ÉTUDE DE PAYSAN, PAR ROSA BONHEUR
colonel allait bientôt recevoir sa récompense. Ils eurent gain de cause et je fus nommée (3 avril 18941). Avec celle de vous avoir près de moi, c'est la dernière grande joie sans doute qui m’était réservée avant de mourir.
1. Quelques jours plus tard, Rosa Bonheur reçut du prince Stirbey l'hommage d’une croix en brillants.
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Auguste Coin fut mon parrain. Il me donna l'accolade dans un grand dîner auquel avaient été conviés une élite d'artistes et de littérateurs1. C’est lui encore qui m'accompagna à l’Elysée, où j'allai présenter mes remerciements à M. Carnot 2. Le président me combla d’éloges, attestant que, dans ma personne, le gouvernement de la République n’avait pas voulu seulement récompenser mon mérite personnel, mais qu'il aimait aussi à me considérer comme représentant les femmes dont le travail, le talent et la vertu font l’honneur de leur sexe et de l'Etat 3.
Quelle n'a pas été mon indignation lorsque, quelques mois plus tard, j’ai appris qu’un coup de poignard avait tranché l'existence du chef d’État qui professait les idées admirables que je vous ai dites sur le rôle réservé à la femme dans l’avenir4. Cette nouvelle atroce a tourné pendant quelque temps mes préoccupations vers les questions de politique et d'histoire; j'ai relu les récits de Maxime du Camp sur les scènes qui ont accompagné nos dernières luttes sociales, les journées sanglantes
1. Ce dîner, d’après les souvenirs de MM. Henri et Georges Cain, fut particulièrement joyeux. M. Auguste Cain avait eu l’idée d’un surtout plein de nouveauté : c’était un cactus, qu’il avait constellé de rosettes de la Légion d'honneur. Rosa Bonheur en avait été toute réjouie ( 1 2 mai).
2. Et tout cela n’empêchera pas qu’elle se remette au travail avec une satisfaction non dissimulée. « Encore deux jours qu’on me fait perdre. Que le diable emporte tous les dérangements de la gloire artistique ! J’aimerais mieux vendre de la chandelle. » (Fragment de lettre publié par M. H. Becker dans le Petit Temps du Ier juin 1900.)
3. Ne serait-il pas utile de donner ici une liste des décorations qui furent accordées à Rosa Bonheur par divers gouvernements, et aussi des récompenses qui lui vinrent de plusieurs villes ou sociétés artistiques françaises et étrangères?
1843, médaille de bronze à l’Exposition dy/Rouen; iS.j.5, 3e médaille au Salon de Paris, médailles de bronze à l’Exposition de Boulogne, d’argent à Rouen et diplôme d’honneur à Toulouse; 1847, médaille d’argent à Rouen, médaille de bronze donnée par le roi pour l’Ecole gratuite de dessin; 1848, médaille de ire classe au Salon de Paris ; 1 85 3 , mise hors concours; 1854, hommage d’une broche-camée par la Société royale d’encouragement aux Beaux-Arts de Gand ; 1 85 5, médaille d’or à l’Exposition universelle; 1 858, médaille d’argent pour ses bronzes d’art à l’Exposition de Toulouse; 1 865, ordres de la Légion d’honneur et de San Carlos du Mexique; 1867, médaille de 2« classe à l’Exposition universelle; 1880, ordre de Léopold à l’occasion de l’Exposition triennale d’Anvers, et croix de commandeur de l’ordre d’Isabelle la Catholique d’Espagne; 1 885, ordre du Mérite des Beaux-Arts de Saxe-Cobourg- Gotha ; 1890, ordre de Saint-Jacques de Portugal; 1894, croix d’officier de la Légion d’honneur et d’officier de l’ordre de Saint-Jacques de Portugal.
4. Une quinzaine de jours après sa promotion à la dignité d’officier, le 22 avril 1894, Rosa Bonheur avait eu l’honneur d’être reçue à Chantilly par le duc d’Aumale. Parmi les invités, il y avait ce jour-là le général et Mmc Billot, le colonel (depuis général) Avon avec sa femme et sa fille, M. Lavisse, M. Bouquet de la Grye, M. Rodocanachi, M. Auguste Cain et ses deux fils. M. Gustave Maçon, ancien secrétaire du prince et actuellement conservateuradjoint du musée Condé, a bien voulu me donner quelques renseignements sur cette réception au cours de laquelle la bonne artiste fut heureuse de présenter au prince sa petite médaille du Salon de 1845, à l’effigie du roi Louis-Philippe. « Elle vous a porté bonheur, mademoiselle », lui dit-il. Au reste, elle avait gardé le meilleur souvenir de l’accueil qui lui avait été fait, des égards dont elle avait été l’objet et qui ne l’avaient pas empêchée de fumer sa cigarette habituelle.
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de la Commune. Tous ces crimes montrent bien, hélas ! que les suites d'une guerre peuvent parfois ctre plus épouvantables que la guerre ellemême, quels qu’en soient les ravages. Malgré mon culte pour la science, il en est une branche que je ne sais que maudire. Comment pourrais-je admirer ces mécaniciens, ces chimistes, ces ingénieurs, sans cesse a la recherche de nouveaux moyens de destruction, non pas seulement dans le but d'assurer la prédominance des nations civilisées sur les peuples sauvages, mais encore pour donner à celles-là les moyens de se combattre entre elles et de verser leur propre sang en plus grande abondance.
Rien n'égale mon horreur pour les hécatombes dont s’enorgueillit notre histoire. Dieu veuille que le xxe siècle, dont je ne verrai tout au plus que l'aurore, ne dispute pas au xixc le privilège d’avoir pour ainsi dire réinventé la poudre.
Ah ! si les nations s'entendaient pour employer leurs ressources à perfectionner l’agriculture, à accélérer les transports, à généraliser l'éducation de leurs filles, que de changements heureux, quelle explosion de félicité sur la terre! C'est le rêve que je poursuis et qui m’obsède.
Plus je vis, plus je réfléchis, plus je suis persuadée que toute l'activité humaine doit tendre exclusivement à rehausser l ame
Quant au pauvre ami qui s’était employé avec tant de zèle à m’être agréable, il est mort quelques mois à peine après ma nomination, et ce fut pour moi une cause de grande douleur. Il y a si longtemps que nous étions liés ! Il avait épousé Hortense Mène, la fille du vieux sculpteur avec lequel mon père entretenait autrefois de si cordiales relations, et bien des fois, Henri et Georges, ses deux fils, sont venus égayer ma maison de leur bonne humeur. C’étaient des amis de toujours.