SON GOUT POUR LA MUSIQUE. SES IDÉES RELIGIEUSES
Au cours des chapitres qui précèdent et forment la deuxième partie de ce livre, j'ai cru devoir, pour éviter de fatiguer l'attention du lecteur, donner la suite des récits de Rosa Bonheur et de ses confidences, sans les interrompre par des réflexions personnelles ni par les questions qui les avaient provoquées durant les heures de travail à l'atelier, les promenades en forêt, ou les longues conversations d’aprèsdiner. De la sorte, autant du moins que cela a été dans la mesure de mes forces, le caractère de mon illustre amie s’est dessiné plus nettement et sa vie a pu se retracer dans sa belle unité. Parvenue aux derniers temps de cette noble carrière, une telle manière de procéder ne s’expliquerait plus, puisque,
d'une part, Rosa Bonheur n'avait pas à me conter les phases d'une existence que je partageais, et que, de l’autre, divers propos que j'ai notés touchant ses préoccupations religieuses, ses vues sur l'art, sur la musique, etc., nés des incidents de notre vie commune, s'isoleraient malaisément des causes qui les ont provoquées et ne sauraient guère se rattacher à un plan général de conversation.
Que le lecteur veuille bien me pardonner si, au long des pages qui vont suivre, la transcription des notes de mon journal me contraint à intervenir en personne dans le récit ; je m'attacherai du reste à ne le faire qu'autant qu’il sera utile pour la clarté de ma narration, à moins que la place prise involontairement par moi dans la vie de la bonne artiste et le rôle dont son affection m’a chargée à ses derniers moments et dans ses dernières volontés, ne m’en fassent une impérieuse nécessité.
Au château de Bv, la chambre de Rosa Bonheur occupait toute la largeur du premier étage ; elle était éclairée aux deux extrémités par de grandes fenêtres, l’une ouvrant sur le Levant, l'autre sur le Couchant. Les meubles avaient l'aspect un peu sévère propre au palissandre sculpté. Disposé au fond d’une large alcôve, son lit était tendu de rideaux en reps cramoisi, bordés d’une bande de velours que Mlle Micas avait autrefois garnie de broderies.
Au grand étonnement de qui pénétrait dans cette chambre pour la première fois, la pièce était encombrée de volières; le couloir d'accès en était aussi rempli : cages dorées de toutes formes et de toutes dimensions, dans lesquelles s'agitait tout un peuple d'oiseaux. Il y avait là plus de soixante petits pensionnaires ailés, de toutes espèces, de toutes couleurs, et l'on croira sans peine que, du matin jusqu’au soir, ils faisaient un bruit assourdissant.
Sans pourtant les avoir jamais beaucoup dessinés ni peints, Rosa Bonheur s'intéressait vivement à tout ce petit monde emplumé; le fait d’en avoir même dans sa chambre est sur ce point fort caractéristique.
Chaque matin, elle leur donnait des graines. Au printemps, elle installait dans les cages des nids propres à recevoir les couvées. Elle s'était procuré une petite boîte à musique pour leur apprendre à chanter.
Un jour, dans une de nos causeries à l’atelier, je m’étonnais qu'elle n'éprouvât aucune gêne de leur présence.
— Aucune, fit-elle, du reste, mes oiseaux ne chantent que lorsqu'ils me voient descendre du lit. C'est le bonjour que chacun m'adresse dans sa langue.
— J'aurais bien cru plutôt que c’était eux qui vous réveillaient!
BŒUFS ET MOUTONS AU PATURAGE (PASTORALE) (|86o), PAR ROSA BONHEUR.
(Collection de Miss Helen Gould )
— Pas du tout. Je ne ferme jamais les rideaux et c’est l’aurore qui me tire de mon sommeil avant que mes oiseaux ne commencent leur ramage. J’aime voir le premier rayon de lumière pénétrer dans ma chambre ; c'est la cause pour laquelle chaque matin, quand les nuages ne m’ont pas privée du réveil que j’aime, vous me voyez si joyeuse.
Venez voir ma petite Néphélococcigie. Vous connaissez sans doute cette métropole des nuages et des coucous, imaginée par Aristophane dans sa comédie des Oiseaux Jamais les dieux de l'Olympe ne vien-
dront chez moi troubler mes amis ailés, comme ils l'ont fait dans l'Attique, il y a plus de 2.000 ans.
Quand tout mon petit monde pépie, gazouille, sautille, il me semble qu'ils se réunissent à l’appel de la huppe, pour écouter ce que j'ai à leur dire.
En prêtant bien l'oreille à leur chant, je me suis aperçue que chaque espèce avait sa langue particulière, comme Aristophane l'a indiqué. J'ai reconnu plus d’une fois l'exactitude des sons que ses acteurs ont fait entendre au peuple athénien devant lequel ils jouaient. Si je pouvais comprendre les divers idiomes dont se servent devant moi mes oiseaux, que de choses intéressantes j’apprendrais !
Approchez-vous de ces serins; ils sont un modèle d'union conjugale que les hommes devraient bien imiter. Les mâles sont aux petits soins pour leurs femelles; ils leur portent à manger lorsqu'elles couvent leurs œufs. Si la mère vient à sauter d’un perchoir à l'autre pour se dérouiller les ailes, le père se précipite pour prendre sa place avant que la couvée ait eu le temps de sentir le froid. Tous les ans, les mêmes ménages se reforment, je les suis de près et je ne vois jamais d’exemples d'infidélité. Toutefois, les mâles sont très jaloux, mais les femelles subissent docilement la surveillance.
Regardez l'une après l’autre ces deux cages ; dans la première les serins sont tout verts et dans la seconde tout jaunes. J'ai eu un mal infini â obtenir ce résultat.
La difficulté que j'ai éprouvée est une des principales raisons qui m’ont conduite â penser que ces petits êtres ont des âmes qui finissent par devenir humaines et que dans leur forme suprême ces âmes conservent des sentiments qui subsistent malgré les métamorphoses.
Voyez ce petit sautilleur : aujourd'hui, il porte sur le dos son paletot gris d’hiver, mais au printemps, lorsqu'il veut plaire à sa femelle, tout son corps devient scintillant de turquoise et son chant, qui était timide et monotone, prend une tournure singulièrement touchante.
Celui-là est semblable aux galants de Paris : l'été, il se hâte de
reprendre ses habitudes bourgeoises et de se gorger de millet. Il ne songe plus à sa pauvre compagne, et son bec ne lui portera pas même un misérable brin de coton pour 1 aider à faire son nid au retour du printemps.
Maintenant, venez voir mes petits oiseaux des Iles. Admirez leur plumage splendidement bariolé. Chacun porte sur ses ailes un reflet de l’arc-en-ciel. J'ai toujours peur qu'ils ne brisent leurs plumes si délicates et je crains surtout qu'ils ne s'enrhument. Aussi ai-je fait chercher par les Tedesco, chez tous les oiseliers de Paris, de petits berceaux dans lesquels ils se blottissent la nuit sous des flocons de coton.
En dépit de ces précautions, j'éprouve cependant des r e m o r d s parfois. Je me demande si ces pauvres petits ne sont pas plus malheureux entre mes mains que dans leur pays natal. En somme, tout en les soignant, est-ce que je ne leur déplais pas souverainement, puisque je les prive de leur liberté ?
A qui a bien voulu poursuivre jusqu'ici la lecture de ces pages, il n est guère besoin d’affirmer que la sollicitude de Rosa Bonheur à l'égard de ses oiseaux n'avait rien d'exclusif et que tous les animaux qui, au cours de soixante années, furent ses hôtes, venus de la plaine ou de la montagne, de la forêt ou du désert africain, animaux domestiques ou bêtes sauvages : chiens, chevaux, ânes, bœufs, moutons, chèvres, cerfs, chevreuils, isards, mouflons, sangliers, singes, sans compter les lions, des plus doux aux plus farouches, eurent une part de son affection. Sans doute il serait ridicule de dire qu'ils la payèrent de retour; le tait est vrai cependant pour la plupart ; bien des fois ces pauvres êtres témoignèrent à leur façon la reconnaissance et l’amitié qu'ils portaient à la grande artiste qui savait si parfaitement les voir et les comprendre. Aussi bien Rosa Bonheur ne les considérait-elle point comme des créatures sans pensées; volontiers elle leur donnait une âme soumise à de
CROQUIS d’oiseaux, PAR ROSA BONHEUR.
mystérieuses métempsycoses, et si les théories de Descartes à leur endroit la révoltaient, elle n'hésitait guère à prétendre que, par la bouche des héros de La Fontaine, ce n’était pas tant qu’on le croyait des hommes qui parlaient.
J'ai trouvé dans ses papiers, au sujet des chevaux, cette réflexion que je suis heureuse de transcrire :
Le cheval est comme l’homme la plus belle ou la plus misérable des créatures; seulement c’est le vice ou la misère qui font l’homme indigne et laid ; il est presque responsable de sa décadence, tandis que le cheval n’est qu’un esclave que le Créateur avait confié à l’homme et dont celui-ci abuse dans son ingratitude et sa misère lâche et égoïste, jusqu’à devenir au-dessous de la brute même.
Sera-t-on surpris qu’un fréquent sujel de conversation chez Rosa Bonheur fût la place faite aux femmes dans la société contemporaine. Les luttes que, pour son compte, elle avait soutenues autrefois, et le succès qui les avait couronnées, par contraste avec le spectacle douloureux du rôle effacé qui est trop souvent celui de notre sexe en Europe, l’avait rendue fort ambititieuse pour ses jeunes sœurs françaises; non pas sans doute qu elle rêvât de les voir rompre en visière avec toutes les habitudes et tous les préjugés, chercher à s'évader de la mission qui leur est imposée par la nature et la raison des choses; elle souhaitait du moins qu’un certain nombre de ces préjugés fussent abolis et que, partout où son intelligence ou son talent la rendraient égale à l'homme, le seul fait de son sexe ne la réléguât point à un rang inférieur. En ce qui la concerne, que n'a-t-on pas dit ou pensé de son habitude de porter des vêtements masculins ? N'était-ce pas l'indice d’une émancipation audacieuse? Combien de fois pourtant ne l’ai-je pas entendue, pendant les trop courtes saisons que j'ai vécues auprès d'elle, tenir à ce sujet des propos comme ceux-ci :
— Je blâme énergiquement les femmes qui renoncent à leur vêtement habituel dans le désir de se faire passer pour des hommes. Si j'avais trouvé que les pantalons convinssent à mon sexe, j'aurais délaissé complètement les jupes, mais ce n'est pas le cas, aussi n'ai-je jamais conseillé à mes sœurs de la palette de porter des habits d'homme dans les circonstances ordinaires de la vie.
Si cependant vous me voyez vêtue comme je le suis, ce n'est pas le moins du monde dans le but de me rendre originale, ainsi que trop de femmes l’ont fait, mais tout simplement pour faciliter mon travail. Songez qu'à certaine époque je passais des journées entières aux abat-
toirs. Oh ! il faut avoir le culte de son art, pour vivre dans des mares de sang, au milieu de tueurs de bêtes. — J'avais aussi la passion des chevaux; or, où peut-on mieux étudier ces animaux que dans les foires et mêlée aux maquignons ? Force m’était bien de reconnaître que les vêtements de mon sexe étaient une gêne de tous les instants. C'est pourquoi je me suis décidée à solliciter du préfet de Police l’autorisation de porter des habits masculins.
Mais le costume que je porte est ma tenue de travail, et rien autre
MOUTONS, PAR ROSA BONHEl’R.
chose. Les quolibets des imbéciles ne mont jamais troublée; Nathalie s en moquait autant que moi. Cela ne la gênait aucunement de me voii habillée comme un homme, mais si vous en êtes offusquée le moins du monde, je suis toute prête à mettre des jupes, d autant que je n ai qu à ouvrir un placard pour trouver tout un assortiment de costumes leminins.
Pour sortir en forêt, je mets un paletot, un chapeau de leutre, de grosses bottes et souvent des guêtres; à la maison, cependant, je préfère me chausser de bottines vernies; c est, comme nous le sa\ez, une de mes coquetteries.
— Je crois bien, lui dis-je, qu au tond vous êtes plus coquette que vous ne voulez l'avouer. N avez-vous pas tait broder, par exemple, des
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palmes académiques sur la garniture de vos blouses? — Leur dessin rappelait vaguement le fameux insigne violet.
Rosa Bonheur jeta un petit regard sur sa broderie et se mit à rire.
— Ln effet, fit-elle, mais vous pouvez être assurée que ces palmettes n'ont aucune origine symbolique.
Mes pantalons ont été pour moi de grands protecteurs, poursuivitelle. Bien des fois je me suis félicitée d'avoir osé rompre avec des traditions qui m'auraient condamnée, faute de pouvoir traîner mes jupes partout, à m'abstenir de certains travaux. Quant à mon costume féminin, au temps où j'ai commencé à me faire connaître, Nathalie me donna un conseil fort intelligent : « Tu ne peux pas avoir la prétention de te vêtira la dernière mode, me dit-elle, aussi je t'engage à te composer un genre de costume qui ne subisse aucune des transformations auxquelles s’assujettissent les femmes élégantes ; tu le conserveras toute ta vie, il t’appat tiendra. » Nathalie avait raison; j'ai suivi son conseil et adopté la mode bretonne modifiée à ma guise. Il m’est arrivé souvent, je l'avoue bien, de paraître un peu ridicule avec mes manches étroites, mon gilet et ma jupe à plis amples, mais Nathalie me consolait en disant : « Bast ! hast! on connaîtra dans la foule Rosa Bonheur à ses cotillons, comme on connaissait Napoléon à son petit chapeau ».
Depuis que suis à By, vivant constamment au milieu de mes animaux, je n'ai guère le temps de jouer à la grande dame ; il faut bien que les visiteurs me prennent telle qu'ils me trouvent. Si je vais dans une réunion cependant, ou que je fasse des démarches officielles,
je ne manque pas de mettre ma robe et mon chapeau à plumes Oh!
la question de coiffure. Le chapeau à la mode a été longtemps ma bête noire. Aucun ne voulait tenir sur ma tête, puisque je n’avais pas de chignon dans quoi on pût enfoncer des épingles. Une amie de Nathalie se trouva à point un jour pour me prouver à sa manière qu'il me fallait adopter la capote des dames âgées. Cette coiffure faisait fureur à l’époque dont je parle; les jeunes élégantes elles-mêmes s’en affublaient. Ce fut un conseil fatal ; je le suivis pourtant, mais à regret et je lui dois au moins une éclatante mésaventure.
11 y a deux ans (8 octobre 1896), lors de la réception à Paris des souverains russe, le ministre des Beaux-Arts eut le désir de leur présenter les sommités de l’art français, au cours d'une visite au musée du Louvre. Des lettres d’invitation furent envoyées, et j'eus l'honneur d'en recevoir une.
Suivant mon habitude en pareille circonstance, je mis mon beau costume de velours noir et ma petite capote à plumes, laquelle, à cause
de mes cheveux courts, ne pouvait être retenue que par une mentonnière allant d’une oreille jusqua l'autre. Vous voyez d'ici reflet.
Au moment où j arrivai au Louvre, j aurais donné je ne sais quoi pour avoir sur la tête mon chapeau de feutre gris. J’étais la seule femme, au milieu d une foule d hommes tous plus décorés les uns que les autres, car on avait eu soin de n inviter que des artistes appartenant à la Légion d’honneur. Tous les yeux se tournaient vers moi ; je ne savais où me fourrer. Ce fut une rude épreuve, et ce jour-là j'ai bien regretté mon costume masculin, je vous l’assure. Voyant mon embarras, M. Carolus-Duran eut le courage de venir vers moi et de m’offrir son bras, que j'ai saisi avec reconnaissance et je m'y suis cramponnée désespérément.
Un tel appui me rassura et j'oubliai un peu combien j’étais ridicule en voyant l’accueil que me faisaient la plupart de mes confrères. Et pourtant, mon épreuve n'était pas à son terme. Quelques jours plus tard parurent les journaux illustrés ; je fus profondément ennuyée et vexée de me reconnaître dans cette silhouette qui fit rire tout Paris pendant un moment.
En dépit de mes métamorphoses de costume, il n'y a pas de fille d'Eve qui apprécie plus que moi les nuances; ma nature brusque et même un peu sauvage n'a jamais empêché mon cœur de toujours rester parfaitement féminin. Si j’avais aimé les bijoux, j’en aurais certainement porté, Nathalie le faisait bien, et jamais je ne lui ai tait de reproches à ce sujet.