TIGRE, PAR ROSA BONHEUR
— J'avoue, dis-je avec un peu d’embarras, que tel était mon dessein en venant vous faire, moi aussi, mes adieux de Fontainebleau, mais je
n’osais plus vous en prier, tant vous
— Laissez-le-moi, dit-elle avec un aimable empressement, en me prenant l'album des mains. Je vous le renverrai dans quelques jours par mes amis les Tedesco.
Et, avant que j'eusse le temps de la remercier une fois de plus :
— Vous trouverez un panier dans le coupé qui vous attend en bas.
Je l'ai fait remplir de chasselas, car il faut bien que vos sœurs goûtent aussi aux produits de ce pays.
Elle m’embrassa en ajoutant : « Je vous ai autrefois donné ma photographie. Il me serait agréable d’avoir la vôtre en retour. Ne manquez pas de nt’en envoyer une avant votre départ. »
Surprises et charmées d’un tel accueil, nous rentrâmes à Paris, les bras remplis des cadeaux de la vénérable femme, dont le cœur se révélait à nous aussi grand que son talent se montrait scrupuleux, car il nous fallait bien rapporter bonne part de ses prévenances au désir ardent de posséder un élément indispensable, devant ses yeux, à l'achèvement d’une de ses œuvres. Quant au malheureux yucca coupable d’avoir provoqué un mouvement de coière contre les hommes, nous nous empressâmes, aussitôt revenues, de le planter au milieu d'un parterre de notre jardin, espérant, en dépit de tout, que la délicate attention de Posa Bonheur nous vaudrait le miracle de le voir pousser de nouvelles racines. Le mal était sans remède; au bout de quelques jours, la gracieuse plante baissa la tête et se flétrit. Ses clochettes n’étaient pas encore fanées cependant, lorsque M. Tedesco vint rapporter l’album que Posa Bonheur avait gardé. Avec quel empressement je l’ouvris, et quel fut mon plaisir de trouver sur un des feuillets, dernier gage de l’amitié de la grande artiste, le croquis de Berger écossais reproduit ci-contre.
Une lettre de remerciements adressée à Posa Bonheur en même temps que ma photographie, une réponse pleine de vœux pour mon succès reçue d'elle, et je m'embarquai. J'étais à Boston au commencement d’octobre 1891, y retrouvant avec plaisir plusieurs des personnes dont les conseils m'avaient engagée à traverser l’Océan ; leurs aimables recommandations me créèrent un cercle de précieuses relations. Je pus vendre quelques toiles et il me vint assez vite des commandes de portraits suffisantes pour m'occuper plusieurs années durant.
Le travail dont j'étais accablée ne me faisait pas oublier la mission dont Posa Bonheur m'avait chargée ; mais si je me hasardais à demander de quelle manière je pourrais me procurer l’herbe des Prairies de l'Ouest, immanquablement on me répondait avec un peu d’ironie :
— 11 vous faudra l'aller chercher à pied, car vous devez bien penser que les trains ne s'arrêtent pas dans les régions désolées où poussent ces maudites plantes. A quoi servirait bien une station de chemin de ter là où l'on ne trouve ni maisons, ni cultures, ni habitants ?
Je crus devoir taire part à Posa Bonheur et de la difficulté avec laquelle je me trouvais aux prises, et de mon désir — plutôt que mon
espoir — de la surmonter quelque jour. Fort heureusement, elle n'éprouvait aucune impatience.
Au moment où je commençais à abandonner tout espoir, le hasard me lit rencontrer une jeune femme dont l'aide me parut devoir assurer bientôt le succès de mes recherches. Miss Collins dirigeait en personne