‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 2 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

i/eNFANCE. I.A VOCATION". LE PREMIER TABLEAU

Quand on constate l'extraordinaire unité de la carrière de Rosa Bonheur, on comprend qu'il ne doit pas être, dans sa vie, de période indifférente, et l'on se sent nécessairement curieux de rechercher quelles furent les années de son enfance.

Cette enfance, en effet, nous révèle une des vocations les plus irrésistibles qui soient : nous en donnerons la preuve plus loin. Mais avant de nous occuper de Rosa Bonheur, il est indispensable de montrer dans quel milieu elle naquit.

« En l'année 1821, écrivait, il y a longtemps, un rédacteur de VAî'tiste, L. -Emile Cantrel, il }• avait à Bordeaux, — ne vous étonnez pas si ceci commence comme un roman : ce que je vais vous raconter est presque un conte de fées, — il y avait donc à Bordeaux un jeune peintre de grand avenir, qui s'était fait professeur de dessin, renonçant ainsi à toutes les espérances glorieuses qu'il avait souvent caressées, pour gagner sûrement et promptement le pain qui pouvait, un jour où l'autre, manquer à

ses parents Le professeur de dessin vint donner des leçons à

une pauvre fille, qui n'avait pour toute dot que sa jeunesse, sa beauté et son courage. N'était-ce pas, après tout, une riche dot? Ils unirent bientôt, le jeune professeur pauvre et la jeune fille sans richesse, leurs deux courages, leurs deux jeunesses, leurs deux avenirs, avenirs qui auraient pu être deux avenirs glorieux, car la jeune fille se fit professeur de musique, et, dans le labeur

ingrat des leçons au cachet, s'eteii^nit pcui-ctic une mande musicienne. »

Le professeur de dessin s'appelait Raymond Bonheur : il était né en 179^): la jeune tille qu'il avait épousée, Sophie Marquis, était née en 1707. à Altenah. en Danemark, et elle « était douée, écrivait autrefois M. A. Baschet. d'un sentiment profond de la musique mélodieuse et touchante des régions du Nord, dont le caractère s'harmonise si bien avec le vague immense de la poétique d'Ossian. »

Rosa Bonheur, de son vrai nom Rosalie Bonheur, naquit de leur union, le lô mars 1822, et l'on ne peut s'étonner que les principes de l'hérédité se soient contrôlés chez clic, en faisant une artiste de la fillette issue de ces deux artistes : s'il en fallait une autre preuve, il suffirait de citer les autres enfants de Raymond Bonheur et de Sophie Marquis : Auguste lîonheur. né en 1824, décédé en 18N4; Isidore Bonheur, né en 1N27. et M'"^' Juliette Pevrol-Bonhcur, née en i83o, décédée en i8()i, qui tous furent ou sont encore des artistes de valeur, soit comme peintres, soit comme sculpteurs.

Rosa Bonheur est donc née à Bordeaux, au 29 de la rue Saint-Jean-Saint-Seurin, où ses parents habitaient avec pépé et jiiéniL'. expressions dont on se sert dans le Bordelais pour désigner les ascendants maternels: les Bonheur, qui menaient une vie modeste, mais excellemment familiale, fréquentaient chez les familles Figuera et Silvela, et recevaient un exilé, le seul poète espagnol qui eût. en 1808, chanté l'invasion française, le célèbre Moratin. Ce Moratin s'était intimement attaché à l'enfant, qu'il appelait « le joli petit chou » ou « la boule ronde » ; il fut le premier à remarquer que la petite Rosa, alors qu'elle se tenait à peine sur ses jambes, aimait à prendre un des crayons de son père et à griffonner sur les morceaux de papier qu'on lui abandonnait ; au milieu de leurs jeux. — car Moratin, pour distraire la petite, se prêtait à tous ses jeux d'enfant, — Rosa s'interrompait, et, avec cette gravité si particulière aux petits, se mettait à crayonner avec une furia qu'il admirait profondément, prouvant aux parents, un

peu scciniqucs. par coquetterie, que cette admiration n'était pas une faiblesse arrachée à une paternelle affection, mais le résultat d'un jui^ement rétléchi. sur des documents qu'il conserva, dit-on,

religieusement.

Dans des souvenirs qu'elle écrivit pour une revue étrangère, le La.iit"^ Ilomc Journal, l^osa lîonheur, devenue la grande artiste

ROSA IJONHEl R DANS SON BERCEAU.

Par son pcrc Raymond Bonheur, en i823.

I Appartient à la famille, i

dont l'école française s'enorgueillit, Rosa Bonheur, alors que le soir de la vie mettait des tils d'argent parmi ses cheveux, évoquait — avec quelle chaude émotion ! — ces souvenirs de sa toute première enfance.

c( Que de doux souvenirs, écrit-elle, j'ai gardés de cet heureux temps, où j'avais le droit d'aller partout sans empêchement ! Un jour, je m'aventurai si loin de chez nous, qu'un voisin me trouva

12 ROSA B()Mli:i R

sur la place des Quinconces et me ramena à la maison, où tout le monde était dans la désolation. A la campagne, on me perdait dans les bois, où je courais après les animaux. J'étais indisciplinable. Je refusais formellement d'apprendre à lire, mais je n'avais pas quatre ans que je me sentais déjà une véritable passion pour le dessin, et je barbouillais les muis blancs, aussi haut que je pouvais atteindre, de mes informes ébauches; ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'était de découper des sujets en papier. Toujours les mêmes, au reste : je me faisais d'abord de longs rubans, puis, avec mes ciseaux, je découpais en premier lieu le berger, ensuite un chien, ensuite la vache, ensuite le mouton, ensuite l'arbre, invariablement dans le même ordre. J'ai employé bien des journées à ce passe-temps. »

Il y a. dans ces lignes, une nouvelle preuve de la vocation de Rosa Bonheur, et nous aurons plus loin un document de contrôle infiniment précieux.

En 1828, la famille Silvela avait quitté Bordeaux pour se fixer à Paris. Les Bonheur avaient été attristés de ce départ, mais les relations n'en restaient pas moins étroites et alTectueuses : on échangeait, entre Paris et Bordeaux, des correspondances aussi fréquentes que le permettaient les moyens de transport, encore rudimentaires à cette époque.

Les Silvela ne cessaient d'engager Raymond Bonheur à venir les rejoindre dans la capitale, lui rappelant combien, avec sa nom- Dreuse famille, la vie était laborieuse pour lui à Bordeaux, et lui faisant espérer qu'à Paris, il lui serait plus facile de trouver une occupation rémunératrice à son talent de professeur de dessin. La tentation était forte : mais les ressources dont pouvait disposer Raymond Bonheur n'étaient pas suffisantes pour qu'il quittât Bordeaux avec toute sa maisonnée. Il fut donc décidé qu'il partirait seul : il quitta Bordeaux en 1828, et il fut accompagné à la diligence, avec bien des larmes. La séparation ne fut pas de longue durée, puisque, dès 1829, Raymond Bonheur était rejoint à Paris par sa femme et ses enfants, après un voyage qui durait alors deux jours et trois nuits. Mais revenons à l'année 1828.

RUSA BONHKLR

Les Silvela dirigeaient une pension de jeunes gens : le personnel d'élèves se composait, en majeure partie, d'Espagnols et d'Américains du Sud : Ra3'mond Bonheur fut de suite accueilli chez eux en qualité de professeur de dessin ; les leçons, où il

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