‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 103 sur 220 · TAUREAUX ESPAGNOLS ( I · texte numérisé non relu

TAUREAUX ESPAGNOLS ( I

Lithographie de Rosa Bonheur, éditée par H. Peyrol.

Ah ! j’allais oublier de vous dire que nous avons acheté un panier pour Eulalie, mais un panier du pays, un beau panier avec du rouge et du bleu, bigre. Voici son portrait : il est gros comme une maison et léger comme un pinceau.

Dans ce moment, Nathalie peigne sa queue; elle se fait belle pour plaire au docteur : elle a un faible pour cette sorte de mammifères. Nous avons fait toutes sortes de choses, chère grosse mère, vos enfants ne sont pas sans industrie ; dans la montagne, au bord du torrent poétique, nous avons fait un blanchissage. Je savonne très bien; Nathalie est contente de moi; j'ai reçu beaucoup de compliments, très mérités, du reste, car les couches de vos enfants étaient assez sales, et comme dans ce pays on ne fait pas la lessive, et qu’il faut de la potasse pour faire partir la crasse, nous avons cru, avec raison, être plus habiles que les blanchisseuses du pays. En voilà des détails, j’espère.

Nathalie n’est pas trop mal, si ce n’est ses douleurs qui la tourmentent, ce qui n’est pas risible; enfin, espérons!

Aujourd'hui, nous allons voir. Comme le temps s’élève, nous irons faire une étude. N’ayez pas peur, je mettrai ou je ferai mettre à Nana sa vareuse sous son manteau, et puis il y a plus de pierres que de terre dans ce pays. Allons, je finis, car je vous dirais encore des bêtises : je suis en train ce matin, ce qui me prouve que le temps va s’élever. Nathalie part boire son eau; elle me donne un bon petit baiser que je ne veux pas garder en égoïste : je vous le rends à vous, sa bonne mère, qui avez fait pour moi, sans vous en douter, une amie qui sera le bonheur de toute ma vie, car j’ai du bonheur. On n’aurait jamais trouvé une véritable amie comme ma Nathalie. Je vous mets cela parce qu’elle ne lira pas ma lettre; l’heure de la poste est venue. Je me dépêche en vous embrassant comme je vous aime, et c’est bien, bien. Ne m’oubliez pas auprès de la maison et de vos amis.

Votre dévouée pour la vie,

Le 3oaoût i85o, les deux amies rentraient enfin à Paris et pouvaient embrasser celle que Rosa Bonheur appelait sa bonne grosse mère, et dont elles étaient séparées depuis le 8 juin.'

Le voyage aux Pyrénées, malgré la pluie trop fréquente, avait été tout à fait réussi au point de vue artistique, mais non pas en ce qui concernait son objet principal, la santé de ma chère Nathalie. Les médecins déclarèrent même qu’une cure supplémentaire aux eaux d'Ems était indispensable. Force nous fut donc de partir pour la Prusse quelques jours à peine après notre retour du Midi. Mais il se trouva que le mauvais temps dont nous avions souffert aux Pyrénées ne fit qu'empirer dans cette station plus septentrionale ; il devint même si pluvieux et si froid, qu’après deux semaines seulement passées à boire de l'eau claire, il nous fallut reprendre le chemin de Paris. Ce ne fut pas, du moins, sans faire à Bruxelles une halte agréable, qui nous permit de visiter l’Exposition qui s’y tenait cette année-là.

1 La correspondance de Rosa et de Nathalie avec Mme Micas, interrompue durant les quelques journées de leur passage à Paris, reprend aussitôt passé la trontière. Il n y a plus cette fois de roches, de montagnes, de torrents à décrire ; mais à défaut des scènes grandioses que leur ont offertes les Pyrénées, elles ont sous les yeux un spectacle d'une autre espèce, sur lequel leur verve et leur esprit ne manquent pas de s’exercer.

Aussitôt arrivées à Ems, c’est Nathalie qui écrit :

Ah ! l’Allemagne n’est pas un pays de Français, je t’assure. Plus on

s éloigne de la f rance, et plus on peut la préférer. Nous avons, ma bonne mère,

Cliché Collin.

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