ÉDITIONS PELLET 81, RUE DE MIROMESNIL PARIS
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A la mémoire douloureusement éprouvée de JEAN DE ROIG
qui dort, dans la chapelle ancestrale de son calme et reposant Jossigny, son dernier bon sommeil de la mort, — le premier de sa vie passée en d’incessantes veilles et en de perpétuelles études.
Depuis que la mort bienfaisante lur fit trouver un apaisement aux intolérables tortures de sa vie trop douloureuse et trop brève, ma pensée, fidèle au cher absent, l’a souvent visité dans la chapelle domestique de son hospitalier et charmant Jossigny où il dort enfin, sans l'angoisse d’une nuit affreuse dont la nuit suivante allait renouveler les continuelles épreuves. De ces nuits sans repos dans un lit qu'il ne connaissait plus, à ces lendemains redoutés où la lumière du jour levant le retrouvait premier levé, lui qui ne pouvait plus se coucher, — devant sa table, ses livres d’art et ses collections de gravures, Je le revois plus pâle et plus refroidi que
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sa lampe épuisée, attendant avec patience la main libératrice qui éteindrait tout à fait dans ce cœur brûlant la flamme dévorante qui lui faisait aimer, malgré tout, la vie lui échappant à chaque effort nouveau de vouloir vivre encore. Quand l'huile de cette lampe et l'énergie de ce cœur furent à la fois épuisées, ce Jeune homme de vingt-trois ans d’'angoisses incessantes eut enfin le bonheur de retomber sur son lit oublié pour ne s’en plus relever, et d'y commencer un sommeil bienfaisant dont il ne se réveillerait jamais.
Je le revois encore sur cette couche mortuaire où la pâleur irradiée de son visage mettait, en quelque sorte, une ombre sur la blancheur des draps et du coussin. Là, comme se profilait, dans la pénombre des cheveux, la ligne anguleuse du masque souriant ironiquement à la douleur enfin vaincue, deux images, l’une païenne et l’autre chrétienne, se disputaient dans mon esprit la comparaison que n'aurait peut-être pas dû permettre la gravité de l'heure et la majesté du gisant. Les études audacieuses de ce chercheur de la Vérité nue, à travers les formes de l’Art le plus élevé et le plus nu aussi, n’en avaiïent-elles pas fait un autre hiérophante imprudent du temple de Saïs, trouvé mort aux pieds de cette même Vérité dévoilée? Avec lui, l'Endymion profane recommençait-il son sommeil symbolique où le condamnait la Divinité jalouse d’avoir été pénétrée dans ses mystères par un si imprudent mortel? Mais les dieux anciens sont morts aussi avec leurs poétiques symboles, et nous ne croyons plus
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- aujourd'hui qu'au Dieu plus tendre et plus humain « qui s’est incarné parmi nous, pour réjouir notre jeunesse » :
Ad Deum qui lætificat juventutem meam !
Mon jeune ami transfiguré n'était-il pas plutôt un frère plus chrétien et plus humain aussi de ce Christ expirant dont ses doigts glacés tenaient le douloureux symbole ? Une nudité sainte dévoilait son cadavre, comme la plus auguste et la plus mémorable leçon que la mort fait pourtant à la vie qui ne la comprend pas tou- Jours? De cet enseignement bien entendu sont sortis des interprètes souverains de la Vérité divine, servie par les créations supérieures de l’Art divin, comme elle. Selon les dates de l'Histoire et les nécessités des Temps, ces apôtres inspirés de la Vérité nue s’appelèrent : hier, Michel-Ange scandalisant l’Arétin lui-même devant les nudités de la Sixtine, et aujourd’hui Rops épouvantant tous les Prudhomme et les Homais de son siècle et des suivants peut-être encore, avec les images sans voiles de leurs propres vices à nu qu’ils pratiquent en secret et dont ils ne sauraient se décider à rougir en public :
Diabolica virtus in lumbis.
O divine beauté, nue et sainte, comme ce douloureux Crucifix qui la symbolise si audacieusement devant les foules scandalisées par toute autre nudité que celle de ce Maitre du Vrai qui les a contraintes pourtant à l’'adoration de son humanité divinisée, comme tu transparaïssais radieuse et éloquente entre les mains refroidies et diaphane-
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ment pures de ce pauvre martyr sans nom célèbre! Un homme avait passionné cet enfant, un maître cet élève, un génie de la création artistique cet admirateur silencieux et obscur d’une philosophie si profondément sage, en des images si improprement scandalisatrices et si supérieurement satirisantes du vice par sa vision même.
Jean de Roïg avait exactement compris la sagesse réelle de Félicien Rops en ses images d’apparente folie. De cet album le plus rare, 1l avait fait ses quotidiennes leçons et, de sa chambre où ses douleurs perpétuelles le condamnaient à vivre, il se consola jusqu'à sa mort, devant ces représentations implacables du vice séculaire, de ne pas en être, dans le monde des corrompus et des hspocrites, une de leurs pantelantes et insatiables victimes. Lorsque, pour mourir en chrétien, il referma cet album de folie géniale pour rouvrir le livre des livres, — l Évangile, — il arrêta sa lecture à la Passion du Christ pour aller rejoindre le plus doux et le plus miséricordieux des Fils de l'Homme, dans sa sereine éternité.
Les morts, que le souvenir fait revivre, ne disparaissent jamais tout entiers. Ceux qui s'en sont allés dans leur jeunesse au Dieu qui les aimait pour cette jeunesse même, restent, de souvenir, aussi Jeunes qu'à l'heure de leur départ. Il n'y a que ceux qui vieillissent avec la vie, qui changent aussi avec elle. Et c’est pourquoi l'ami qui reste, pour se souvenir de l'ami parti, lui a
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dédié cet hommage posthume avec une de ces pensées dont parle un sage philosophe évoquant une autre ombre chérie et disparue, une de ces pensées supérieurement consolantes « qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer ». — B. d'A.
1° Janvier 1924.
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