DE SIEVENS ET QUIBUSDAM ALTIS
A même année 1823 vit naître deux futurs maîtres de la
peinture au xix° siècle, Alfred Stevens à Bruxelles et
Louis Ricard à Marseille. En 1924, ces deux honorables centenaires se recommandent à l'attention respectueuse de leurs survivants, et c’est pour honorer ces deux maîtres dans leurs propres œuvres qu'une même Exposition se propose d'en présenter les plus remarquables. En France, le portraitiste Ricard a conservé des souvenirs assez fidèles pour affirmer encore le bel artiste qu'il fut, dans la splendide et robuste matière où son pinceau excella et où il fut toujours égal aux plus forts. Pour Alfred Stevens, la Belgique ne laissera, non plus, rien désirer
(1) Extrait du Mercure de France, n° 264, du 16 juin 1908, tome LXXIII.
à l'hommage dû à un peintre de genre qui fut toujours élégant et aussi abondant que facile. Mais dans le chœur de la critique indépendante, Rops, « Belge libéré » de toute compromission artistique, ne sera plus là pour ajouter sa note au concert. Toutefois, il y sera avantageusement remplacé par la lettre qu’on va lire et où ce maître a écrit, sur ce maître, tout ce qu'il en aima et tout ce qu’il en réprouva. La voici :
Mon cher Théo,
Quand tu viendras (et je t’engage à venir vers le 16 juin au Prix de Paris), nous arrangerons ton frontispice, Ad majorem Diaboli gloriam, ce qui est lépigraphe que je prendrai pour mon album du Diable, une machine que je rumine depuis longtemps. Je t’ai parlé de Stevens dans ma dernière lettre, mon cher Théo, et tu me réponds en parlant de la Tentation de saint Antoine, œuvre tout à fait fantaisiste, quoiqu’elle ne soit pas en dehors de l’idée moderne, pour ceux qui savent lire entre les traits du crayon, mais qui n’avait rien à voir en cette affaire. Ne crois pas que j’aie voulu me mettre en parallèle avec Stevens! Lorsque je parle art dans une lettre ou verbalement, je ne pense jamais à moi et je traite toujours mes confrères comme si j'étais un simple amateur d’art quelconque, — un avocat intelligent, — il y en a; ou un marchand de caoutchouc vulcanisé qui aurait fait ses humanités et s’intéresserait aux choses. Du reste, je n’ai pas donné ma note, crois-le bien. Je ne suis pas vieux, j'ai toutes mes dents, tous mes cheveux et deux maîtresses, convenablement chevauchées ainsi que doit le faire un bon fils du pays des Gaules, élève de Rabelais, de Mathurin Régnier et de quelques autres païllards et bombanciers. Je ne redoute pas de me mettre nu comme un faune devant les belles dames, que le soleil dore mon échine au bord des fleuves, ou que la lampe discrète des boudoirs me caresse de sa clarté lunaire ! — Pareil aux colonnes Vendôme et Trajane, mon chibre arrogant se dresse en sa verdeur, défie les déboulonnements et fait rêver les pubertés. Si l’on me poussait à bout, j’en trouerais les toiles de Slingeneyer, comme la pique d’Attila trouait les drapeaux de la décadence! Ah ! tu vois que je ne suis pas un vieux.
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Parlons sérieusement. Je t’assure que je ne considère tout ce que j’ai fait jusqu'ici, à part quelques machines de mœurs modernes, que comme œuvres d'esprit et de fantaisie. Je ferai des choses qui entreront plus avant dans la vie moderne, crois-le bien. — Je vois frès loin en art et, si je n’arrive pas à l’endroit où je voudrais arriver, c’est que je n’aurai pas eu bon pied bon œil, voilà tout et d’autres y arriveront. Je ne veux pas, comme toi, comme tu l’as dit, que l’on peigne des systèmes philosophiques et que l’on se serve de couleurs pour écrire des livres. Je n’aime pas non plus « PEsprit » en peinture, c’est-à-dire l’esprit arrangé, voulu, Pesprit de vaudeville et d’épisode, de l’école de Dusseldorf, des Vibert et des Knaus. Mais entre cela et passer sa vie de peintre à rendre l’éclat d’un satin et les reflets de l’acajou d’un piano, il y a quelque nuance! — Et puis, l'esprit se trouve en nature, et c’est celui-là qu’il faut peindre, — l’esprit que vous trouvez, comme on découvre une orchidée dans un fouillis d’herbes sur lesquelles les bourgeois du dimanche ont dîné, sans rien voir. Dans la plupart de ses tableaux, Rembrandt est plein d’esprit et d'observation, et cela ne nuit pas. Et Callot! et Rubens! et Raphaël! et tous les grands : Ribéra! Zurbaran! Véronèse! Et Goya! — Si on admet le principe défendu par les gens sans imagination contre les intelligences de haut vol, on arriverait à préférer les natures mortes de Jordaens à ses Bacchantes, et deux cuirasses de Vollon à la chapelle Sixtine. Je ne demande pas que notre école belge sorte de ses traditions inhérentes à la race, au climat, au sol ; mais enfin Jan Steen est un bel artiste, et il avait une jolie imagination ! 1] ne faut pas vous laisser dépasser par les photographes. Et je ne connais pas d’école plus vive, plus spirituelle dans toute l’acception du mot, que l’école flamande qu’on représente toujours comme une école d’êtres purement matériels, — au xvir* siècle et au xvi°.
Stevens, voilà pourquoi je t’en reparle, fait — en dehors des Belges, — un four absolu, INDÉNIABLE, ici. On le juge sur cette Exposition, et on a tort. Les gens comme Ârthur Stevens ont tant parlé de « grand art » à propos de Stevens, les marchands de tableaux « à découvert » l’ont tant comparé à Vélasquez et à Michel-Ange, que ces gros pavés d’ours lui sont retombés sur la tête et jonchent son jardin. On n’a plus gobé ces choses-là qui se disent impunément au Cercle artistique de Bruxelles, mais que l’on n’accepte pas si facilement ici. On a rejeté les pavés et l’on a bâtonné les ours de Vanderdonck. Voilà tout.
Ici Stevens est triste, il faut bien l’avouer, parce que la belle, savoureuse et forte exécution qui en faisait, dans son genre, un maître peintre après Courbet et
le sentiment qu’il avait de certaines intimités parisiennes qui le mettent au nombre des peintres de la modernité (une modernité courte et petiote, absolument conventionnelle, mais enfin « Modernité »), tout cela a fléchi. Il y a dans cette salle aux Stevens une demi-douzaine de tableaux médiocres, pas mauvais, pis: médiocres tout simplement et un peu bébêtes. Deux portraits tout à fait faiblots : son fils, mal dessiné, mal campé, peint en tons violacés, et sa fille, un mauvais Reynolds et un Reynolds malade, comme si c’était d’un peintre hésitant et ne connaissant pas son métier, lui! Stevens, un maître praticien! Puis un tableau demi-nature, bête à lui donner du foin à ruminer, « deux jeunes filles regardant un masque japonais », l’éternelle brune et l’éternelle blonde, — d’aucune époque ! — Un grand tableau, le plus important de nouveau : des femmes du monde regardant des « bibelots japonais » avec un bébé regardant aussi, autant que son âge le lui permet, « les bibelots japonais » toujours! toujours ! — C’est fait à « l’aquarelle » en petites lèches, le fond est superbe, s’il n’y avait pas de personnages, mais tous les bibelots « japonais » ont plus d’importance que les figures qui sont plus sottes encore que les deux femmes au masque « japonais ». Et la plupart des machines sont de cet acabit. Je parle des nouvelles choses faites depuis deux ans. — A côté de toute cette vuiderie, le bon peintre qu’il est se retrouve dans un bout d’accessoire, dans une traîne de robe, dans des fonds splendides. I1 y a là une tête peinte il y a six ans, vrai régal de vrai peintre, une tête d’enfant superbe, admirable, on mangerait de cette pâte-là. Heureusement, quoi qu’il arrive, son œuvre est faite. Il a été et sera encore parfois un merveilleux peintre d’accessoires et d’intérieurs. Il n’a jamais pu, comme Courbet, peindre un beau morceau de chair féminine. Le souffle lui manquait, et quand il essayait de la grandir, sa peinture s’amincissait, se « laminaïit » sans effort comme un crépon « japonais » (dont il a fait tant usage) par l'effet de l'agrandissement. Dans deux ou trois tableaux : Consolation, Les Chasseurs de Vincennes, Le Mercredi des Cendres, Petite industrie, Le Modèle, il a entrevu un art plus grand, et il y serait arrivé et beau premier, si... s’il n’avait pas eu et Crabbe! et Vanderdonck! et Arthur! qui lui ont fait produire à la vapeur, autant qu'eux le voulaient. Arthur, l’homme aux bourdes et aux blagues, le type des marchands de tableaux qui roule le client et fait dire aux journaux tout ce qui lui plaît, et il s’en vante. — Je connais toutes ces tristes histoires que Balzac « birotteauriserait » et qui sont tristes souvent, parce qu’elles perdent les vrais peintres. Et celui-là est un vrai peintre, et il l’a toujours été. Mais c’est
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le ténor qui a forcé sa voix. Ces maîtres de l’exécution, s’ils n’y prennent garde, sont perdus par l’exécution même qui arrive au « tour de force », comme la danseuse de style qui veut épater son public arrive tout de suite à la saltimbanquerie. Et quand cette exécution fuit sous eux, comme leur art n’est pas très élevé ni comme pensée ni comme esthétique, il ne reste que peu de chose. C’est le cas de Stevens. — IL y a des choses inouïes de faiblesse à cette Exposition : « Un de Knyff, coupé en deux sur un balcon, regarde un modele italien », une Italienne qui se détache sur le fond du jardin, insensé, à ne pas croire. — Et toujours, dans tous les tableaux de lui, il y a dans un coin le vrai peintre, le beau peintre qui se révèle. Sans en avoir l’air, il a subi l’influence de beaucoup de gens. De Groux et Courbet l’ont impressionné beaucoup. Et ce qui lui a fait beaucoup de tort, c’est l'influence des Fortuny et des Boldini. J’ai beaucoup étudié cela, et de près. Le robuste peintre qui peignait en belle et pleine pâte, et quelle pâte ! brillante, grasse, rutilante, d’une belle couleur profonde, savante, a été inquiété par cette exécution nerveuse, vibrante, des Fortuny, des Boldini, et de tous ces acrobates merveilleux de l’École de Madrazzo. Le gros lion flamand regardait gambader avec envie ces léopards mâtinés de singes qui grimpaient aux arbres et se balançaient à des bouts de branches, aux applaudissements d’un public idolâtre.
Boldini et Fortuny surtout lui causaient une jalousie qui s’épanchait en récriminations pleines d’amertume : il parlait toujours du prix de leurs tableaux, car Arthur avait fini par lui inoculer pas mal de gouttes du bon sang des « Judenstrasse » qui coule dans ses veines. Puis ce terrible Boldini ; un homme qui avec sa verve latine, jette une douzaine de petites femmes dans un salon, et qui fait des Parisiennes, des vraies, comme s’il avait toujours vécu au boulevard des Italiens, du bout de son petit pinceau mordant comme s’il le trempait dans Pacide nitrique, enlève toutes ces élégances et toutes ces finesses. Cela bouleversait Stevens, qui a voulu imiter ces rapidités, ces enlevages, ces nervosités, et il est sorti de sa nature ! Car jamais ce gros garçon sanguin, aux immenses surfaces charnues, n’a peint des Parisiennes. Je ne lui ai jamais connu une Parisienne dans les pattes. Sa femme ressemblait à une grosse Flamande de Bruges, à part les mains, qu’elle avait très belles ; sa maîtresse était moins Française encore, — son modèle était surtout Daniele et Moïse, des « juivesses » de tous pays. Il n’était pas curieux, ne furetait pas dans les boudoirs étranges pour y découvrir les finesses mystérieuses de la vie de Paris et les hasards des poses surprises. Il fait
venir son modèle à l’heure, l’habille, peint ce qu’il a sur le dos et sa tête du jour, puis cela fait « la grande modernité » selon Arthur Stevens.
C’est un pur Flamand, adorant la couleur et la peinture pour elles-mêmes, rendant merveilleusement les choses inertes et tout cela me paraît une assez belle part d'artiste ! Je crois que nul peintre n’a mieux rendu un velours, un satin, les tons sourds des tentures dans les appartements parisiens et les valeurs de tons de tout cela. Quel bel œil et comme il voit juste quand il peut, à son aise, peindre ce qu’il voit. Son gros œil reflète complaisamment toutes ces belles matérialités, il ne pénètre rien, s’arrête à fleur de peau, et se déclare satisfait à rendre les surfaces. Jamais il n’a eu le geste, ce geste que Fromentin et Delacroix ont cherché toute leur vie et que tous les grands peintres ont trouvé. Pas une de ses femmes n’a su ouvrir une porte et elle n’en avait pas besoin, puisqu’elle était là pour faire admirer les bruns, les bleus et les rouges de son châle.
Je tenais à te dire mon opinion sur Stevens ou plutôt simplement à la dire. Je ne donne point mon opinion comme bonne, mais combien mienne, ainsi que dit Montaigne ; mais j’ai beaucoup étudié l’homme et le peintre, et chez lui tout se tient. Lemonnier, qui a fait de fort belles pages sur lui d’ailleurs; et qui a vu juste par moments, l’a mal jugé parce qu’il a écrit Stevens à travers les histoires d'Arthur, parce qu’il n’a pas assez habité et vécu à Paris dans ses intimités, pour savoir combien sont peu parisiennes ces grandes Sfevensoises, et puisqu’il ne l’a pas suivi dans ses transformations et les influences que Stevens subissait. — Comme dessinateur, il a peu de finesse; le dessin est énervé, maladroit. Avec Monziès nous avons gravé de ses tableaux ; la couleur enlevée, il n’en reste rien ; c’est lourdeau, et il faut le rectifier même pour obtenir un résultat présentable. J'entends par rectifier enlever les lourdeurs qui sont dissimulées par la séduction de la couleur. « Somme toute, je le trouve en résumé : un EXCELLENT peintre, ADMI- RABLE Même en ses bons Jours, UN ARTISTE SECONDAIRE, UN MODERNISTE RESTREINT. » Comme peintre, Courbet est d’une autre envergure! Comme artiste les Millet, Rousseau, Delacroix, Daumier, Garvani et cinquante autres de son temps sont à mille pieds au-dessus de Stevens.
Il y a deux ans, je me promenais avec Neuville au Salon, et Fromentin vint avec nous. Neuville partit et je me mis à parler modernité avec cet homme dont l'esprit était si élevé, l'intelligence si nette et si grande. Je parlais de Stevens, du mouvement naturaliste, etc... Tout à coup (je ne sais ce que j'avais dit qui avait pu le blesser), Fromentin s’emporta, me prit brusquement le bras et me dit:
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« Vous m’embèêtez avec votre modernité — et Stevens et de Jonghe et tous ceuxlà ! Certainement il faut peindre son temps — je le sais bien! Mais il faut en rendre avec les aspects matériels, qui sont les aspects scéniques, le décor, les personnages aussi ! ! Et surtout ! ! il faut en rendre les mœurs, les sentiments avant les costumes et les accessoires. Ces choses-ci jouent un rôle aussi, mais absolument secondaire. On ne me persuadera jamais qu’une femme qui lit une lettre dans une robe bleue, une dame qui regarde un éventail dans une robe rose, une fille levant les yeux au ciel pour voir s’il pleut, dans une robe blanche, constituent des côtés bien intéressants de la vie moderne. Je regarde cela avec plaisir, les robes sont des merveilles d'exécution, les Chinois de la tapisserie sont parlants, on prendrait le thé dans les vieux Japon et le paravent est à lui seul un poème. Mais la fameuse modernité où est-elle ? — Dix photographies d’album me donneront la dose de modernité inclue là-dedans ! d’autant plus que la dame, la demoiselle et la fille ne sont pas prises sur le fait, mais sont amenées à cent sous la séance dans l’atelier pour revêtir les susdites robes et représenter la « vie moderne » ! C’est comme si j’avais pris le marchand de dattes de la rue de Rivoli, si je lui avais mis une chibouque dans les pattes, si j’avais peint toute PAlgérie d’après ce juif tunisien !!! C’est aussi bête que cela. La vie moderne où est-elle dans tous ces tableaux que Worth eût peints, s’il avait eu un tempérament peintre ? — La Vita, la Vita !! criait Fromentin. Le monde est là, il rit, crie, souffre, s’amuse et on ne le rend pas ? Moi, j'étais un contemplatif et je suis allé vers l’Orient, vers les pays calmes et grands dans la vie primitive. Si ma vie était à refaire, je ferais peut-être autrement (!!!) Mais enfin j’ai rendu les aspects et les passions, les dernières grandeurs d’une race qui s’en allait et c’est encore de mon siècle. Et puis... et puis je n’ai pas passé ma vie à peindre la matière inerte ! » Et Fromentin me quitte. Il me rattrape et me dit sur l’escalier :
«Je ne veux pas dire qu’il faille avoir beaucoup d’esprit, mais voir esprit des choses, qui est énorme et découle de toute la nature, comme l’eau découle des fontaines. Mais voyez comme ces peintres de modernité, de « modes-nité » plutôt, sont bêtes ! J'étais chez l’un d’eux il y a huit jours. Entre une petite fille de vingt ans, l’air canaïlle, un moutard morveux fabriqué dans les lieux de la « reine Blanche », à la main jolie comme tout, et pour un sou de noir de fumée aux yeux : superbe à faire pâmer un « Voyant » ! Le peintre la fait se débarbouiller, donne un sou au moutard, la flanque dans le coin, jette une belle robe de velours sur cette catin, lui met un bibelot dans les pattes et cette salope, si jolie à peindre en salope,