‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 148 sur 220 · ASSISTANT A LA VISITE DU LOUVRE PAR LES SOUVERAINS RUSSES · texte numérisé non relu

ASSISTANT A LA VISITE DU LOUVRE PAR LES SOUVERAINS RUSSES

Croquis de Renouard.

( Revue encyclopédique, 1896.)

Pourquoi ne serai-je pas fière d être femme ? Mon père, cet apôtre enthousiaste de l'humanité, m'a bien des fois répété que la mission de la femme était de relever le genre humain, qu’elle était le Messie des siècles futurs. Je dois à ses doctrines la grande et hère ambition que j ai conçue pour le sexe auquel je me tais gloire d’appartenir et dont je soutiendrai l'indépendance jusqu’à mon dernier jour. Du reste, je suis

persuadée qu'à nous appartient l'avenir; je n'en veux citer que deux preuves : si les Américains marchent en tête de la civilisation moderne, c'est à cause de la manière admirablement intelligente dont ils élèvent leurs filles et du respect qu'ils ont pour leur femme.

D'autre part, si les Orientaux croupissent dans une barbarie dont ils ne peuvent se dépêtrer, c’est parce que les maris n'estiment pas suffisamment leurs épouses et que par conséquent les enfants ne sont pas disposés à éprouver d’affection pour leur mère.

Nos beautés timides de la vieille Europe se laissent trop facilement conduire à l'autel comme les brebis allaient jadis au sacrifice dans les temples païens.

Depuis longtemps, j'ai compris qu'en mettant sur sa tête la couronne de fleurs d'oranger, la jeune fille se subalternise ; elle n’est plus que le pâle reflet de ce qu'elle était avant. Elle devient pour toujours la compagne du chef de la communauté, non pas pour l'égaler, mais pour l'assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur, elle restera dans l'ombre.

Ee souvenir du silencieux dévouement de ma mère me rappelle qu'il est dans la nature de l'homme de manifester ses opinions sans se préoccuper de l'impression qu'elles produisent sur l’esprit de sa compagne.

Je sais bien, parbleu, qu’il existe des époux d’une noble trempe, qui sont les premiers à faire ressortir les mérites de leur femme : vous en connaissez des exemples. En ce qui me concerne, cependant, je n'ai jamais osé me risquer et m’en aller devant M. le maire. Et néanmoins, au contraire de l’opinion saint-simonienne, je considère le mariage comme un sacrement indispensable à l'organisation de la société. Quelle grande idée que de donner à la loi humaine le pouvoir d'établir un contrat si puissant, si auguste, que la mort même ne saurait le dissoudre

En lisant dans la Philosophie positive de Eittré l’exposé lumineux que cet écrivain célèbre a donné des doctrines d'Auguste Conte, j'ai été frappée d’y retrouver une pensée que j'avais depuis longtemps : l'institution du veuvage pour les hommes aussi bien que pour les femmes est admirable, car elle est indispensable au repos, au bien-être et à la protection des enfants. Que s’est-il passé chez nous, autrefois? Mon père n'a pu supporter sa solitude, — je vous ai conté tout cela. Un an avant sa mort, celle qui chez nous avait remplacé ma mère lui a donné un fils, dont j'ai pour une bonne part payé les Irais d'éducation. Eh bien! l'on a dit que c'est moi qui étais sa mère et non pas sa

bienfaitrice. C est là des choses qu on peut pardonner, mais oublier, jamais !

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