EXPOSE PRELIMINAIRE
Le Roi devrait faire chancelier de
France d'Ormesson ou Roquesante pour leur noble et courageuse opinion
Guy Patin, lettre du 2i décembre 1664.
L^histoire du célèbre suiinteudant des finances Nicolas Fouquet, les détails si connus de sa haute situation, de son luxe et de sa grandeur d'abord, ceux ensuite de son arrestation, de son procès et de sa captivité occupent une longue et intéressante page dans les événements de la première partie du règne de Louis XIV.
Si les faits se rattachant à la disgrâce de Fouquet eurent dans leur temps le plus grand retentissement et passionnèrent vivement Topinion publique, cVst que, non seulement la personne et la vie même du plus riche et du plus puissant personnage de Tépoque étaient en jeu, mais qu^avec lui se trouvaient compromis, à tort ou à raison, un très grand nombre de personnes disséminées dans la plupart des provinces de la France et parfois très en vue par leur fortune ou leur attache à de puissantes et nobles familles. D'autre part, les recherches prescrites contre les ce financiers >3 s'étendirent tellement loin qu'elles vinrent rechercher, jusque dans les moindres villages, les
milices receveurs des tailles, leurs veuves, leurs enfants, leurs anciens commis même et tous ceux enfin qui, depuis moins de trente ans, avaient eu quelque maniement des deniers de l'Etat.
Colbert et Louvois tinrent à ce que, dans toute la France, les populations eussent connaissance des poursuites que ce le Roi ordonnait contre les gaspilleurs et les prévaricateurs des finances de son royaume ; 53 furent-ils bien aise aussi que le plus i>rand bruit se fît autour de rétablissement d'une sorte de tribunal spécial qui devait jui^er non seulement le surintendant, mais avec lui tous les gens de finance compromis.
Il arriva seulement, dans cette circonstance, ce qui se produit presque toujours quand les rechercbes et les poursuites se font sans examen sérieux, c'est-à-dire avec trop de zèle et de précipitations : ce ne furent de toutes parts que confiscations de biens, séquestrations de personnes et par suite ce plaintes, réclamations et lamentations, ):> a écrit un auteur. La Bastille fut bientôt comble et après elle les prisons de province regorgèrent de malbeureux détenus. Aussi M. Ravaisson, dans ses mémoires sur cette forteresse célèbre, écrit-il que ce fépouvante était devenue générale dans le royaume, que les poursuites avaient fini par compromettre presque tout le monde, que les transactions d'affaires, par Fanét de la circulation de Targent que cbacun cachait, étaient nulles ou en grandes souffrances et par suite le mouvement du commerce et de la vie puljlique suspendus. :>:> Il ajoute que ce fut au point que Colbert, ce effrayé de son œuvre,
se vil liii-nieiue ol)]igé de mcUre un frein au zèle (lëj)loyé par ses agents et qu'il fut témoin avec quelle grande joie le public apprit, en décembre 1668, la dissolution définitive de la Chambre de justice et Tordre que donna le Roi d'arrêter de tous côtés les recherches et les poiusuiles ^^\ «
En Provence les financiers qui avaient eu en mains les deniers publics ne semblent pas avoir soulevé des plaintes ; si on parcourt, en effet, la liste de ceux qui furent condamnés, un ou deux noms à peine lui appartiennent ^^^. La manière de percevoir Timpôt dans ce pavs, la surveillance dans sa répartition et son emploi, laissaient, il est vrai, peu de prise a la fraude, et d'autre part les opérations de guerre n'y avaiejit eu qu'une minime importance sous la Fronde et n'avaient pas donné lieu à mi grand trafic des deniers de l'Etat et par suite à ces abus et malversations reprochés ailleurs à certains officiers publics.
Mais l'attention avait été néanmoins très surexcitée a l'arrestation du surintendant, parce qu'il était à la connaissance de tous que ce ministre honorait ouvertement de son amitié plusieurs magistrats haut placés du Parlement, notamment les présidents de Forbin d'Oppède et de Coriolis, et qu'ensuite parmi les commissaires désignés par le roi pour faire partie de la Chambre de justice, se
(1) Ravaisson. archives de la Raslille ; documents inédits, tome i*"", règne de Louis XIV. Nous aurons plusieurs fois occasion de prendre des citations dans ce savant auteur.
(2) Voir au dernier chapitre la liste complète des financiers condamnés.