‹ Rosa Bonheur, sa vie, son œuvreChapitre 30 sur 53 · BŒUFS · texte numérisé non relu

BŒUFS

Peinture. Atelier Rosa Bonheur.

« A l'école communale de dessin de la rue Dupu3tren, écrivait un critique, vers i855, elle montre dans sa brusquerie de peintre un côté caractéristique de sa nature, un charme qui naît de la bonté et qui la rend beaucoup plus aimable que la grâce elle-même. Elle ne peut souffrir un mauvais dessin, et quand il s'en trouve un sous ses yeux, — ce qui arrive une fois la semaine, — elle renvoie d'un ton bref et sévère l'auteur du coupable dessin à son métier de fille : « Allez chez votre mère raccommoder vos bas ou faire de la » tapisserie », dit-elle. L'enfant pleure; M"^ Rosa Bonheur ne

■s'en aperçoit pas: mais, à deux pas de là, elle dit un de ces mots inattendus, risibles, pleins de bonté et de gaieté, comme elle sait si bien les dire, et tout le monde rit, même l'élève condamnée, qui oublie la sévérité de la maîtresse et se rappelle la leçon. »

Rosa savait d'ailleurs parler à son jeune auditoire de façon à se faire écouter; les conseils qu'elle donnait étaient empreints du

CHEVAL

Dessin à la mine de plomb (1S62 ou i863). {Appartient à la famille.)

sens à la fois le plus élevé et le plus pratique, en même temps que d'une extrême sagesse, simplement exprimée.

Nous avons retrouvé le discours qu'elle prononça, vers i856, à une distribution de prix de l'école, devenue alors École impériale de dessin pour les jeunes filles. Les récompenses avaient été ■décernées par un jury composé de MM. Hippolyte Flandrin, Achille Martinet et Signol. Arsène Houssaye, alors inspecteur général des Beaux-Arts, présidait la cérémonie, et voici comment ■s'exprima Rosa Bonheur avant la lecture du palmarès :

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»< Nous voici. Mesdemoiselles, à l'heureux jour des recompenses. Commençons par remercier MM. les memlMes du jury de vous avoirconsacré un peu de leur temps si précieux. d'av(Mr quitté leurs œuvres importantes pour venir apprécier et comparer des essais de simples élèves: l'amour de l'art rend douce à tout noble cœur la mission d'ouvrir la carrière à qui montre le désir d'y entrer.

» Cette année. .Mesdemoiselles, la médaille d'honneur a été méritée, et c'est pour ma sœur et moi une vive satisfaction de pouvoir constater que le cours des études a été supérieur à l'année dernière.

» Notre humble fête a été précédée de la solennité d'une exposition des Beaux-Arts, où de nouveaux noms de femmes ont acquis une juste célébrité.

» Vous n'en prononcerez aucun avec plus de plaisir, j'en suis certaine, que celui de ma sœur, qui me seconde si bien dans la tâche, dont je suis chargée, de donner la direction à vos. études.

» Mesdemoiselles, ces nouveaux succès doivent vous encourager, et, là-dessus, j'en reviens au conseil que j'ai déjà donné à celles d'entre vous qui ont l'ambition de peindre un jour :

» Gardez-vous de vouloir aller trop vite ; avant de prendre les pinceaux, assurez d'abord votre crayon ; devenez fortes dans la science du dessin, ne vous hâtez pas de quitter l'école ; ce temps ne sera pas perdu, croyez-moi. Celles qui sont bien douées, qui apportent en naissant la faculté de la couleur, ne la comprometteront jamais pour avoir retardé de quelque temps le moment le la mettre en exercice, et elles ne risqueront pas de l'appliquer à faux. Si l'on tient de la Providence un germe de talent, ce serait folie de le gaspiller pour vouloir en tirer des fruits précoces qui n'auraient nulle valeur. »

Brève allocution, mais que d'excellentes choses en peu de lignes ! Arsène Houssaye ne se fit pas faute de répondre à ces paroles si sages, et il prit texte de l'occasion qui lui était offerte pour faire un éloge délicat de Rosa Bonheur :

« C'est pour vous un grand honneur. Mesdemoiselles, dit-il, que d'avoir pour maître un glorieux artiste dont la France est fière et que l'Europe entière nous envie. Si la nature est le maître

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des maîtres, on peut dire que M' '^ Rosa Bonheur a pris la nature pour atelier. Il nous faut retourner jusqu'au grand siècle des Flamands pour trouver un paysagiste aussi pénétré de son art ; j'ai nommé Paul Potter. Depuis Paul Potter. nul n'a compris plus intimement, plus profondément, plus poétiquement l'œuvre primitive de Dieu, l'arbre, la prairie et la bête. Si M"*" Rosa Bonheur n'était ici, je serais heureux de faire l'éloge de ce beau talent qui enorgueillit toutes les femmes.

» M'^*^ Rosa Bonheur est donc un maître inappréciable, puisqu'elle est un exemple glorieux pour vos jeunes ambitions, et puisqu'elle vous initie à l'art par une science profonde. Noblesse oblige, Mesdemoiselles. N'oubliez pas un instant que les leçons d'un tel maître sont pour vous des titres de noblesse.

» Il en est parmi vous qui. du dessin, s'élèveront à la peinture : j'espère les retrouver un jour aux expositions et apprécier encore toute l'excellence de l'école. D'autres, en plus grand nombre, se serviront de leur jeune talent dans les fabriques, pour ces mille féeries de la mode qu'elles embellissent par la science de la grâce. Celles-ci dessineront des ornements, peindront des éventails, ouvriront leur imagination sur toutes ces fantaisies qui côtoient l'industrie, mais qui sont encore de l'art. Celles-là, enfin, devenues mères de familles, répandront sur tous les travaux de l'intérieur le charme que l'art donne à tout ce qu'il touche. »

Nous arrêterons là cette citation du discours d'Arsène Houssa3'e; ce qu'il était important de noter, c'est que, dans les sphères officielles, avant que les premières récompenses eussent été attribuées à Rosa Bonheur, on était habitué de parler de sa maîtrise comme d'une qualité consacrée. La réputation de l'artiste n'avait d'égale que la considération respectueuse dont elle était partout entourée.

En 1860, Rosa Bonheur, se trouvant débordée par le travail, dut renoncer à cette direction d'école, qui passa aux mains de M^'*^ Maraudon de Monthycle. Elle venait d'ailleurs de quitter tout atelier à Paris, et, ainsi que nous l'avons raconté dans un précédent chapitre, s'était installée à By. en pleine forêt de Fontainebleau, où elle vécut sa dernière et longue étape.

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LE TRAVAIL HLVANT I. A NAIIKL. l' OUBLI H Iv I. A LUTTE

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Apres rKxposition de iNily. Rosa lionliciir. a\ ce une volonté arrètce. inaugura une lact'n de \ivix' qui repondait à son désir passionné de di>nner tous ses instants à l'étude de la natuie. KUe renonça à exposer: elle ii^nora l'heure des Salons, et la tentation ne la prit même pas d'être représentée par quelques (euvres marquantes aux Expositions universelles : pas plus en iNjtS qu'en iNNç), le catalogue ofliciel ne porte c,on nom, 11 semble bien qu'elle voulait oublier la lutte, oublier les occasions humaines où l'amcHirpropre se précipite, pour se griser d'un encens fugitif ou s'égratigncr aux ronces des déceptions sou\ent imméritées : peut-être savait-elle que son etVort passé avait laissé des traces indélébiles dans l'esprit public, et que l'opinion, dont il est si ditlicile parfois de conserver les bonnes grâces. n'aui\iit pas d'oubli pour elle, même dans le silence obstiné où il lui plaisait de s'enfermer.

Et elle connut, jusqu'à la tin de sa vie, des années heureuses, qui ne furent attristées qu'en iNScj, par la mort de son amie, Nathalie Micas, décédé le 24 juin.

Dans une étude où il raconte avec une alfection émue ses souvenirs sur la grande artiste, Georges Gain a décrit le château de Bv. et il a dit la vie de ces deux femmes qui, s'étant rencontrées dès l'enfance, s'étaient vouées l'une à l'autre une amitié que rien n'altéra jamais.

" G'cst une grande et originale construction, écrit-il, un peu hollandaise de style, pleine de jolies choses et de documents curieux. Et puis c'est là que se trouve le fameux cabinet aux <( études ». L'reuvre tout entière de Rosa, depuis quarante-six ans, est là. Documents précieux, inestimables morceaux d'art, peints devant la nature et sous son impression directe, Rosa jamais

n'a consenti à vendre quelqu'une de ces admirables études. Au prix où en sont les Rosa l^onheur, c'est une lortune et une belle fortune que ce cabinet.

» A côté du trésor, le capharnaum. (^est une longue pièce •qui contient des panneaux, des châssis, des brosses, de vieilles toiles, des appareils photographiques, bref, mille choses. C'est ]à que Rosa rabote, cloue, lime, jouant des marteaux, des var-

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