ROSA ET AUGUSTE BONHEUR AVEC LEUR M K R E
Par Raymond Bonheur, en 1827.
(Appartient à la famille.)
réussit, le firent demander dans d'autres familles, qui s'attachèrent à lui ; il se créa rapidement quelques relations utiles, qui surent mettre son talent réel à contribution, par exemple Geoffrov- Saint-Hilaire, le savant naturaliste, qui lui confia l'exécution d'un grand nombre de planches d'histoire naturelle.
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Pondant cette année, des lettres nombreuses furent échangées entre les deux époux : grâce à l'aniabilité de la l'aniille Peyrol, nous avons pu en prendre conmuinicaiion. et en voici quelques extraits, qui sont comme les procès-verbaux très authentiques de la vocation ..le Rosa Bonheur, vocation dont ils C(Uisacrent, poui- ainsi dire, les prémisses.
Voici un post-scriptuni à une Icure datée du 3o avril nS'iS : «... Rosalie est folle depuis qu'il \- a des hannetons : elle les a par douzaines, et )e n'ai plus assez de vases pour les contenir. »
Qu'on n'oublie pas que, à cette date, l'enfant avait juste six ans; son amour des bêtes se manifestait ainsi, et déjà, de la manière la plus ingénue.
Voici une autre lettre, datée du 20 juillet 1828. Le document est plus précis et plus précieux encore :
«... Notre Rosalie se porte assez bien et parle sans cesse de toi. Elle a été fort malade de cette coqueluche, ce qui l'a retardée pour sa lecture, à laquelle elle mord bien difHcilement. Je ne conçois pas que cette enfant, qui a des moyens, ait tant de dilTiculté pour apprendre ; je crois que c'est étourderie, mais elle est bien bonne. Elle t'a fait un paysage que je t'envoie, ainsi que sa première dent de lait, qui est tombée. Remercie-la de son cadeau et écrislui, car cela l'enchante... »
Est-ce possible, — ceci dit en passant, — d'imaginer rien de plus exquis que cette lettre, où la jeune mère, pour ne pas paraître aveuglée sur le mérite de son enfant, émet un jugement dont elle efface aussitôt la sévérité sous des mots qui trahissent son infinie tendresse. D'ailleurs, son cœur de mère avait été mis à une rude épreuve : la coqueluche dont Rosa avait été atteinte avait affecté une forme grave, et, au moment où la convalescence ne permettait plus de douter sur l'heureuse issue de la maladie, la mère de Rosa écrivait dans une lettre à celui qui s'était « exilé à Paris » :
«... Rosa a bien souffert de la coqueluche. Ma pauvre fille était bien changée. Si tu l'avais vue, il y a quelques jours, tu ne l'aurais pas reconnue ; mais elle reprend beaucoup, et elle se propose de te faire un tableau 6 août 1828 . »
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On voudrait les reproduire toutes, ces lettres, non seulement parce qu'elles sont pleines de détails sur l'enfance de Rosa Bonheur, mais encore parce qu'elles témoignent, de la part de leur signataire, d'un esprit élevé et sain, auprès de qui l'enfant devait trouver un exemple et un guide. Nous trouvons cependant, dans une lettre du 20 août 182X, quelques lignes qu'il est bonde citer, parce qu'elles contiennent une pensée de tous les temps, et parce qu'elles indiquent chez M""" Bonheur un libéralisme d'opinion assez rare à l'époque où il se manifestait :
« Tu sauras d'abord, écrit-elle à son mari, que le pauvre vieux Goya s'est laissé mourir ces jours derniers, et, ce qui m'a beaucoup surpris, c'est que cet homme, qu'on a laissé longtemps dans la plus profonde misère, a eu l'enterrement d'un prince. Les Espagnols se sont signalés en cela : c'était magnifique. Mais il est bien malheureux que ce ne soit qu'à sa mort que l'on ait songé à lui. »
Au bout d'une année de séjour et de travail à Paris, Raymond Bonheur fut en mesure de faire venir près de lui sa petite famille, c'est-à-dire sa femme et ses trois enfants, Rosa, Auguste et Isidore. Ils habitèrent à Paris, rue Saint-Antoine, au-dessus d'un établissement de bains qui existe encore. Devant eux, de l'autre côté de la rue, était une boutique de charcutier. « Il avait pour enseigne, écrivait Rosa Bonheur, un sanglier en bois peint, et plus d'une fois, en sortant, je m'arrêtai pour donner une caresse à ce pauvre animal. » C'est là un détail qui paraîtra insignifiant; il est, au contraire, caractéristique de la part de l'enfant, — on était alors en 1829, — qui déjà subissait impérieusement l'attrait qu'un animal, quel qu'il fût, exerçait sur elle.
Si heureuse que fût Rosa de revoir son père, elle s'accommoda mal, dans les premiers temps, de sa nouvelle habitation et d'une vie si différente de celle qu'elle menait à Bordeaux : « Paris me déplaisait, écrivait-elle; le pain même me semblait mauvais et sans goût, en comparaison de celui de Bordeaux, qui était salé et si bon. Et puis, je regrettais le soleil de ma ville natale. » Elle se fit cependant au changement, et ce fut un voisin qui y aida. Ce voisin était un vieux janséniste, Antin, qui tenait une école et
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habitait la nicnie maison que les HcMihciir. Le père Antin, comprenant que l'enfant, inoccupée, s'ennuyait, proposa à Raymond Bonheur de la prendi'e. et Rosa eniia dans la classe des petits garçons, avec ses lières Auguste et Isidore.
uJc n'étais pas intimidée de n'avoir pour camarades que des garçons, écrivait-elle: quand nous allions, pendant la récréation, jouer dans le jardin de la place Royale, j'étais le boute-entrain des ieux, et je n'hésitais pas. au besoin, à faire le coup de poing. »
La révolution de i83o ariMva. On se souvient que les lîonheur habitaient rue Saint-Antoine: ils étaient donc aux premièi-es places pour assister au mouvement populaire : il y avait, devant leur porte, une batterie d'artillerie, dont le feu^nait dirigé sur la place de la Bastille ; Rosa avait conservé de ces journées sanglantes une impression qu'elle n'évoquait pas sans terreur.
Pendant cette année i(S3o, la vie fut rude pour le ménage modeste, dont la moindre interruption de travail pouvait accroître la gène, d'autant plus qu'un quatrième enfant, Juliette, était né. Au mois d'octobre. Raymond Bonheur fut obligé de changer de domicile : il alla habiter au numéro 3o de la rue des Tournelles, où il demeura jusqu'en i83i. Les leçons se faisaient rares, et l'on n'était pas gai dans cette grande maison, qui datait du temps de Louis XIIL Rosa en a toujours gardé un souvenir douloureux, qu'elle explique elle-même : mais à ce souvenir se mêlait un sentiment très doux, car, dans cette maison, elle avait connu M"^' Micas, qui fut, jusqu'à sa mort, son amie la plus dévouée ; écoutons, d'ailleurs, parler Rosa Bonheur elle-même :
i( Un grand escalier de. pierre conduisait à notre appartement ; il était si triste que j'avais peur de monter seule, surtout parce, qu'au-dessous de nous il y avait un croque-mort. Sa femme faisait des volants et d'autres petits jouets d'enfants. Elle achetait la peau pour les volants à M""- Micas, qui avait une petite fille que j'avais rencontrée dans le jardin de la place Royale. Nous la voyions. souvent, la pauvre petite, toute pâle, avec son petit chapeau si drôle qui nous faisait rire, et une grande visière verte, pour protéger
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Par leur pin Faymond Bonheur iBordeaux 1^26 ou 18^7).
lAfyartient à la famille,}
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ses 3'eux malades. Nous étions à l'école Antin tous à l'âge sans piiié ; nous nous moquions d'elle, de son air chétif et souffreteux. Et dire que cette petite créature dolente était Nathalie Micas, qui fut plus tard ma plus chère et ma meilleure amie ! »
L'année i832 ne s'annonça pas mieux que les précédentes, pour les Bonheur : il y eut une épidémie de choléra, et les charrettes qui défilaient lentement à travers les rues^ emportant des cadavres, la consternation qui faisait planer un silence spécial sur la ville, la frayeur où l'on vivait d'être atteint brusquement par le fléau implacable, tout cela ne contribuait pas à rendre à Rosa sa gaieté disparue. Heureusement, que chez Raymond Bonheur, la stabilité n'était pas une qualité dominante : le choléra avait sévi quand ils habitaient place de la Bastille, ils s'en furent loger rue du Helder. A cette adresse, Raymond Bonheur connut un nouvel avatar.
La doctrine de Saint-Simon avait conquis un certain nombre de cerveaux, et le Père Enfantin recueillait des adeptes : on croyait à la religion du saint-simonisme, et l'on ne doutait pas qu'il n'eût trouvé la formule vraie de l'organisation sociale : ce qui, un temps, pur permettre aux doctrinaires de croire qu'ils avaient raison, c'est que le saint-simonisme avait attiré l'attention sur quelques plaies vives de la civilisation moderne, sur la misère du plus grand nombre, contrastant avec l'opulence de quelques privilégiés, sur la propriété aspirant au monopole, sur l'héritage retournant au système de la main-morte et de la substitution, sur l'oisiveté de certains élus de la fortune; tout cela s'exprimait en termes sonores, en phrases à effet, et Raymond Bonheur, nature ardente et impressionnable, n'avait pas tardé à s'enthousiasmer pour la généreuse utopie. Il y fit adhésion et s'en fut planter sa tente avec « les frères » et le Père Enfantin à Ménilmontant. « Tous les dimanches, écrit Rosa, nous allions le voir. Les gamins de la rue me poursuivaient de leurs cris, en raillant mon bonnet saint-simonien avec son gros gland ; quelques-uns me Jetaient des pierres. Je fis la connaissance des ■enfants des Pereire, des Talabot et de quelques autres, dont les
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pères, comme le mien, s'ctaient enrôles sous Ui bannière de la nouvelle religion humanitaire. »
En iS33, un grand malheur s'abattit sur le foyer où l'aisance semblait près d'entrei- : M'"* Bonheur mourut. Rosa fut conlièe à une de ses tantes, qui la mit en pension chez une de ses amies, M""-" Pèlerin, dont l'établissement était situé allée des Veuves, près des Champs-Elysées, Mais la vie de pension ne pouvait pas plaire à la nature indépendante de Rosa, et comme son père, maintenant désabusé de l'utopie saint-simoniennc. était venu habiter quai de l'École. Rosa réintégra le foyer paternel.
Raymond Bonheur était l'homme des enthousiasmes faciles : près de l'endroit où il habitait, quai de l'I^cole, se trouvait un café, célèbre dans le quartier, le café du Parnasse, tenu par un vieux charpentier, dont la fille avait épousé le célèbre Danton. Ace café, Raymond Bonheur rencontra Fabré-Palaprat, grand maître des Templiers, qui n'eut pas de peine à le convaincre de la nécessité de se faire recevoir templier. Rosa nous a raconté cet épisode de la vie de son père, épisode où elle eut un rôle également.
« Palaprat, raconte-t-elle, avait chez lui l'épée, le casque et la cuirasse de Jacques de Molay, qui fut brûlé sous Philippe le Bel, devant la cathédrale de Notre-Dame, en i3i4'. Inutile de vous dire que mon père se prit d'enthousiasme pour l'ordre persécuté jadis par le roi faux-monnayeur. Je fus baptisée par les chevaliers du Temple. Ils avaient une chapelle située sur l'emplacement de la cour des Miracles maintenant démolie . Au milieu des souvenirs de leur antique grandeur, ils avaient conservé leur autel, leur chaire et leurs fonts baptismaux. Et ce fut dans cette chapelle que je fus rebaptisée sous une voûte d'acier formée par les glaives au clair des chevaliers en grand costume. Cette cérémonie, pleine de solennité, plaisait à mon caractère chevaleresque, à un tel point que, pendant quelque temps, je me crus chevalier pour tout de bon. »
Pourtant Rosa grandissaii, et son père devait songer à lui faire
I. Jacques de Molay fut brûlé sur le terrain qui for.^.ic actuellement le terre-plein du Pont-Neuf, et non devant Notre-Dame.
apprendre un métier. Il constatait combien le professorat était laborieux, et il pensait que le commerce serait plus profitable à son enfant. Il la mit en apprentissage chez une couturière en robes, M'"^' Ganiford. La couture ne fut pas plus du goût de Rosa que la grammaire.
« Je n'avais aucune disposition pour la couture, écrit-elle, et, au lieu de rester assise sur une chaise dans l'atelier de M""' Ganiford, j'allais dans celui de son mari, qui faisait des capsules de fulminate, pour les fusils de chasse. Je tournais la roue, et cela m'allait bien mieux que de faire des points ou des ourlets. »
Au bout de douze jours, Raymond Bonheur dut interrompre l'apprentissage, qui promettait ainsi de donner de piteux résultats, Mais Raymond Bonheur était occupé tout le jour à courir pour ses leçons, et il fallait absolument trouver pour Rosa une occupation utile. Des amis, M. et M'"^ Bisson, vivaient à faire de la peinture héraldique et à colorier des planches au patron. M'"'' Bisson prit Rosa avec elle, et. comme l'enfant semblait avoir du goût pour ce travail de couleurs, lui donna à peinturlurer des dessins faciles, des vues kaléidoscopiques, etc. M'"*" Bisson, d'ailleurs, pour l'encourager, ne l'occupait pas gratuitement, et c'est chez elle que Rosa gagna son premier argent : bien modeste salaire, quelques sous dispensés d'une main ignorant la prodigalité; pourtant Rosa se souvint toujours de ces lointaines besognes rétribuées: elle n'en parlait jamais sans une très douce émotion, d'autant que M'"'-" Bisson avait pour elle une affection toute maternelle.
« Quelle amusante et originale créature que cette chère M'"*^ Bisson, écrit Rosa; mère de trois garçons, elle ne pouvait se consoler de ne pas avoir de filles. Pour se faire illusion, elle avait débaptisé, dans l'intimité, ses garçons, et leuravait donné des noms féminins. Le plus jeune, mon camarade favori, s'appelait Eléonore.»
Raymond Bonheur, cependant, ne pouvait pas laisser Rosa indéfiniment chez M""^ Bisson ; il voulut tenter encore une fois de la pension, mais cette tentative fut désastreuse et demeura la dernière. Rosa nous a conté l'incident avec une gaité charmante.
« J'entrai chez M'"^ Gibert, rue de Reuilly. J'y devins une véri-
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table cause de discorde. Mes habitudes garçonnières curent une influence déplorable sur mes compagnes, qui devinrent turbulentes. Un jour, je leur proposai, en récréation, de faire la petite guerre. Nous eûmes bientôt des sabres de bois, et je commandai la charge de cavalerie. Ce fut un désastre, dans le parterre de roses qui faisait l'orgueil de M. Gibert. Les plus belles jonchèrent le sol en un instant. Cette équipée comblait la mesure, M. et M""-' Gibert refusèrent d'héberger plus longtemps le tapageur que j'étais, et on me ramena chez mon père. »
On était aux environs de i835. Raymond Bonheur comprit que jamais Rosa ne se plierait à la discipline de l'école ; il la laissa aller s'occuper à dessiner; il était retourné rue des Tournelles : le premier étage de la maison avait été transformé en atelier, et là Rosa trouva enfin ce dont elle avait le goût, la liberté de dessiner et de peindre, sans souci de la géographie ou de l'arithmétique. Comme pour mieux prouver à son père que c'était bien dans cette voie qu'elle se sentait une vocation, Rosa travaillait avec acharnement, tandis que Raymond l^onheur était tout entier à ses leçons, aux quatre coins de Paris, leçons payées, ou leçons échangées par lui pour l'instruction de ses fils.
Un soir, en rentrant, après une laborieuse journée d'enseignement, il aperçut sur le chevalet, une petite toile où était peint un bouquet de cerises : c'était le premier tableau que Rosa eût exécuté d'après nature. « Cela est très joli, dit-il à l'enfant, en cachant à part lui toute la joie que lui causait cet effort, au résultat heureux ; mais désormais, il faut t'appliquer sérieusement, parce que tu pourras devenir une artiste. »
Dès lors, une vie nouvelle commença pour Rosa : la carrière s'ouvrait devant elle, à l'heure juste oij s'achevait son enfance. Ce dont son père lui avait montré la possibilité, elle le voulait; et l'on sait si sa volonté sans défaillance fut couronnée de succès.