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UN DISCIPLE DE ROPS
UN DISCIPLE DE ROPS
N raconte qu’un jour, Ingres, pendant qu’il vivait péniblement à Florence de son crayon si familier et si spirituel qu'on le préférait à son pinceau si magistral et si froid, eut
à répondre furieusement, par sa porte entr’ouverte, à un Anglais lui demandant si c'était là que logeait le portraitiste, à un louis le dessin :
— Non, Monsieur! Ici habite un peintre d’histoire!
Ah! l’aimable visite que je reçus aussi, par une après-midi de l’été de 1909, dans mon petit atelier des Batignolles, alors que je recueillais dans un volume qu’on a lu, depuis, quelques souvenirs de ce même Ingres (*) qui ne pouvait pourtant pas faire prendre l’adresse du maître célèbre pour celle de son modeste chroniqueur. La vie a de ces ironies qu’on lui pardonne, au nom du
1) Ingres, d’après une correspondance inédite (Paris, Daragon, 1909). £ P P Bon, 1909
hasard qui les produit. La main discrète qui frappait, ce jour-là, à ma porte, était celle d’un jeune homme demandant à un vulgaire journaliste si, à l'inverse de l’Anglais d’Ingres, il n’avait pas l’honneur de s’adresser à un professeur d'histoire.
De complexion plus que délicate et presque maladive, sa fluette personne, au corps émacié à l’extrême, impressionnait étrangement. Les seules chairs visibles du visage maigre et pâle, où deux petits yeux bleus brillaient étonnamment de vie intense et d'intelligence adventice, et celles des mains longues, fuselant en tiges d’aristocratie épuisée et blanches à l’égal d’une cire froide où l'émail des grands ongles mettait une ombre rose, me donnèrent plus d'émotion compatissante que ce jeune homme n’éprouva lui-même de gêne délicate à exprimer son ennui de me surprendre au travail et d’accepter timidement le fauteuil que je lui offris aussitôt. On lui avait dit, ajouta-t-il en s’asseyant, que j'avais connu Rops. Or lui, qui étudiait ce maître dans son œuvre gravée, n’en savait que les incomplets renseignements des livres, qu’il consultait pour une étude qu’il se proposait d’écrire. Peutêtre lui en apprendrais-je davantage. Et, comme épuisé par cette première ouverture qui le laissait déjà sans souffle, il attendit silencieux que mes souvenirs remontassent au temps où l’invisible Rops recevait quelques rares intimes, dans son grenier de la rue de Grammont.
Devant l’impressionnante pâleur de ce jeune homme, un autre souvenir, plus tenace que celui de Rops, me revint en mémoire. Je me rappelai, soudain, cette anecdote touchante qu’Adèle Collin m'avait contée. Au premier matin de la nuit où Alfred de Musset venait d’expirer, un jeune inconnu avait entr’ouvert timidement
UN DISCIPLE DE ROPS
la porte du poëte, pour voir, entre les larmes claires de son blanc visage tout inondé, comment le génie dormait enfin paisiblement son dernier sommeil dans les bras bienfaisants de la Mort, sa dernière maitresse.
— Mais votre nom? lui demanda la gouvernante.
— Villiers de l’Isle Adam! répondit ce jeune homme en refermant doucement la porte, pour se relancer vers l’incertain avenir, dans la nuit de la rue que ce premier matin de mai funèbre n’avait pas encore effacée.