PERMET
ROPS ÉCRIVAIN
Mais comment mettre à l'épreuve de la comparaison, ce jugement littéraire que le peintre Degas avait porté sur Rops écrivain? Où trouver des exemples plus abondants que ceux de la Correspondance personnelle que nous avions échangée et où je n'avais cessé d’admirer, pour ma part, les pensées si supérieurement originales de ce virtuose de la plume. Son écriture ne connut que la ligne droite, les caractères nets des lettres gravées plutôt qu’écrites, et jamais la moindre rature? « Un aquafortiste des lettres! » l’avait peint Degas. Et c'était vrai, de ce littérateur à l’eau-forte, qui paraissait n’avoir rien ignoré de ce que les antiques et les modernes ont écrit. Mais, encore que ses lettres ne fussent jamais banales, celles qu’il m’adressa n’avaient qu’un caractère personnel qui ne pouvait les faire servir d'exemple général et typique, pour le sujet que le maître Degas nous avait si curieusement proposé.
Où trouver de ces pages superbes de grandeur et d’indépendance où Rops, pesant toujours ses mots, comme le Peseur d'Or de Quentin Matsys sa précieuse matière, encadra si souvent les impréciables images de ses cuivres avec des légendes dont les textes recueillis feraient le livre le plus rare? Tel, ce premier exemple qui nous pourrait servir de début et d'entrainement, pour le chapitre que nous nous proposons ici.
A Jean Vandyrendonck, pêcheur flamand.
A toi Jean, fils des gueux de mer qui sabordaient les navires de l’Armada, âme simple, cœur chaud, j’ai dédié ce dessin, en souvenir des belles journées et des nobles nuits passées dans cette mer du Nord, créée pour les yeux des bons
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peintres et à nulle autre pareille ! Loin des officiels chargés de croix et de sottise, loin des administrateurs éblouissants et des administrés pensifs, loin des boulevardiers, loin des pianos et des pianistes, loin des pasteurs d'hommes de tout poil et de toute couleur : avec toi j’ai vécu, l'esprit libre et joyeux, dans la lumière.
Tu pendras ce dessin aux murs de ta cabane, afin qu’il teste de mon amitié pour toi. Je la vois toujours, couchée dans le sable blanc, sous son bouquet d’argousiers. Le soir, en décembre, quand soufflera le Zud-west, tu te diras que, dans ce Paris aux hivers tristes et sales où les destinées me font vivre, je regrette bien souvent notre petit schooner aux voiles tannées, ta saine parole, ton franc sourire, et surtout le bonheur de n’être point assommé par les gens corrects et «d’un goût artistique très fin », espèce d’animaux que l’on ne trouve pas dans nos filets, où cependant il y en avait de drôles ! et qui ne valent pas une goutte des grands verres de schiedam que nous versait ta bonne et vaillante femme. Embrasse-la pour moi sur ses belles joues fraîches, homme heureux, va, toi! mon vieux compagnon d’écoute !
Si trop courte paraît cette citation, qui peut servir d'exemple aux inscriptions lapidaires les plus noblement classiques et les plus fièrement ciselées dans la pierre, comme dans le cuivre, nous lirons cette lettre plus longue que nous emprunterons à une étude de la Plume et où Rops, Français d’éducation et de choix, affirme son atavisme indélébile de Flamand froid et réfléchi dans ses plus irréfrénables enthousiasmes de « Belge libéré », comme il s’'appellera plus tard lui-même. Écoutez cet air mélancolique de la lande bretonne, auquel donnera aussitôt la réplique le ton plus résolu de la grève flamande où soufflent les vents froids de la rigide mer du Nord. Comme la harpe d’Armorique et la viole de Zélande, l’âme complexe de Rops poète et prosateur saura faire chanter la corde de soie pour ses rêves légers, et la corde d’argent pour ses passions graves. Tous ses nerfs, d’ailleurs, vibreront
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ensemble, comme les cordes d’harmonie de cet instrument incomparable. Ecoutez-le :
À La Guymorais, par Saint-Méloir-des-Ondes (Ille-et-Vilaine), 9 août 1893.
Je ne sais pourquoi, mon cher Eugène, j’éprouve le besoin detranscrire ici, en commençant la lettre que j’ai promis de t’écrire de Bretagne, la dédicace que j'envoyais à « mon matelot », au temps où nous courions les mers intérieures de Zélande : de Zud-Beveland à Dordrecht, la ville aux moulins du bon Ruysdaël.
Si ! je sais pourquoi ! C’est que dans cette dédicace vit tout le regret d’avoir dû quitter les plages blondes de Flandre et les dunes d’argent, dans les replis desquelles éclatent les toits rouges, couronnés de pampres, telle la face empourprée du vieux Silène, et les peupliers-trembles et les argousiers gris : Hippophai, Ramnoides ! eût dit le père Bellynckx, mon vieux et vénéré professeur de botanique.
Me voici dans « la terre de granit recouverte de chênes». J’ai planté ma tente d’errant à La Guymorais, la mer de Guy ! De la table épaisse et noire — une porte de ville disqualifiée ! — sur laquelle je t’écris, je vois les coiffes blanches des filles disparaître sous les chênaies, dans les chemins creux, où naguère les vieux fusils à pierre qui avaient déjà fait leur devoir au plat-bord des bateaux de Surcouf, foudroyaient «les Bleus » à travers les haies de troènes.
Là-bas, par delà les grands hêtres courbés par le vent de l’Atlantique, se découpent les toits de La Fosse-Hingant qui fut le dernier refuge de la chouannerie dans la Bretagne normande. A l'horizon, Saint-Malo, la belle guerrière, toute ceinturonnée de tours et de bastions, se balance sur l’eau comme si elle dansait une pyrrhique marine. Elle me fait penser à Chateaubriand le grand tourmenté, et à Lamennais qui, lui aussi, avait l’air d’un écueil fouetté « par les autans ».
Tout cela est beau. Ce pays merveilleux me parle à l'esprit, pas au cœur. Cette mer, d’un bleu si attendri, qui n’a rien des bleus secs, aciérés de la Méditerranée, réjouit mes yeux ; mais je sais qu'elle n’a rien à me dire et que les sirènes de la ville submergée d’Aleth qui dansent ici, de nuit, sur les flots, avec la
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lumière des vieux phares, ne sont pas blondes comme celles que j’aime et dont les seins résolus, là-bas, dans les mers du Nord, fendent la vague, ainsi que les proues des navires où Pierre Puget taillait ses déesses.
Ah ! la Mer du Nord! celle qui vient d’Islande en roulant dans les sables moirés les changeants satins de sa robe ! Celle-là est un peu ma maîtresse aimée. Quand j'arrive, après de longs départs, j’ouvre les narines au vent pour aspirer ses senteurs à Elle! ses « dessous de bras » tout pimentés par le varech, le sel, les coquillages et les fucus de ses grèves. Il me semble, — et c’est alors que de mystérieux atavismes me font exulter le cœur, — qu’elle m’a aimé et caressé tout enfant, et que bien souvent je me suis endormi bercé par ses chants qui, comme les malaguenas d’Andalousie, ressemblent à des plaintes et à travers lesquelles je perçois la voix des aïeux.
C’est que ces rochers gris d’une si fine allure, et cette mer fiévreuse et porteuse de héros, dont les heurts et les cahots hurlent dans les cavernes comme des cris de guerre, ne valent pas pour moi la pauvre silhouette du pêcheur en braies rouges, à la marche alourdie par ses bottes de mer, regagnant son bateau à travers la dune flamande, sous le grand vent d’automne ! — Et tout cela me laisse froid ! Je n’aime ici que cérébralement. La tombe de Chateaubriand au Grand-Bé, et Chateaubriand lui-même sculpté par M. Millet (de l’Institut, n’estce pas ?) dans le square du Casino où, dès l’aube, tant d’Anglaises vont le célébrer en criant au gentleman qui partage leur plaid, leurs sandwiches et leur tub : «Oh! Will! realdÿ he lookes quite e greats genious ! » me laissent froid.
Et cependant, Chateaubriand fut notre grande admiration enfantine, à nous deux Octave Primez. Nous avions rêvé « nous mettre Natchez » et, après la lecture d’Atala, nos deux nez aspiraient à la tombe, comme celui du père Labry, et semblaient voués aux éternelles et romantiques mélancolies. Le mien s’est relevé depuis, peut-être même un peu trop. Celui d’Octave aussi, mais seulement dans les joyeuses intimités ; car, au fond, c’était un joyeux et un vivant, que cet abstracteur de quintessence et cet endurci métaphysicien. Seulement, toute sa vie, il a été préoccupé de garder pour nos arrière-neveux l’aquilinité de son profil et l’idéalité d’un masque voué déjà au marbre, croyait-il.
Tout cela, mon cher Eugène, Chateaubriand, Lamennais et les livres de M. Renan, si beaux qu’ils fussent ! ne valent pas, crois-le, l’éblouissement que donnent à notre âme d’artiste les torses héroïques de nos sœurs de Flandre, caressées par la vague amoureuse, et dont les cheveux de flamme paraissent, au
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milieu des lames, des feux grégeois brülant en l’honneur de la grande Vénus, mère des accouplements humains.
Je continuerai ma lettre demain. Aujourd’hui, je me sens tomber en littérature. Excuse-moi, mon déjà vieil ami, et bons compliments à tous les tiens et à nos amis. — F. R.
Si « le style est l'homme même », qu’eût dit Buffon de l'animal supérieur qui fut l'écrivain de ce genre épistolaire, souple et large comme la mer qu’il décrit, original et robuste comme les rochers des rivages qu'il peint. Peut-être voudra-t-on, d’abord, chercher les origines brabançonnes de ce Belge libéré de toute pudeur déliquescente, et bénira-t-on la fée maîtresse qui fit naître un si original futur créateur dans cette autre petite France, conservatrice de la grande qui lui doit bien, en vérité, la conservation de sa langue la plus pure par quelques maîtres écrivains. Et si l’on veut connaître au berceau et dans le cercle de famille cet enfant réservé à un si curieux avenir, il faut, avec une autre lettre que nous puiserons aux archives d’Edmond Carlier, pénétrer à Namur chez les Rops, honorables négociants de cette ville dont le petit espiègle, déjà dessinateur, nous fait l’amusant croquis qu’on va lire du père Büch, son premier professeur de musique.
«.. To — zol — mi — va — to ! jandez, mon betit lami, jandez gome moi. » Et je vois encore les deux gros doigts rouges et ronds, comme des saucissons de Francfort, s’abattre sur le rebord de la table, marquant la mesure.
D’où venait le père Büch qui me donnait à Namur, en Wallonie, ces étranges leçons de solfège, vers l’an 1850? C’est toute une histoire ! Il était clarinettiste dans un régiment d'infanterie saxonne. Après Waterloo, son régiment arriva par un beau soir à Namur et y passa la nuit. Le billet de logement du clarinettiste Karl-Ludwig Büch le fit échouer dans la maison d’un boulanger qui avait une très jolie fille. Karl-Ludwig était blond comme un panais, il avait
l'oreille juste et le cœur sensible ; les Wallonnes n’ont pas seulement la beauté du diable, mais elles en ont également la malice ; bref, lelendemain venu, Karl- Ludwig Büch était amoureux « pour la fie » !
Fut-il, par amour, déserteur et latitant ? Attendit-il son congé pour voir couronner sa flamme ? C’est un point d’histoire qui restera éternellement dans l'ombre, attendu que le père Büch fut à ce propos d’une discrétion tombale. Toujours est-il que, le 3 septembre 1815, Karl-Ludwig Büch épousait Marie- Josèphe Wilmart, la belle boulangère de la rue des Fossés-Fleuris, qui avait des écus comme toutes les belles boulangères de ce temps-là, et tout ce qu’il fallait pour mettre en joie un clarinettiste saxon. Car, en 1848, lorsque j'étais en septième, c'est-à-dire trente-trois ans après ces justes noces, la mère Büch avait encore des restes fort aimables et des « estomacs » qui jetaient le trouble dans les deux divisions du collège Notre-Dame-de-la-Paix, où je traduisais l’Epitome historiæ sacræ du père Lhomond. Comme tous les Allemands, Büch avait une âme de vrai musicien. Une fois par semaine, il venait passer la soirée à la maison avec un autre Allemand qui s’appelait von Gelroth, également enlisé à Namur pour les mêmes raisons amoureuses et matrimoniales, et qui, comme le père Büch également, jouait de tous les instruments. La soirée était simple : on faisait monter trois bouteilles de vieille bière de Namur, « del vie keute ». Büch vissait son basson, von Gelroth sa flûte, mon père s’asseyait au piano-forte, et l’on jouait les vieux airs de Sébastien Bach, bien inconnu alors, et, pour se reposer, les Sonates de Steibelt.
Qu’était ce Steibelt ? Je n’en sais plus rien, maïs en ce temps-là ce devait être quelqu'un, car tous les fascicules de sa musique portaient, en frontispice, son portrait en belle taille-douce entourée d’amours, et de la taille-douce comme les éditeurs de musique n’en font plus graver !
Pendant ce temps, âme déjà vouée aux choses du dessin, je feuilletais, couché à plat ventre, à la lueur d’un «petit quinquet», un gros livre plein de belles illustrations : les fables de Jacob Kats. Et je tournais les pages bien doucement pour ne pas troubler les musiciens. Les trios finis, mon père ouvrait le fameux terpodion, — le seul que possédait la ville de Namur, — et il en jouait jusqu’à onze heures (jamais plus tard), pendant que je m’endormais sur le vieux Jacob Kats, mes rêves bercés par la mélancolique et pénétrante voix du vieil instrument. Le terpodion ! c'était ma passion ! — Je me demande pourquoi on a laissé disparaître et tomber dans l’oubli ce merveilleux instrument qui chantait
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comme l’orgue, qui avait le charme et la douceur voilée du hautbois, et que rien n’a remplacé.
Pauvre père Büch ! Je le vois encore à l’orchestre du théâtre, attendant «son tour ». Je l’ai dessiné ainsi, un soir de Dame Blanche, et je vous envoie son croquis. [1 avait presque toujours, dans son chapeau posé modestement à terre, à côté de lui, son grand mouchoir à carreaux et des fleurs pour sa fille, «son bedite Gamille ». En «attendant son tour », il composait les morceaux de son opéra La Cholie Ville de Namur, pour faire pendant à la Jolie Fille de Perth et à la Jolie Fille de Gand, — peut-être en souvenir de la rose et fraîche jeunesse de la mère Büch ! Quoique découragé par mon absence de progrès, car je ne mordais guère au solfège ni aux Études de Bertini, il m'avait dédié une de ses compositions que je garde précieusement :
A la Première Communion
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