ARTE
ROPS ÉCRIVAIN
J’ai eu trois journaux tués sous moi. Je n’avais à y gagner que le mépris des réguliers, mais il faut compter pour or et opimités la joie de dire aux cuistres ce que l’on pense, et le plaisir d’enfoncer des épingles, la pointe en haut, dans le cerveau des académiciens, ce qui les blesse au cerveau.
J’ai toujours cru que, dans tous les arts, une formule nouvelle, même inférieure aux anciennes, était préférable à celles-ci, comme un sarrau neuf, mal coupé quelquefois, vaut mieux qu’une guenille dorée, superbe, usée et trouée, dans laquelle ont sué six générations de Rois.
Je crois que les arts n’ont de vie, comme les religions, que par d’incessants avatars. Je crois que les Jeunes sont les plus expérimentés, étant en réalité les plus anciens, par la raison simple que les gens qui composent n’importe quoi en 1886 sont plus vieux, dans l’histoire des âges, que ceux qui faisaient la méme chose en 1840. Le mépris des vieillards qui n’ont pas su se transformer et suivre l’évolution me paraît donc le commencement de toute sagesse et leur disparition : un bien.
Voilà pourquoi, si j’en avais le pouvoir, je conduirais, impavide et souriant, les Instituts entiers aux abattoirs municipaux.
Avec une résolution si inébranlable d’être un artiste de l’avenir plutôt que du passé, un moderniste de toutes les audaces pour tout dire, que peut-on ajouter sinon qu’on souhaite à ce jeune homme le génie qu’il lui faudra pour devenir le maître qu'il veut être et qu'il aura bientôt l’occasion de formuler à Octave Uzanne, de la manière si fièrement écrite qu'on va lire :
J’ai la haine des tiédeurs, il faut que les hommes chauds se refroidissent d’un coup, en gens frappés d’une balle, La vieillesse doit les trouer ainsi, et Ja vieillesse et la mort doivent être une. Il faut garder ses belles folies. — Quelques amis se mettent en route au matin ; les chansons joyeuses montent dans l’air, tous ont le rire aux lèvres et la gaieté dans les yeux ; à midi on chante encore, mais la montée est rude, le soleil brûlant fait baisser les fronts, quelques voix se sont tues. Le soir venu, plus rien... le silence. Les amis fatigués cheminent courbés, un seul chante encore et célèbre les splendeurs des crépuscules, comme
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il a chanté les lumières glorieuses de midi et les fraîcheurs de l’aurore, comme il dira tantôt les douceurs des nuits bleues. Ses amis haussent les épaules et les passants attardés le prennent pour un ivrogne. Je serai celui-là. Je veux que la mort en me touchant me fasse claquer la tête, comme un œuf d’autruche qu’on flanquerait du haut des tours de Notre-Dame.
Ce tableau de la vie prise d'ensemble en un raccourci brutal et insolent, qui donne bien en écriture les qualités maîtresses du graveur en image, sera-t-il celui que Rops se propose de vivre péniblement pour son compte, avant de le peindre pour le plaisir des yeux qui se feront des fêtes d’art rare, devant de ces œuvres exécutées pour quelques-uns seulement et même pour lui seul, écrira-t-il plus tard en rappelant le mot typique de Montaigne. Mais le mètier magistral qui interprétera cette philosophie supérieure dont l’œuvre puissante de Rops déborde, qui l’apprendra au jeune élève inquiet et cherchant en Belgique une école de graveurs assez forts pour imposer leur discipline vieillotte et leur méthode routinière à cet audacieux chercheur del’inconnu? Écoutez encore, attelant les chevaux au char du soleil, ce téméraire Phaéton de la lumière la plus ardente et de l’espace le plus grand. Regardez cet Icare accrochant à ses épaules indépendantes les ailes de cire fragile qu'inventèrent ses pères hésitants et que l’aiglon au bord du nid, prêt au départ, aura vite fait de changer en envergure d’aigle mesurant l'infini, en puissance de génie créateur asservissant la Nature.
Je faisais de l’eau-forte, tout seul en Belgique, et cela m’ennuyait d’en faire mal. Devers 1862, je vins à Paris pour apprendre « mon art » avec l’homme ou plutôt les deux hommes qui ont le mieux compris l’eau-forte au x1x° siècle : Bracquemond et Jacquemart. Je travaillais chez Jacquemart qui venait de fonder la
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Société des Aquafortistes. Je publiais chez Cadart des planches, aujourd’hui perdues et effacées, mais qui m’attiraient, je crois, l’estime des artistes, puisque au bout de six mois j'étais nommé membre du Comité de la Société et qu’à la fin de l’année je remplaçais, comme membre du jury, le peintre graveur Daubigny. Cela n’était pas si mal pour un petit Belge, venu de Bruxelles, ne sachant pas égratigner un cuivre ! Des commandes et des offres suivaient. J’avais un vrai succès, avec les Cythères parisiennes et j’illustrais avec Courbet, Flameng et Thérond, les Cafés et Cabarets de Paris de Delvau.
Malheureusement pour moi, je revins en Belgique où j'avais déjà publié les Légendes flamandes avec Charles De Coster. Ma bonne âme de Belge s’émeut de l’état piteux dans lequel se trouve la gravure en Belgique ; je rêve toutes sortes de choses nobles, patriotiques et grotesques : la rénovation de l’eau-forte en Belgique, la création d’une Calcographie, et je me fourre dans la tête de faire de cette petite Belgique, si bien placée entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne, un centre de publication comme Leipzig, ce qu’auraient aussi rêvé les éditeurs Schnée et Hetzel. Me voilà à l’œuvre et je commence le travail — énorme quand on connaît les dessous — de la publication de la Société internationale des Aquafortistes.
Par cet extrait trop succinct de la Correspondance de Rops vous avez deviné les débuts hésitants de l’élève chez ses maîtres belges, son premier départ pour Paris où il observera la grande vie moderne qui passe et qui l’enchante. Trop d’images à dessiner frappent à la fois ses yeux d'artiste et son cerveau de philosophe, pour lui servir à des créations qui l’incitent et dont la puissance même l’effraie. Et se contentant, pour ce premier séjour parisien, de remplir d'Amours frivoles et de Cydalises évaporées les grandes marges de ses cuivres réservés à de plus étonnantes et redoutables compositions, le maître déjà en puissance de tous ses dons n'écarte pas moins encore tant d’autres fortes visions qui l’obsèdent. Et, pris de la nostalgie natale, Rops veut s’en retourner au cher pays des beffrois flamands et de leurs joyeux carillons.
Si vous aviez vécu à Bruges, écrira-t-il en 1871 à M. Calmels, critique d’art, dans cette vieille Venise du Nord qui n’est plus qu’un tombeau, où les palais gothiques regardent tristement les nénuphars fleurir dans les bassins où cent navires venaient s’amarrer à la fois, où les vieilles femmes, roides et jaunes figures d’Hemling, rampent le long des quais déserts comme si elles étaient les pleureuses de ce grand passé, vous comprendriez, mon cher Monsieur Calmels, le profond étonnement qui s’est emparé de moi lorsque je me suis trouvé face à face avec ce produit formidablement étrange qui s'appelle : une fille parisienne. M. Prudhomme, rencontrant au coin du boulevard la Vénus hottentote en costume national, serait moins ébahi que je ne l’ai été devant cet incroyable composé de carton, de taffetas, de nerfs et de poudre de riz. Aussi, comme je les aime ! J’arrache au hasard deux ou trois feuillets de mon album pour vous montrer que je n’ai pas perdu mon temps là-bas. J’ai une centaine de Rosières du Diable que je compte faire paraître cet hiver. Ne faites pas, je vous prie, grande attention à ces croquis, happés au passage et au galop, et disséminés dans les coins des salles de bal. Je remporte d’ici près de deux cents études flamandes et hollandaises. Je dessinerais avec le même bonheur les grands yeux maquillés des Parisiennes et la chair bénie et plantureuse de mes sœurs de Flandre : je vous ferai voir mes Zélandaises. De l’alliance de l’Espagne et de la Flandre, de ce mariage de la neige et du soleil est né l’un des plus beaux produits humains. Rubens le savait bien, lui. Elles sont belles, simples, ardentes, elles ont une simplicité de mouvements d’une grandeur épique ; elles vous font venir à la pensée les paroles de Barbey d’Aurevilly : « L’épique est possible dans tous les sujets, soit qu’il chante le combat à coups de bâton d’un bouvier dans un cabaret, ou la rêverie d’une buandière battant son linge au bord du lavoir. Et cela sans avoir besoin de l’histoire, quand ce bouvier inconnu ne serait pas le Rob-Roy de Walter-Scott, et cette buandière ignorée la Nausicaa du vieil Homère.
Vous en savez maintenant assez sur Rops et ses débuts d’artiste et de penseur dans sa première patrie de Belgique à qui il dut le jour, pour le suivre à pas de géant chez sa deuxième mère d'adoption, la France, qui réservait à ce maître les préférences d’une maitresse aussi, justifiant ses faveurs exceptionnelles par les
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œuvres hors pair dont l’enrichira ce fils à qui elle offrira le repos de son sein pour l’éternel sommeil, bien dû au cerveau apaisé et au cœur meurtri, dans le royaume des morts, in terra viventium. « Ils vont vite, ceux de Burger », écrira-t-il mélancoliquement à la dernière ligne de la dernière lettre qu’il datera d’octobre 1895, de la vallée d’Essonnes où, quelques jours avant sa mort, il taillait encore dans sa villa de la Demi-Lune les rosiers et autres plants fantastiques qu’il avait rapportés de ses plus fantastiques voyages au Canada, aux Indes, partout où Rops toujours courant avait besoin de fuir Rops s’ennuyant partout, excepté au travail, ses cuivres.
Ses lettres le prouveront à ceux qui auront la curiosité de rechercher un Rops incomparablement épistolaire, écrivant un peu partout des pages inimitables. Il reste aux amateurs de ces rares trésors d’aller les demander çà et là, aux portefeuilles qui les conservent jalousement. « Les lettres de Rops, écrit Octave Uzanne, formeraient une Correspondance aussi considérable que celle de Balzac. » Et c’est pour concourir à l’ensemble désiré de cet Épistolaire en formation qu'après y avoir apporté la lettre suivante qu'on va lire à propos de Stevens et du centenaire de ce peintre que l’année 1924 prépare, nous y verserons aussi sans retenue ni fausse honte celles qu’une dernière amitié de Rops me valut personnellement, jusqu’au terme de sa plus laborieuse que glorieuse carrière.