VII. — Venus Milita. — Les enseignes romaines sont passées
par Milo; la légion impériale a été appelée à choisir entre la déesse de marbre et sa sœur de chair, aussi puissante par le masque et les hanches que son aristocratique congénère. C’est une poissonnière assurément au port de la même île hellespontienne, à en juger par ses méplats opulents de matelote forte en gueule. Choisie et préférée par la cohorte entière, elle a suivi gaiement celle-ci au fond des lupanars de la Suburre où, comme pour écouter les trompettes et les jurons de la vigie qui passe dans la rue, elle se couche verticalement sur son flanc gauche, en même temps que sa main gauche pend flegmatiquement sur le même côtés et, de l’autre main appuyant largement sa nuque crapuleuse où une rose s’asphyxie, au bord des cheveux gras, la Vénus plantureuse des cohortes romaines, dont la peau a bruni au soleil de César, attend patiemment la « pratique ». Son œil, noir de lascivité, s’ouvre profondément à l’amour que va lui apporter la bête humaine, et à l’obole dont cette mérétrice du plaisir soldatesque saura bien faire payer son brutal mercenaire.
A Pompéi, au vestibule d’un lupanar, où les gladiateurs déposaient autrefois leurs verges et où les voyageurs laissent aujourd’hui leur parapluie, avant de pénétrer dans les cubiculaires aussi discrets que secrets, j'ai lu ces mots en caractères lapidaires : VICTRIX VICTORVM. — Dans l’eau-forte de Rops, c’est Rome victorieuse qui adresse cette épigramme railleuse à Athènes vaincue, et Venus Milita qui apostrophe ainsi la Vénus de Milo.
LES SOURCES D'INSPIRATION DANS L'OEUVRE DE ROPS
Cette classification est fantaisiste, évidemment ; mais n’avonsnous pas trouvé déjà son excuse, quand nous avons averti le lecteur que nous cherchions bien moins à ouvrir sous ses yeux l'album volumineux d’un artiste infatigable, que l’âme elle-même de celui-ci? Nous aurons, du moins, essayé de découvrir ou de forger la clef ouvrant ce pandémonium de menaçantes faunesses où un maître du burin, digne de temps plus fabuleux sinon plus vicieux que le nôtre, interpréta tout ce qu’il put surprendre des bacchanales classiques dont nous avons perdu le charme, en même temps que leur secret.
Mais avant de quitter l’Art grec et la Vénus milonienne, marquons bien ce qui reste acquis à l’explication de notre thèse : à savoir, l'impossibilité où s’est trouvée cette première civilisation de l’Europe primitive, de dégrader substantiellement, par sa corruption, l’image idéale de la Femme, en la personne de Vénus. Celle-ci aura dégénéré en Callipyge et en Hermaphrodite ; mais elle ne sera pas descendue si bas dans la boue, que les marbres de Paros dont elle est faite ne s’y lavent à la première ondée qui tombera, n’y brillent à la plus petite éclaircie de soleil qui percera la nue. Cette immortalité impérissable de la beauté plastique est à l’honneur de ces Grecs peut-être inconscients, — mais si poètes, — dont l’âme fut tropillustrée de rayons pour obscurcir complètement leurs beaux visages. Comme des artistes excessifs ou comme des enfants inexpérimentés, ils auront inventé des noms de vices monstrueux dont leurs cœurs vierges auront ignoré la substance. Aussi bien, nous, les pervers, que ne fait pas assez penser le blanc et indéridable visage de Vénus, nous laissons courir ces filles nues aux fêtes mystérieuses d'Éleusis ou sur un froid bas-relief de
sculpture antique ; et nous allons demander à la corruption romaine et brutale, d’où un christianisme vertueux et spirituel va sortir, la révélation de cette Vénus des lupanars, cette Pandémonia vicieuse et populacière que jadis les cohortes de César intronisèrent, encore impolluée, dans leur plébéienne Suburre et que Félicien Rops introduit, aujourd’hui, en dame parisienne dans notre siècle de l'an de grâce très chrétien (*).
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(:) Pour suppléer à la suite de ces esquisses trop réduites, un tableau général suivait qui essayait de tracer, chapitre par chapitre, la marche d’une étude que de plus initiés dans l'Œuvre de Rops exécuteront peut-être, pour sa plus grande gloire et la leur. Ce tableau synoptique se présentait de la sorte :
CHAPITRE JÎ. Comment l’idée chrétienne, éclairant la civilisation romaine, a ouvert à la corruption de celle-ci un abîme rendu plus profond, par le sensualisme de la souffrance et le raffinement de la mysticité. Histoire de l’Église, depuis saint Jérôme se roulant sur un lit d’épines, jusqu’à sainte Thérèse et à Mne Guyon aimant souffrir pour souffrir. Les hommes émoussés dans le plaisir ne se font-ils pas fouetter par leurs maîtresses ? Quelle civilisation est donc sortie du christianisme? La civilisation parisienne, dit-on.
CHaArITRE II. Coup d’œil sur la décadence contemporaine à Paris.
CHAPITRE 111. Rops fut le plus apte à buriner celle-ci, parce qu’il fut, à notre avis, en même temps : Grec païen, Romain chrétien, Chrétien parisien.
CHAPITRE IV. Coup d’œil d’ensemble sur son œuvre, en la divisant d’après les trois périodes historico-philosophiques, qui ont inspiré celle-ci :
1° L'œuvre inspirée des Grecs idéalistes : Venus Milita, La Dame au Carcel, etc. etc.; Te
20 L’œuvre inspirée des Romains catholiques : Eve, L’Organiste, la Sainte Chandelle d'Arras, etc., etc.;
30 L’œuvre parisienne, émanant de l’idée païenne et de l’idée chrétienne confondues : La femme à la tête de mort, Paniconographie, Mie Gavroche, La Buveuse d’Absinthe ;
40 L’œuvre personnelle de l'artiste, grand amateur de la nature paysanne : L’Oracle du Hameau, Le Semeur, etc., etc.;
5° L'œuvre du styliste : L’Ariette, etc., etc.
CHaArITRE V. Conclusion.
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ROPS ECRIVAIN
N causait, ce soir-là, au Rat-Mort, à la table hospitalière du Courrier Français dont le directeur Jules Roques savait grouper, chaque vendredi, autour de son insignifiante
personne, les valeurs encore anonymes de quelques futurs maîtres des Arts et des Lettres à qui leurs contemporains ne servaient, pour la plupart, que de sujets à bons mots et à faciles critiques. La conversation roulait sur les graveurs et, depuis que Gaillard, leur empereur et maître, n’en tenait plus le sceptre officiel sur le cuivre de sa Joconde que la mort de l'artiste avait laissé inachevé, la faveur du renom le disputait entre Bracquemond et Waltner, interprètes tous deux des œuvres les plus magistrales de Rembrandt qui n’eût pas, de son vivant, désavoué des collaborateurs si autorisés et de si infatigables burins. Les pointes sèches de Legrand commençaient alors, à peine, à signaler un jeune maître de latroce vie que la mort macabre laisserait, longtemps encore, à la
composition profondément étudiée d’un monde dont les diaboliques beautés et dont les vices suprêmes relevaient également de cet implacable et philosophique interprète. Pour les Pierrots souffrants et les Colombines joyeuses de sa Comédie humaine aussi charmante que soutenue, Willette avait assez de son crayon léger courant sur son Gillot quadrillé où les pantalonnades et les mômeries des plus amusantes parades faisaient merveilles d’amusement et d’art, continuant les dramatiques parades de Debureau et les élégantes prouesses de Watteau.
— Et Rops? souligna quelqu'un, encore que ce terrible Michel-Ange du satanisme contemporain trouvât plutôt les gémonies de l’Index que les apothéoses de la Sixtine, pour l’exposition secrète et la condamnation publique d’un autre nu et implacable Jugement Dernier.
— Oh! celui-là, répartit une voix blanche de vieux bonhomme, il écrit mieux encore qu’il ne grave. Si l’on publie, un jour ou l’autre, la Correspondance de Félicien Rops, je m'inscris d'avance pour mille exemplaires de propagande.
Mille exemplaires? Le vieillard qui parlait de la sorte dans une barbe blanche et broussailleuse, pauvre gueux d’apparence avec son pardessus râpé, cachant peut-être une chemise usée et l'absence de la cravate, était donc réellement si riche? J’en demandai le nom à mon voisin Heidbrinck qui, lui, ne faisait pas de façon à montrer sa misère. Il me dit que ce maître artiste s'appelait, ni plus ni moins, Degas. J’inclinai intimement mon hommage silencieux envers un maître du pinceau qui professait publiquement un tel culte pour Rops, encore plus virtuose de la plume et de la page écrite que du burin et du cuivre mordu.
FROPS, del.