DESSIN POUR LA FENAISON, PAR ROSA BONHEUR
aussi, pour apaiser ma conscience, je crus devoir offrir à M. Gambart de lui peindre de mon tableau une réduction au quart, qui servirait au graveur pendant que la toile voyagerait, s’il le jugeait à propos. M. Gambart accepta avec empressement, et Nathalie commença aussitôt une copie que j’ai terminée ensuite.
Faite uniquement dans le but de faciliter le travail de Thomas Landseer, cette reproduction eut un sort singulier. Un riche amateur, M. Jacob Bell, l'acheta de M. Gambart et la légua en mourant à la Galerie Nationale de Londres. Lorsque cette nouvelle vint à ma connaissance, j’en fus à la fois réjouie et un peu contrariée. Réjouie sans doute d’avoir une de mes œuvres dans le grand musée anglais, mais un peu fâchée que ce fût une copie. Je pensai aussitôt que si je refaisais le tableau à l'aide des études que j’avais conservées, je réaliserais de la
sorte un second original que les administrateurs du musée seraient évidemment enchantés de substituer à la peinture qu'ils possédaient. Je me mis donc à l'œuvre sans retard. Le tableau terminé, je l’offris à la Galerie Nationale : hélas ! j'en fus pour ma peine. Liés qu'ils étaient par les termes du testament de Jacob Bell, les administrateurs ne purent accepter ma proposition 1 2 3 * . Je ne suis donc représentée dans ce musée célèbre que par une peinture qui, sans être dépourvue de mérite, ne saurait avoir l’intérêt que j'aurais voulu lui donner . Quanta la grande toile, celle à laquelle j'avais travaillé avec tant d'amour, elle a voyagé par toute l’Angleterre ; elle est allée en Amérique. Ses pérégrinations, au reste, n’ont pas nui à sa valeur. Des mains de M. Gambart, elle est passée à M. Wright; de celui-ci à M. Stuart, dont les collections ont été vendues en 1887. Le Marché aux chevaux, mis aux enchères, a atteint le prix de 268.000 francs (S 55.5oo), M. Cornélius Vanderbilt ayant payé de cette somme le plaisir d'en faire don au Musée Métropolitain de New-York.
Pour ce qui est de la Fenaison de M. de Morny8, achevée plus d’un an après le Marché aux chevaux, elle figura en bonne place au Salon de 1 8 5 5 et fut récompensée d’une médaille d'or. Elle appartient aujourd'hui au musée du Luxembourg.
Mais pour en revenir à M. Gambart, il convient de dire que, avant de vendre ma toile à M. Wright, il avait, en bon marchand de tableaux qu'il était, cherché à en tirer tout le profit possible, à commencer par rentrer dans ses 40.000 francs de frais d'acquisition. Pour lui faciliter la chose et manifester le plaisir que j'avais de me voir aussi bien reproduite, je lui abandonnai tous les bénéfices a provenir de la vente de la gravure.
Pour ce qui est des expositions qu'il se proposait d'organiser successivement dans les grandes villes du Royaume-Uni, M. Gambart eut l’idée ingénieuse de me faire contribuer en personne, bien qu’à mon insu, à leur réussite. Il connaissait ma passion pour la grande nature et mon faible pour Walter Scott : l’exposition de mon tableau ne me créaitelle pas une merveilleuse occasion de satisfaire ce double goût en allant visiter les montagnes d'Ecosse. Voilà ce qu’il s’attacha à me faire entendre, sans négliger non plus de faire valoir l'avantage que je trouverais à surveiller l'exécution de ma gravure par Thomas Landseer.
Joints à d’aussi excellents prétextes, la perspective d'étudier l'école anglaise, le plaisir de voir les œuvres du célèbre animalier sir Edwin
1. Ce tableau fut acquis dans la suite par un Anglais, M. Mac Connel, au prix de 2.5oo fr.