ce cœur de faunesse si énigmatique vraiment, que seule une bacchante la peut comprendre.

Mais si grecque vraiment, dans sa pose marmoréenne et son vice odieux, cette faunesse ? Pourquoi, bien plutôt, ressemblet-elle tant sous son chapeau Niniche à nos perverses Parisiennes, que la première venue d’entre ces dernières semble avoir posé pour celle-ci? Ce sera celle que vous voudrez, au hasard du panier et des pommes.

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