‹ Roquesante, 1619-1707Chapitre 11 sur 40 · IG · texte numérisé non relu

IG

trouvait un membre de cette Gom^ fort en vue et qui, par sa famille, sa parente, tenait à plusieurs des maisons les plus marquantes de la province.

Ce commissaire était Pierre de Raffelis sieur de Roquesante, qui avait déjà joué un certain rôle dans les troubles de la Fronde et du Semestre à Aix, connu aussi par l'amitié qui le liait au président de Reçusse et par son caractère froid et peu communicatif. Son nom, avec ceux des autres magistrats désirés pour juger le surintendant, fut bientôt prononcé dans la France entière. Quelques incidents cpii lui furent particuliers à la Chambre de justice, sa phvsionomie et sa franchise méridionales, son vote ensuite hautement prononcé contre les espérances de la Cour, Texil dont on le frappa, attirèrent plus tard l'attention du pays sur sa personne.

]\jme jg Sévigné, Guy Patin, dans leurs correspondances, les mémoires de Tépoque parlèrent de Roquesante avec des sentiments de respect et d'admiration. Dans la suite Topinion publique, retournée en faveur de Fouquet, le défendit par des chansons pendant qu*'on renvoyait en disgrâce au fond de la Bretagne. Enfin, demem^ant dans la médiocrité de sa situation, il a laissé un nom acquis aujourd'hui à l'histoire, et ce nom ne se séparera plus de la qualité de grand et dwin que lui donne la marquise de Sévigné dans l'expansion et Tenthousiasme de son cœur et de son amitié.

C'est de ce magistrat, né sujet du pape à Carpentras, mais devenu Aixois par sa charge au parlement de Provence, les habitudes de sa vie et sa descendance, que

nous essayerons de donner une sorte de l)ioi5rapbie. Nous disons essayer, car les documents nous ont manque en partie. On s'associera à nos regrets quand on saura qu'il nV a que douze ou quinze ans que les archives du château de Gramhois, où vécut Roquesanle la dernière partie de sa vie et qu'après lui habitèrent ses descendants jusqu'à nos jours, ont été dispersées, détruites par un moderne acquéreur. Peut-être dans ces papiers se trouvait-il la relation de son séjour à Paris , sa correspondance avec M"'^ de Sévigné et d'autres personnes marquantes ; mais, achetés au poids par des habitants du villai^e, la majeure partie d'entre eux fut brûlée sans «avoir même été lue ^^K

Après ces pertes il ne nous est resté que quelques documents de famille et heureusement les notes dictées ou laissées jadis par notre regrettée aïeule maternelle qui, femme instruite et douée d'une riche mémoire, ayant passé sa jeunesse au château de Grambois avec les derniers Roquesante devenus ses parents, avait gardé jusqu'à

[l] Nous devons dire néanmoins que M. Garcin, ancien greffier du Tribunal de première instance d'Apt, qui avait examiné, avant leur destruction, les archives du château de Grambois, nous a assuré n'y avoir rien découvert qui eût trait à la Chambre de justice. Cependant une note de la dernière dame de Roquesante, dans son livre de raison, mdiquc qu'en 1804 elle fit classer toutes les archives du château et mettre à part ce qui regardait le procès de Fouquet. Cette partie aurait-elle disparu avant la destruction que nous indiquions, ou auraitelle échappé aux recherches de cet érudit ?

Nous sommes heureux de remercier ici M. Garcin, un des amateurs les plus zélés de nos antiquités locales, lauréat du concours de Forcalquier en 1882, du secours que les documents qu'il nous a communiqués nous ont donné.

la fin de sa longue vie le souvenir le plus précis des narralions qui lui avaient été faites ^'^.

C'est grâce à ces notes, aux renseignements tirés des auteurs que nous citions, a ceux surtout pris dans les mémoires de d'Ormcsson et de Foucault ; a nos multiples recherches dans les hihliothèques de Paris, d'Aix et de Garpentras, de même enfin aux documents puisés dans les récentes puhlications des savants M?vï. Ravaisson, Lair, Chéruel, sur le surintendant Fouquet et dans les mémoires provençaux des présidents de Réglisse etGauffridy, que nous sommes arrivé à combler en partie les vides que nous trouvions d'abord trop profonds et que nous avons consenti a céder aux instances de quelques-uns de nos parents et amis qui nous ont imposé, comme un devoir de famille, d'entrepiendre ce travail. C^est donc à eux, en première ligne, qu'il s'adresse ; que le lecteur ne soit alors pas surpris d'y trouver des renseignements un peu trop d'ordre privé et familial.

Nous tenons cependant à exprimer, comme un regret, qu'une plume plus habituée à écrire que la nôtre n'ait pas pris notre place pour parler de ce magistrat, dont la mémoire a sm^écu, grâce a Tamitié de M"^® de Sévigné. Nous sommes surpris enfin que le souvenir de Roquesante n'ait pas été rappelé et que son éloge n'ait pas été l'objet de quelque discours d'ouverture de Palais dans

{\) Mme Morel née Gerlrude Cornarel, de Pertuis, dont le père s'était remarié en n99 avec l'héritière de la famille des Roquesante ; née en 1794, elle est morte à Carpentras en 1880.

colle Cour d'Aix, qui ii'esl que la suile du Parlement où il siéi;ca de longues années >^^

Nous croyons utile, pour amener le lecteur à Torganisation de la Chambre de justice et au centre de la première paitie de notre travail, de consacrer tout d'abord quelques pages au surintendant lui-même. Nous n'ignorons pas que sa vie est connue et qu'on a longuement écrit sur lui, aussi serons-nous très bref. Nous emprunterons ces lignes aux auteurs MM. Ghéruel et Lair que nous venons de citer et qui ont si habilement, au moyen de documents jusqu'ici ignorés, traité de cet important personnage du règne de Louis XIV.

[l] Nous devons dire, ^nccic qu'en i878 M.Félix Clapier, avocat général à Aix, se proposait, à la rentrée des Chambres de celte année, de faire revivre la mémoire de Roquesante, lorsqu'il fui nommé procureur général à Grenoble.

cirAPiTRï^: V'.

Le surinttmdant Nicolas Fouquel : Services qu'il rend à lElat. — Sa disgrâce. — Son arrestalion. — La Chambre de Justice qui doit Je juger.

Le surintendant Fouquet était d'origine bretonne et issu d'une vieille famille qui, par ses alliances, sa situation, tenait depuis plusieurs générations un rang élevé dans la société. Son père, conseiller d'Etat, avait été lui-même un homme distingué que Richelieu sut apprécier et auquel il avait confié tantôt des missions diplomatiques, tantôt la direction de grandes entreprises commerciales et de colonisation. Certains auteurs assurent même que c'est à ce Fouquet que la France doit ses premières colonies.

En 1633, à 18 ans, le jeune Nicolas Fouquel était pourvu d'une charge de conseiller devant le nouveau parlement de Metz que le roi venait de créer, et, quand le duché de Lorraine fut occupé par la France, il fît partie du conseil souverain de Nancy. Tout jeune il se faisait remarquer par ^ sa haute capacité, mais il montrait en même temps un goût | insatiable pour le faste et le luxe, car on le voyait, dit M. Lair, ^ « avoir déjà à Metz table ouverte et vaisselle d'argent. »

Deux ans après il entrait en qualité de maître de requêtes au Conseil d'Etal. Ces fonctions, fort recherchées, étaient de la plus haute importance pour un jeune magistrat qui

voulait travailler, soit à cause de leurs attributions multiples, soit qu'elles permettaient d'apprendre le droit administratif et le maniement des affaires publiques.

La haute et supérieure intelligence du nouveau maître des requêtes, son esprit vif et souple furent bien vite distingués et jugés à leur valeur par Mazarin. Aussi ce ministre l'employa-l-il de bonne heure comme agent du pouvoir royal aux armées et en province, en qualité d'intendant de police, justice et flnances ; fonction publique qui mettait son titulaire fort en vue, surtout dans les circonstances difficiles comme celles où le pays se trouva souvent.

Mais ce fut durant la Fronde que le dévouement de Fouquet à la personne du cardinal et à celle de la reine régente se firent plus encore connaître et apprécier et toujours « avec un talent remarquable et hors ligne en tout et pour tout. » Il fut autorisé à acquérir la charge de procureur général du parlement de Paris, situation des plus relevées et qui le tenait dans un contact direct avec le roi et ses principaux ministres.

11 fallait à la lêle de ce grand Parlement, à côté d'un homme aussi important que son premier président le célèbre Mathieu Mole, un autre honime supérieur, doué d'une grande habileté et d'une souplesse spéciale. C'était assurément un rôle fort délicat que celui de représenter le pouvoir royal devant une assemblée infatuée de ses privilèges et joignant à l'administration de la justice le contrôle des affaires politiques ; sans parler de ses attributions très étendues et très importantes en matière de police et de linance. Plus de deux cents magistrats siégeaient dans les

huit chambres de ce parlement et la vaste circonscriplion territoriale qu'il embrassait ajoutait encore à sa puissance ^'^

Plus lard Fouquet était devenu pour Mazarin « l'homme de ressources indispensables, » au milieu des luttes et des guerres soutenues tant en dedans qu'en dehors du royaume ; il fallait toujours de l'argent et beaucoup d'argent, sans parler de celui, par sommes considérables aussi, que le cardinal prenait pour ses propres besoins, et par ses conseils, son activité, son savoir-faire, il avait permis à ce grand ministre de tenir tête à tout. C'est alors que Mazarin, pensant qu'il emploierait ses remarquables talents tant à faciliter la rentrée des revenus de l'État qu'à les accroître au besoin, le fit nommer surintendant des finances ; « et si grande était la confiance que les trafiquants d'argent avaient en son habileté que son crédit devint bientôt supérieur à celui du roi lui-même, » dit M. Chéruel.

Nous ne parlerons pas ici de l'administration financière de Fouquet, nous nous contenterons de constater que d'un côté les besoins ou les exigences de Mazarin allant croissant pendant que la pénurie de l'argent se faisait sentir dans tout le royaume, les populations furent pressurées d'impôts et que de toutes parts alors de nombreuses plaintes retentirent qui arrivèrent jusqu'au pied du trône. Mais le surintendant « savait si bien résoudre toutes les difficultés que, par son talent, il les ramenait à son propre avantage aux yeux du roi étonné, » dit encore le même auteur.

(I) La juridiction du paiictnenl do Paris s'élcndait alors sur presque Ja moitié de la France : La Picardie, 1 Orléanais, l'Anjou, la Chamiiagne, le Berry, l'Ang^-iUDois, lu I yonnaiî- même et l'AuNergue rcssorlaitcn eflcl d'elle.

En IG60, à la iiiorl du cardinal, Louis XIV ayant senti la nécessité de s'entourer des services de Fouquet, après avoir publié bien haut qu'il oubliait tous les rapports qui lui avaient été adressés contre son surintendant des finances, acheva de combler d'amitiés le nouveau favori en l'admettant dans son conseil le plus intime à côté de Lionne, de Colbert et de Louvois.

Malheureusement pour Fouquet, comme pour tant d'autres, la roche Tarpéïenne était prés du Capitole. Les auteurs ont toujours écrit que le grand luxe dont il s'entourait, celui notamment qu'il avait montré dans la construction de son château de Vaux, où, à diverses reprises il avait donné Fhospitalité ou reçu les visites de plusieurs têtes couronnées, de tous les membres de la maison royale, du roi lui-même, avaient suscité les jalousies de ce monarque qui avait alors résolu la perte de son ministre.

M. Chéruel dit que cette perte fut amenée par trois causes principales : l'ambition la plus effrénée : Fouquet aurait voulu commander seul dans le conseil privé du roi et s'emparer de l'esprit de ce jeune prince comme, en maintes circonstances, il avait fait de celui de Mazarin ; les plaisirs sans retenue ; le luxe enfin avec une prodigalité folle et insensée, notamment pour l'ameublement elles bâtiments somptueux « et qui le faisait ressembler à un homme atteint de démence. ^'^ »

(I) Liî môme auteur ajoute, t 2. p. 223, qu'en énuniéronl les griefs du roi contre le surintendant, on pourrait bien compter pour quelque chose la jalousie que S. M. éprouva quand, à Vaux, elle vil qu'un de ses sujets possédait un service de table complet en or massif, accompagné de Ircnlc-six douzaines

Au contraire M. F.air, le dernier historien du surinlendanl, avec des preuves savamment établies, traite de purs prétextes les raisons que le roi et ses ministres invoquèrent pour disgracier Fouquet : une punition devenue de toute nécessité, fit-on dire bien haut dans toute la France. Cet auteur le défend dans une partie des crimes de voleries et de détournement à son profit, qu'on s'était plu à répandre sur sa conduite, et surtout de celui de lèse-majesté et par trop ridicule, d'avoir songé à se créer dans l'Etat une sorte de principauté indépendante. Il assigne à la chute du puissant ministre pour première cause la grande jalousie de Colbert et de Louvois, à côté de l'hostilité d'autres grands personnages, de Turenne notamment etdeSeguier; pour seconde, la crainte que Louis XIV éprouvait lui-même de la puissance d'un homme adoré des femmes pour ses largesses, son esprit, ses bonnes grâces et son humeur libérale ^^K

Mais la puissance de la personnalité du surintendant, les services réels qu'il rendait à l'Etat étaient tels que le roi hésita plusieurs mois à le faire arrêter. Fouquet d'ailleurs était encore procureur général du parlement de Paris, et, si les offices de surintendant des finances et de ministre d'Etat n'étaient que des commissions données et reprises par S. M. à sa volonté, la charge de procureur général constituait une propriété, et seul le Parlement, et pour une raison de forfaiture encore, pouvait alors casser son chef ^-^

d'asiielles du même mêlai, en plus de cinq cents douzaines d'autres assiettes en argent ou en faïences les plus fines. Or le roi n'avait personnellement, en fait de vaisselle d^or, que quelques pièces de sou service.

(1) Lair^ tome 2. p. .43.

(•2J Lair, loiiie 2. ii. 'ôU.

Les ennemis du surintendant avaient si bien compris celte difficulté que, fort adroitement, ils lui firent entendre que le roi souhaitait lui voir donner tout son temps aux affaires de l'Etat. Rassuré par ces paroles que S. M. lui confirma, bien qu'il fût au courant d'une partie des menées qui se tramaient contre lui, Fouquet, désirant plaire au roi, se hâta de vendre à M. de Harlay, et pour le prix seulement de 1,400,000 livres, sa charge dont il aurait pu retirer beaucoup plus, et, avec une sorte d'indifférence, il versa dans la cassette royale la majeure partie de cette somme.

Ces sacrifices ne servirent qu'à faciliter sa perte. Une malheureuse et maladroite démarche auprès de M''° de la Valliére, démarche, nous dit M. Lair, qui fut mal interprétée par elle, acheva d'irriter le jeune roi alors dans le feu de son amour ^^K Le surintendant fut arrêté le 5 septembre 1661 pendant que la Cour était à Nantes, jeté en prison et confié à la garde du célèbre d'Artagnan et de ses mousquetaires.

Nous disions que les raisons de « prévarications dans les finances du royaume » furent les prétextes que Louis XIV et ses ministres favoris mirent de suite en avant pour expliquer l'arrestation du surintendant et la rendre comme populaire dans la France entière. Le public très confiant n'hésita pas, tout d'abord, à croire à ces raisons et le pouvoir se crut autorisé à incarcérer immédiatement un grand nombre d'officiers de finances, accusés d'association avec le surintendant dans les « nombreux crimes qui lui étaient

[\] Luir, tome 2 i», -42,

imputés. » Ces Incarcéralions s'élanl faites à la hâte et sans instruction préalable, la Bastille et toutes les prisons du royaume, disions-nous plus liaul, regorgèrent bientôt de détenus.

I/arreslation du surintendant, celle de nombreux financiers occupaient les conversations de la France entière ; les crimes des uns et des autres méritaient une prompte justice et l'inventaire des papiers de Fouquet, frauduleusement dressé par des créatures de Colbert apportait les preuves des crimes les plus dignes de répression, disait-on partout.

Le roi voulait un rapide et prompt jugement : il songea un moment à faire juger les coupables par une sorte de tribunal composé de maitres de requêtes de son conseil sous la présidence du chancelier de France '^'^

Assurément ce moyen eut été expédilif et les révélations provenant des soi-disant découvertes faites dans les papiers du surintendant sous l'impression desquelles le public et S. M. elle-même étaient dans le moment, euS5en^ laissé espérer une condamnation k mort.

Louis XIV eut la sagesse de ne pas se laisser entraîner ni par sa colère ni par les conseils de ses favoris ; il comprit que dans le procès qui allait s'engager, se déroulerait l'examen d'une foule de questions juridiques de la plus haute importance ; que ces questions demandaient, de la part de ceux qui auraient à les traiter, une longue pi^atique du droit et une connaissance approfondie de la procédure d'usage. C'est alors qu'il résolut d'instituer une chambre de

[\) CliôriicK loinc2. p. •ôVi.

justice composée de magistrats pris soit dans les Cours souveraines de Paris, soit dans les neuf parlements de province.

La chambre de justice fut donc créée : la présidence en fut donnée à Lamoignon, l'ennemi particulier du surintendant ; à côté de lui devaient siéger Séguier, dont les violentes querelles avec l'accusé étaient encore retentissantes ; audessous d'eux le président de Nesmond et deux conseillers au parlement de Paris, Brilhac et Catinat, qui paraissaient impartiaux ; mais on leur adjoignit trois maîtres de requêtes, Poncet, Boucherat et Voisin qui venaient d'instrumenter contre le surintendant où l'avaient jadis combattu, et en plus deux membres delà Cour des comptes, Pussort et Louvois fils, proches parents de ses ennemis les plus acharnés. Comme greffier le roi fit choix de Foucault, autre homme dévoué à son ministre Colbert et qui livrait à celui-ci toutes les pièces saisies à l'accusé. Enfin au fauteuil du ministère public fut installé le farouche Denis Talon, toujours si hostile à Fouquet ^^^.

Les magistrats des parlements de province étaient naturellement moins connus ; Sa Majesté s'en était réservé le choix et on peut en conclure qu'il le fit en général sous la recommandation des ministres ennemis de l'accusé. Le président de Lamoignon s'étant aperçu que la majorité de la chambre appartenait aux commissaires provinciaux, en fît la remanjue au roi et obtint l'adjonction de deux nouveaux conseillers du parlement de Paris, Renard et Fayet, et de

\] Liiir, toîiîc -2 p 9S.

deux nouveaux maîtres de requêtes, l.efévro d'Ormesson et Besnard de Rezé. Ce sont ces nominations nouvelles qui sauveront plus lard la vie au surintendant.

Enfin le 15 novembre 1661 parut l'édit royal (^ portant création et établissement d'une chambre de justice pour la recherche des abus et malversations commises dans les finances du royaume depuis \Q3o. » — « Un préambule « pathétique dénonçait les hommes qui profitant des dé- (i sordres survenus aux époques de guerre ont, par des « voies illégitimes, élevé des fortunes subites, fait des acquî- (( sitions immenses et donné dans le public un exemple « scandaleux par leur faste et leur luxe, etc. »

En même temps était publiée la commission royale qui désignait les membres de la Chambre de justice et chaque commissaire recevait en particulier sa lettre de nomination.

CHAPITHE II.

Le conseiller de Hoqucscuite , ses aïeux, sa famille. — La critique de la noblesse de Provence, par Barcilon : Renseignements inédits ou peu connus sur cet ouvrage.

Pierre de Raffélis sieur de Roquesanle^'^ nom sous lequel ses descendants et lui furent plus généralement connus, était né à Carpentras le 26 janvier 1619. Il fut baptisé le lendemain dans l'église cathédrale de Saint-Siffrein, ayant eu pour parrain son aïeul Pierre de Rafïélis, dont nous parlerons , et pour marraine dame Jeanne d'Orléans de la Motte, seconde femme de Jean de Galéri, son aïeul maternel ^"l

Comme on pourra en juger plus bas, par les détails que nous donnons sur ses aïeux et sa famille, Roquesante appartenait à une maison qui, sans être de l'ancienne noblesse de chevalerie , était des plus relevées et distinguées de l'ancienne capitale du Comté- Venaissin : La fortune, les alliances, les charges, en un mot la situation sociale qu'eurent longtemps dans ce pays les membres des diverses

(4) Nom d'un ancien quartier du terriloire de Carpenlras.

(2) Anciens registres de baptômc de Tégllse de Carpenlras — Roquesanle n'avait qu'un frère dont il sera question au chapitre Vi.

branches de la famille des RafTélis, en sont la preuve la plus évidente ^'^

Son père, Sébastien de Ralïélis, docteur en droits, avait été de 1618 à IG35 procureur général des trois Etats du Comté-Venaissin, fonction élective triennale, la plus délicate à remplir et la plus importante peut-être du pays, et dans laquelle il fut cinq fois réélu par l'assemblée de la province. Député plusieurs fois à Rome, il sut remplir avec une haute intelligence et la confiance qu'on attendait de lui, bien qu'il n'ait pas toujours réussi, les missions diplomatiques dont il fut honoré^-).

Sa mère s'appelait Esprite de Galéri ; elle était fille de Jean, qui avait fait toute sa vie profession des armes, expression consacrée alors, et d'Esprite de Yérot^^^

Son aïeul Pierre de Rafïélis, que nous avons indiqué l'avoir tenu sur les fonts baptismaux , qualifié d'écuyer, avait aussi pris ses degrés de docteur en droits. Nous le

H) L'orlhographe Raffélis est celle adoplée par Roquesaute lui-même ; mais les formes Rafélis, Raphélis, Raffaëlis et autres ont été en usage aussi. On peut dire que ces foi mes n'ont jamais été fixées ; il n'y a que quelques années à peine qu'une entente s'est faite entre les divers membres qui représentent encore la famille pour l'adoption d'une règle commune.

(2) Sébastien de RafTélis avait été précédé dans cette charge par un magistrat qui en avait rendu l'exercice fort difficile par suite de la haute réputation et de la grande popularité qu'il s'y était acquise : Nous voulons parler de Sébastien de Seguins, devenu le second mari de son aïeule paternelle, Madeleine de Gfignan. Nous parlerons plus longuement de lui, de ses fonctions dans le supplément de ce travail.

(3) Nous donnerons plus tard aussi des renseignements inédits sur ces familles de Galéri et de Vérot : le mariage de Sébastien de RafTélis et d'Esprite de Galéri avait été passé le 29 octobre 1614 dev. Esbérardy, not. de Carpenlras.

trouvons plusieurs fois revêtu du chaperon do second consul de Carpenlras, rang réservé aux gentilsliommes qui n'avaient que le second, le premier étant l'apanage exclusif des avocats, privilège fort curieux sur lequel nous nous étendrons plus longuement dans nos notes et additions.

Un autre Raffélis, Hélie, son oncle, s'était fait remarquer à la tête des catholiques de Carpenlras, accompagné d'autres gentilshommes de cette ville, par son énergie contre le baron des Adrets, assiégeant le pays. Les historiens de Provence Nostradamus, Pérussis et autres n'omeWent de le citer.

Cet aïeul Pierre de Raffélis n'avait pas eu moins de quatorze enfants de son mariage, contracté le 28 février 1576 avec Françoise de Choyselat, fille de Calhelin, seigneur de Roaix, au diocèse de Vaison, et de Louise de Raymond de Modéne, et par celte aïeule notre conseiller se trouvait allié à des familles de la plus importante noblesse de la province, telle que les d'Astoaud seigneurs de Murs etdeCrilion, les d'Urre, les Thézan-Venasque, les Vassadel de Vaqueiras et autres. De cette nombreuse lignée, qui ne comprenait pas moins de dix fils, Sébastien seul, dont nous venons de parler, nous dit l'auteur de l'Histoire de la noblesse du Comtal, eut postérité.

Son bisaïeul, du nom aussi de Pierre, avait, dés 15o3, été revêtu des fonctions de conseiller à la Cour des Comptes de Montpellier et le roi venait de le désigner pour succéder au président Bandinelli quand, allant à Paris, pour faire signer ses provisions, il mourut en route. Madeleine de Grignan, sa veuve, qui appartenait à une des familles les

plus nobles el distinguées de Cnrpenlras et qui était fille de JeandeGrignan et de Françoise des Achards, se remaria en 1572 à Sébastien de Seguins, seigneur de la Roquesur-Pernes, comte palatin, qui fut longtemps, comme nous venons de le dire, procureur général du pays. Ce docte magistrat n'ayant pas eu d'enfants ni de Madeleine de Grignan ni d'une nièce du brave Grillon , Marguerite de Seytres-Caumont qu'il avait épousé plus tard, prit le plus grand soin de l'éducation des jeunes Raffélis, fils de sa première femme ^^K

Avant son départ pour la Cour, le conseiller de Raffélis avait fait son testament le 12 mars 1569 devant le notaire Balbi. Il y désigne comme ses héritiers ses trois fils qui seront plus tard les auteurs de trois branches diverses. Il eut soin d'indiquer dans ses dispositions qu'il reniait et déshéritait celui de ses fils qui abandonnerait la foi catholique de ses pères et l'obéissance de son pritice le Souverain Pontife. Ce fut en vertu de celte volonté et par l'effet des lois en vigueur alors dans le Comtat que son fils aîné, Jean, qui avait embrassé la Réforme, fut chassé du pays, vit ses biens confisqués au profit de l'État et dût se réfugier à Orange , boulevard du protestantisme dans le Midi de la France. Il forma dans cette ville la branche de

{\) Nous réservons pour noire volume additionnel quelques détails plus circonstanciés et qui ne peuvent manquer d'intéresser les amateurs provençaux sur Pierre de Raffélis et son testament ; sur les familles de Choyselat, de Grignan ; documents que nous lirons de nos archives privées et des manuscrits de la bibliothèque de Carpentras. Une branche de cette maison de Grignan se fondra dans la famille du neveu du grand Peiresc, le baron de Rians, que les lettres de son oncle indiqueront comme ayant fréquenté cette ville de Carpentras.

sa famille que signaient les nobiliaires et l'historien La Pise, à propos des services que ses fils et lui rendirent à la principauté. Ses descendants fixés en Hollande s'éteignirent quelques générations plus tard ^'^

Le second des fils de Madeleine deGrignan fut Pierre que nous avons indiqué comme l'auteur de la branche des Roquesante et l'aïeul de notre conseiller au parlement d'Aix.

Le plus jeune enfin François fut le chef des branches de S^ Sauveur et de Soissan, qui seules sont encore représentées de nos jours et dont nous parlerons plus loin à l'occasion d'une dame de leur famille qui est longuement mêlée à l'histoire de notre Roquesante, M^^ de Rus.

Finalement, un frère cadet du conseiller à la Cour des Comptes de Montpellier, Hélie, avait formé aussi une autre branche connue sous le nom de Raffélis de la Roque- Tertulle que nous indiquerons plus tard encore.

Ces diverses branches avaient pour chef commun Elzéâr Raffélis, trisaïeul de celui qui nous occupe.

Elzéar habitait aussi Carpenlras où, dés les années 1483, 148i, nous le trouvons comme notaire et secrétaire de la Chambre Apostolique — nom que l'on donnait jadis dans le Comtat au corps administratif représentant le gouvernement papal ; — à ces fonctions publiques il joignait celles de secrétaire de l'évêché et de la Rectorie. Il figure dans

(1) Les noies que nous possédons provenant des archives des Roquesante, nous permellront de donner de? documenls inédits sur cette branche des Raffélis.

la liste des consuls de cette ville pour 1506, 1523^'^ On peut affirmer qu'il jouissait dans son pays d'une situation importante et d'une grande considération, car les délibérations de la province nous indiquent qu'en 1513 il fut choisi avec Pierre d'Agar, consul de Cavaillon, pour aller en députalion à Rome, auprès du pape, qui fut le grand Léon X, tant pour le féliciter au nom du Comlé-Venaissin de son élection à la tiare, que pour déposer à ses pieds certaines doléances du pays.

L'auteur de l'histoire de la noblesse du Comtat ^^^ et après lui La Chenaye des Bois assurent que les aïeux de cet EIzéar étaient directement venus du Milanais à Carpentras, chassés de leur patrie par des troubles politiques. Nous trouvons l'un d'eux, Bertrand, recevoir dans tous les cas, dès 1383, à Avignon, le bonnet de docteur en droits ^^^

De nos jours M. l'abbé de Rafélis de Broves ^^^ affirme — mais sans preuves sérieuses ou insuffisantes — qu'une

(0 Archives de Vaucluse : regislres de la chambre apostolique, année U84. Nos listes des anciens consuls de Carpentras publiées chez Seguin, irapr. à Avignon, 1893.

(2) Pithon Curt m consacre pas moins de 20 pages à l'histoire de la maison des Raffélis, de Carpentras, dans le quatrième et dernier volume de son nobiliaire.

(3) Chronologie des Docteurs en droit civil de l'Université d'Avignon, 1309- 1791, publiée en 1887 par E. de Teule.

Ce titre contient une faute de la pari de son auteur, le récipiendaire était : juris utriusque doctor.

(4) Une famille de Provence, les Rafélis : 2 vol. g^ in-S» Alais. 1891. Nous nous réservons dans notre volume supplémentaire de signaler à côté d'instructifs et intéressants détails contenus dans cet ouvrage, des parties erronées du travail de M. labbé de Broves dans lequel trop souvent, les possibilités et l'imagination ardente de l'auteur l'emportent sur le strict devoir de l'historien.

rADLEAU Sr.\OPTII)l'e DE LA FiLIATI09i DES RAFFÉLIS, DE CARPEÏÏRAS.

Elzéar Raffélis notaire, secret, de la chambre apostolique du Comté Venaissin en 1 484 testa le 25 fév. 1528 à Carpentras.

Pierre Raffélis , D. ez-droits conseiller à la chambre des comptes de Montpellier en 1553, marié en 1545 à Made-

, leine de Grignan qui s'était remariée à Sébastien de Seguins.

Hélie Raffélis , D. ez-droils, marié en 1559 à Louise de Terlulle, auteur de la branche des Raffélis-Tertulle de la Roque. Son arrière-petitfils épousa en 1 664 à Paris Catherine de Béthune-Sully, petite-nièce du grand Sully.

Jean Pierre François

de Raffélis, D. ez-d., deR., écuyer,D.ez-d. deR., écuyer,D.ez-d.

auteur de la branche marié le 15 fév. 1576 mariéen 1583àLaure

protestante établie à à Françoise de Choi- des Isnards.

Orange, puis en Hol- selat, fille du seigneur |

lande. de Roaix.

Sébastien de R., D. ez-d.

sieur de Roquesante, procureur général des Etats du C. Venaissin de 1618 à 1635, marié en 1 61 4 à Esprite de Galeri.

François de R. sieur de Rus, marié en 1616 à Jeanne de Mathei.

Emmanuel de R.

sieur de S'-Martin , marié en 1654 à F^ise de Villeneuve.

Jean-Sébastien de R., marié en 1695 à" Blanche Baculard de S'Hilaire , qui n'eut qu'une fillecarmélite.

Pierre de R., dit le grand Roquesante, ss"" de Grambois, né en 1619, dont la descendance formera un autre tableau mis au chapitre xxiv.

Esprit de R. sieur de Rus, officier attaché à Turenne, puis capitaine de vaisseau, marié en 1 649 à Frariç"^^" de Soissan, connue sous le nom de Madame de Bus, laquelle se remaria à l'intendant d'Arnoul, seigneur de Rochegude |

Horace-Joseph de Pierre - Dominique

R., auteur de la bran- deR., auteur de la

che des Raffélis de branche des Raffélis

S'-Sauveur, (1) de Soissan. (1)

(il Leur descendance sera donnée aussi jusqu'à nos jours.

commune origine rallachait jadis les Raiïélis du Comlat aux siens, sortis de Draguignan : il les fait tous descendre de la gent Rafaëllia, de Lucques et de Florence au XIV® siècle.

Sans nous arrêter ici à de pareilles considérations que nous croyons fantaisistes, nous avouons qu'en fait d'histoires généalogiques nous n'avons qu'une foi très médiocre dans la plupart de ces origines étrangères des familles, invoquées trop souvent pour cacher d'humbles commencements ; une grande habitude de ces questions ne nous l'a que trop prouvé. Nous ferons remarquer que si les Rafélis de M. l'abbé de Broves et plus tard ceux du Comtat aussi et à leur tour, ont émis des prétentions à une origine italienne au lieu de chercher dans la langue latine la consonnance de leur nom, ces prétentions ne sont nées qu'au milieu du siècle dernier, car les articles sur leurs familles consignés dans les nobiliaires de l'abbé Robert, de Meynier, n'en font aucune mention ; seuls Pithon-Curt, La Chenaye des Bois, venus postérieurement, en parlent, et Artefeuil ne les mentionne pas non plus.

Mais si ces premiers auteurs cités n'ont rien dit de cette origine exotique ils sont d'accord avec les seconds pour faire l'éloge de Roquesante, pour parler de ses grandes lumières, de son intégrité, de sa fermeté enfin qui lui ont valu sa réputation d'un des plus remarquables magistrats du XVI1« siècle.

Pour résumer ces notes généalogiques nous dirons qu'il est hors de contestation que la famille de notre Roquesante avait dans le Comtat, avant d'aller à Aix, une situation très importante qui l'aida à prendre sa place dans la société

aristocratique de celte ville. Une étude moins sommaire de chacune des branches de la maison des Raiïélis du Comlat, rénumération des alliances de leurs membres, des charges qu'ils remplirent, le prouvera mieux encore par la suite.

Nous avons à cœur maintenant de mentionner ce que la critique de la noblesse de Provence de Barcilon dit contre les Roquesanle, et de chercher à prouver que les allégations de cet auteur sont erronées et le résultat du peu de réflexions qu'il a apporté dans ses appréciations, si on ne le taxe pas de méchanceté. Nous parlerons ensuite de cet ouvrage qui est très répandu en Provence ci auquel certaines personnes ajoutent à tort une foi aveugle dans tous les détails qu'il renferme.

On y lit que les Roqiiesante descendent d'un juif, Reynaud Raphèou (prononciation commune du nom de Raphélis) taxé comme néophyte en \ 51 2 ensuite des ordonnances de Louis XII, et plus bas, que si le conseiller Honoré de Roquesanle fut si éloquent en faveur de Fouquet, c'est qu'on avait acheté son vote par ime grosse somme d'argent ; il ajoute, il est vrai ensuite, que ce magistrat ne fut que soupçonné et non convaincu de ce crime.

Sans nous arrêter à la confusion que fait l'auteur dans le prénom du fils qu'il attribue au père, nous ferons remarquer le manque d'à-propos de ces appréciations : si Roquesante ne fut que soupçonné, pourquoi le condamner d'abord. Barcilon avait dû entendre vaguement parler des incidents relatifs à M'"^ de Rus qui avaient occasionné la sortie de notre conseiller de la chambre de justice et son exil, méchant dans ses appréciations, il s'était hâté de noircir le conseiller , ce que n'ont jamais songé à faire ni ses

ennemis ni les auteurs qui ont parlé de lui, Guy Patin, M™^ de Sévigné entre autres, comme nous le dirons plus bas, lesquels au contraire ne lui ont jamais ménagé les éloges.

Quant à l'existence du juif Reynaud Raphéou, de Draguignan, nous n'avons pas, après ce que nous allons dire, à étudier la question de son existence, ni à vérifier sil a vécu à Draguignan ou à Grasse, comme en réalité le disent les listes des nouveaux convertis soumis à la taxe '^^K

Mais le lecteur sera d'accord avec nous quand nous ferons remarquer combien il serait peu logique d'admettre que ce nouveau converti Reynaud Raphélis, pût être, au commencement du XVrsiécle à Draguignan, l'auteur de ses homonymes les Raphélis de Carpenlras, après avoir prouvé, comme nous l'avons fait, que le chef de cette dernière famille était alors secrétaire de la Chambre Apostolique et de l'évéché, qu'il fut consul, ambassadeur de la province à Rome et que nous trouvons avant lui à Avignon un des siens, probablement, reçu docteur de l'Université.

Barcilon ignorait l'origine comladine des Roquesante et confondait dans un même tronc les familles de Raffélis'qui de son temps habitaient la ville d'Aix ou la Provence, à l'exception néanmoins de celle de Rognes à laquelle il donnait une origine différente. Il n'avait pas eu de raisons pour étudier spécialement leur filiation encore moins savait-il

(1) M. l'abbé de Broves, qui a étudié celle question, prétend que c'est le nono de /îa|)/iard que l'on doit lire sur les listes et non celui de Raphaël ou Raphèou : une famille de ce nom se retrouve bien dans les environs ; mais aujourd'hui après un temps si considérable, il .semble bien difficile de revenir sur celle question.

quelles fondions honorables avaient été remplies par leur chef à Carpentras, et, sans mûres réflexions, avec le plaisir d'être malicieux, il englobait les Roquesante dans l'accusation qu'il portait contre les Raphélis. de Draguignan, très lionorablement posés d'ailleurs pour la plupart en Provence au point de vue social.

De nos jours, les érudits eux-mêmes qui s'occupent des questions qui intéressent notre ancienne province ne savent que très peu de chose sur la genèse de l'ouvrage communément appelé La critique de Barcilon.

Si l'on en croit, nous a maintes fois répété M. le marquis de Boisgelin dont on connaît la haute compétence en ces matières, en même temps que le plaisir qu'il met à rendre service à ses amis, certaines notes du temps qui se lisent dans l'exemplaire de la critique de la Méjanes, de même que d'autres indications sur le manuscrit des tables de l'abbé Robert de Briançon,de la bibliothèque nationale à Paris, — manuscrit que l'on sait avoir appartenu à d'Hozier et qui est rempli de notes de sa main — l'auteur principal de cet ouvrage critique, si connu en Provence, serait Joseph Simon de Barcilon de Mauyans, dernier mâle d'une branche de sa famille et appelé l'abbé de Barcilon, quoiqu'il n'ait pas été prêtre.

Comme l'auteur le dit lui-même, en maints endroits de son texte, il avait profité des nombreuses notes laissées par son père Frédéric de Barcilon et surtout, croit-on aussi, de celles de son aïeul Cosme de Barcilon, conseiller à la Cour des comptes. Celui-ci avait été un des commissaires délégués par le Parlement pour remettre en ordre les archives de l'Etat après qu'elles furent réintégrées à Aix à leur retour

du château de larascon. — On les avait longtenips tenus cachées dans ce lieu par peur des Savoyards appelés en 1590 au secours du parti de la Ligue et craignant qu'elles n'eussent le sort de celles de Ihôtel-de-ville que brûlèrent, en 1524, les troupes de Charles-Quint.

L'abbé de Barcilon serait mort en 1699 le IGnovem* bre ^ . Après lui, son manuscrit aurait été la propriété de Balthazar de Meynier qui s'en serait servi pour son « Histoire de la principale îioblesse de Provence » qui s'imprima à Aix en 1719. Dans sa préface cet auteur dit que ses « notes manuscrites lui avaient été volées et changées en- « suite en une dure critique contre la noblesse; » il ajoute que le voleur avait l'intention de les publier en son nom. Tout ceci demeure assurément encore assez obscur.

Barcilon avait dû réunir toutes les notes qu'il avait en portefeuille avec l'intention de les publier peut-être ; mais, dans leurs rédactions , son père et lui eurent le tort de donner trop de crédit aux racontars de rue et des salons qu'ils admettent sans recherches ni preuves suffisantes, qu'ils soient vrais, exagérés ou même faux et calomnieux.

D'autre part, si nous empruntons encore nos renseignements à M. de Boisgelin, Frédéric de Barcilon, veuf de Madeleine de Glandevés, qu'il avait épousée en 1652, s'était remarié en 1671 à M"^de Cambis à'ttU et avait eu de ce second mariage un flls qui fut l'abbé de Barcilon. Voyant celui-ci à la veille d'entrer dans les ordres, il avantagea sa fille de son premier mariage, Marie de Barcilon,

{\] C'est la dale que nous doime M de Boisgelin, d'après les manuscrits de Clapiers de la biblioth, Méjanes.

qui avait épousé, en 1681, Claude de Grasse de Monlauroux.

Très jaloux des avantages faits à sa sœur, l'abbé de Barcilon, lorsqu'il renonça à l'état ecclésiastique, ne sut pas mettre un frein à son dépit et tourna sa colère, sa haine même, contre son beau-frère. C'est alors que tout ce qui de loin ou de prés, par alliance, amitié même, tenait à cette branche de la maison de Grasse eut à subir les méchancetés de l'écrivain qu'un caractère acerbe et très caustique, disions-nous, portait déjà à la médisance. Si on suit, en effet, de prés la liste des parents de ces Grasse de Montauroux, on retrouvera dans les appréciations qu'il donne sur leurs familles ces sentiments d'inimitié. Nous citerons en particulier la famille d'Isoard de Chénerilles dont le chef alors avait épousé une demoiselle de Grasse.

D'autre part encore, un conseiller de Montvallon, d'après les notes manuscrites qui sont jointes à un exemplaire du ^

nobiliaire de Meynier que voulut bien nous communiquer, '

en 1874, M. le marquis Christian de Villeneuve, a écrit au XVIIl^ siècle que « ce dernier auteur aurait mieux fait de donner simplement au public les mémoires du sieur Barcilon de Mauvans tels quil les avait trouvés. » Il ajoute que cet abbé de Barcilon avait écrit sur un grand nombre de familles avec beaucoup d'annotations au nobiliaire de Robert de Briançon paru en 1693 ; mais que sa mort prématurée, occasionnée par la petite vérole lors de sa sortie des Jésuites, vers 1697^*^ n'étant âgé que de

(1) II faul lire 1699.

22 ou 23 ans, ne lui avait pas permis de mellrc la dernière

main à son ouvrage ; il aurait alors, en mourant,

remis son manuscrit à son ami, le sieur de Meynier-Bussan, dit le capitaine ; mais Ballhazard de Meynier, auteur du nobiliaire, trouva le moyen de s'approprier ce manuscrit, en fit une transcription qu'il remplit d'épisodes .jnc^tiles, de narrations hors de sujet en même temps que de faussetés ridicules, de traits malins éparpillés et qu'il donna pour être dans l'original.

Il nous semble qu'il faudrait conclure de ces notes, si nous y ajoutons foi, que Meynier serait l'auteur d'une partie de la critique, et ce sont cependant les Barcilon, Tabbé surtout, qui, aux yeux du public et de la postérité, supportent aujourd'hui le privilège d'être les auteurs de toutes les méchancetés rassemblées dans cet ouvrage à côté des vérités dures pour certaines familles.

Si maintenant nous en croyons une tradition récente, répandue à Aix — appuyée par la narration de magistrats 1res honorables de l'ancien Parlement, auxquels des personnes on ne peu plus dignes de foi, telles que M. le conseiller de Lacalade, le marquis de Boisgelin et autres, se souviennent, de nos jours encore, d'avoir entendu raconter le fait — le dit Parlement, en présence de l'inquiétude d'un certain public de choix qui connaissait déjà, par des racontars, le contenu du « Marit libre » — nom que l'on donnait à l'ouvrage critique des Barcilon — ordonna qu'il serait lacéré et brûlé de la main du bourreau et fit défense

de le publier ni impriuier (* . Vaine l'ormalilé qui ne servit qu'à en nuilliplier les copies manuscrites, et il n'esl aujourd'iiiii le moindie amateur qui n'en possède une dans sa biljlioiliè(iue.

Nous avons consulté l'exemplaire de la critique qui a appartenu au savant M. Barjavel, de Carpenlras, et qui se trouve à la bibliothèque de celte ville, nous n'avons trouvé dans les notes laissées par cet auteur que la transcription des appréciations sur Barcilon données par l'érudit M. de Cambis-Velleron dont les manuscrits sont à Avignon et celles du père Leiong, qui dit que « Barcilon aurait donné plus de mérite à son ouvrage s il y eut fait paraître moins de partialité et n'eut rempli le pays de médisances et de calomnies. » Barjavel raconte encore qu'une des meilleures réfutations qui furent faites de la critique émanait d'un marquis de Villeneuve-Yence dont le manuscrit était, en 1 840, dans les mains du marquis de Castellane, à Toulouse, et que celui-ci l'avait communiqué à M. de Blégiers, ancien conservateur de la bibliothèque d'Avignon.

De nos jours enfin la Bévue de Marseille et de Provence, XP année, p. 375, dit dans un de ses articles dû à A. Fabre, « qu'on ne doit jamais accueillir qu'avec extrême réserve les appréciations émises par Barcilon sur la critique qu'il fait d'un grand nombre de familles de Provence. » Un autre auteur enfln a dit que ses critiques

(1) M. Michel, ancien archiviste de la Cour d'Âix, sur notre prière, a vainement recherché la daie de cet arrêt, probablement rendu à la barre. Mais attendu que, dei648 à ili\, il n'y a aucune table, a-t-il eu l'obligeance de nous répondre, il n'a pu se prononcer sur l'existence ou non d'un jugement ou d'une ordonnance sur ce fait.

rappelaient le fameux pamphlet du Parlement contre les pairs de France sous la Régence.

Malgré toutes les erreurs accumulées dans le travail attribué aux Barcilon, une partie de la critique, celle qu'Expilly dit « que l'auteur aurait mieux fait de taire, » n'en reste pas moins la vérité pour un certain nombre de familles, lien résulte que, par ce travail, les chercheurs et généalogistes modernes possèdent des notes très précieuses qui autrement auraient été perdues à tout jamais.

Quant aux listes des néophytes, cent fois transcrites ou rééditées, on s'accorde à trouver que Barcilon leur donne trop d'autorité. Il est loin d'être admis d'abord que tous les juifs qui s'y trouvent nommés soient les ancêtres des familles du même nom vivant à l'époque où l'auteur écrivait ; ensuite quelquefois le nouveau baptisé prenait le nom de maison de son parrain, ou bien l'usage le lui appliquait par une désignation tout à fait fautive, il est vrai, mais bien dans les mœurs de l'époque ^^^

En 1778 Louis XVI, voyant l'abus que l'on fesait de ces listes, les difficultés et les haines qu'elles fesaient naître, défendit de les invoquer à l'avenir « les déclarant nulles et non avenues comme ne se trouvant pas au dépôt de la

(I) On connaît l'histoire des d'Ortigue, néophytes d'Apt, qui, d'après tous les généalogistes, auraient pris le nom de leur parrain, Jean d'Ortigue, évoque de cette ville de litQl à i482. A Cavaillon, au XVle siècle, un Cabassole, consul, fut parrain d'un juif auquel il donna son nom. M. Bayle, sous-conservateur de la bibliothèque d'Avignon, si connu par ses recherches anciennes, nous a signalé ce fait, nous assurant en avoir vu bien d'autres exemples. A Bollène, au commencement du siècle suivant, deux frères juifs sont baptisés ; leurs parrains, les consuls du pays leur donnent le nom de la ville, mais le public les appela longtemps du nom d'un de leurs parrains, M. de La Garde.

Cour des comptes, » ajoutant qu'on ne pouvait être assuré qu'elles aient réellement existé ou qu'elles n'aient pas été modifiées ou réformées. L'ordonnance royale fut imprimée chez David, à Aix. Déjà, nous dit M. le baron du Roure, si versé dans les questions d'histoire et de généalogie en Provence, un arrêt du conseil du roi du 30 août 1754 avait été rendu dans la môme cause pour faciliter à la puissante maison des Thomassin son entrée à Malte.

Cette ordonnance, rendue 250 ans après des faits acquis, les déclarant non avenus, ne peut avoir à posteriori qu'une valeur bien relative, et ce n'est pas sur elle qu'il faut s'appuyer si on veut faire de l'histoire ou de la généalogie sérieuse.

Page 1