BERGER ÉCOSSAIS
Dessin de Rosa Bonheur.
une école qu elle avait fondée au milieu d'une des tribus du Far-West; elle possédait un certain nombre de photographies pleines d'intérêt, et m'offrit très volontiers, à l'intention de la grande artiste française, une vue de la Prairie et de sa végétation sauvage. J'en fus ravie, mais ce n'était pas encore tout à fait mon rêve réalisé; le serait-il jamais? Un beau matin, cependant, j'eus la surprise de recevoir, fort convenablement enveloppé, tout un paquet d'herbes desséchées. Un mot d’une de
mes sœurs1, qui habitait Cincinnati, m'apprenait en même temps que c’était là l'herbe aux bisons réclamée à tous les échos. Je la devais à la Société botanique du Colorado, qui, ayant été par hasard informée du désir de Rosa Bonheur, avait aussitôt dépouillé ses collections pour la satisfaire. Au reste, l'envoi était accompagné d'une lettre provenant de la Société elle-même. L’on prenait soin de faire observer que la couleur de cette plante, le Bujf'alo-grass, se trouvait légèrement altérée par suite de sa dessiccation ; qu'il serait fait une tentative pour s'en procurer des touffes fraîches, mais que, par malheur, cette sorte d’herbe fuit l'homme civilisé et disparaît presque aussitôt des régions où il vient à s’établir. Elle pousse presque toujours en compagnie de l’herbe Gramma et de quelques fleurs sauvages dont l’envoi comprenait divers spécimens. Chaque touffe, ajoutait-on, constitue un bouquet circulaire d’un pied environ de diamètre, éloigné généralement de ses voisins de la distance d'un pied à 18 pouces. La terre qui les porte est d’un gris brun assez clair; sèche, elle devient couleur de poussière.
Herbes et photographie, tout fut au plus vite expédié à Rosa Bonheur. La lettre de remerciements ne tarda guère, témoignant au surplus quelque surprise de la forme des plantes, mais aussi une méprise à mon sujet, car elle avait cru me reconnaître dans une jeune femme représentée sur la photographie et qui n'était autre que Miss Collins en personne.
Aussi longtemps que dura mon séjour en Amérique, je reçus du reste, à plusieurs reprises, des lettres de Rosa Bonheur; elle ne laissait échapper aucune occasion de me prouver, ainsi qu'aux miens, quelle place nous tenions dans ses préoccupations et ses sympathies. En décembre i8g3, ma sœur Dorothée2 ayant été reçue docteur ès sciences mathématiques de l'Université de Paris, lui fit hommage de la thèse qu elle avait écrite sur les anneaux de Saturne, et la bonne artiste l'en remercia par les lignes suivantes :
Mademoiselle,
Depuis que vous m’avez fait l’aimable envoi de votre thèse, il m’a été impossible d’avoir un moment de tranquillité pour vous remercier.
Enfin, aujourd’hui, je puis vous exprimer ma très vive reconnaissance et l’admiration que j’ai pour vous et que vous méritez de la part de toutes.
J’ai lu hier soir les premières pages qu’il m’était possible de comprendre; quant au calcul mathématique, bonsoir pour moi comme pour les trois quarts
i. Mm* Dalton, née Mathilde Klumpke.