VISITES AU SALON DE 1899 ET AU MUSÉE DU LUXEMBOURG
Le printemps de 1899 ramenait le Salon. Je me promettais d’y exposer le portrait que j’avais fait de Rosa Bonheur portant dans ses bras son chien Charley, et qui était enfin achevé. Ma vieille amie, pour aider au succès d’une œuvre que ses sentiments affectueux pour moi incitaient à juger de la manière la plus favorable, se proposait de joindre à mon envoi son tableau Vaches et taureau d’Auvergne , tout récemment revenu de l’Exposition de Pittsburg.
— C'est une simple carte de visite, disait-elle, une politesse que je fais à votre toile, pour que nous nous trouvions ensemble sur le catalogue. J’espère bien que ce ne sera pas la dernière fois. Pour 1900, ce sera autre chose ; l'on y verra une œuvre qui jettera, j’ose le croire, sur la
ÉTUDE d’ours, PAR ROSA BONHEUR
deuxième partie de ma carrière, un éclat comparable à celui du Marché aux chevaux.
Nos deux toiles partirent donc et ce fut pour nous la cause d'un vif plaisir, de voir la façon dont la presse parisienne accueillait, après une absence de quarante-quatre -années, à peine rompue par un envoi à l’Exposition universelle de 1867, la réapparition de Rosa Bonheur au Salon des Artistes français.
Parmi beaucoup d'autres, je citerai M. Roger Milès, qui écrivait dans l’Eclair :
Rosa Bonheur, dont la carrière d’artiste a commencé depuis plus de cinquante ans, mérite qu’on s’arrête avec infiniment de respect devant son tableau. Dans sa retraite, dans sa forêt, au milieu de ses hôtes, elle a vécu et elle vit, toute à son travail, à son art, sans souci de l’actualité qui passe, remplissant avec une ardeur que l’âge n’a pas apaisée sa mission d’artiste. C’est une très belle figure que la sienne et c’est une très belle âme. L’œuvre qu’elle expose est digne d’elle. Il y a dans le regard de ses bêtes cette mesure exacte d’expression qui leur appartient et dont MUe Rosa Bonheur semble leur avoir arraché le secret, dans ses muets entretiens avec elles, ou mieux dans sa laborieuse et curieuse et infatigable contemplation d’un demi-siècle; d’autre part, le pinceau est encore solide dans ses mains et elle peint toujours avec cette virilité qui étonnait Thoré lui-même, il y a combien d’années!
L’impression chez les exposants avait été si favorable que d'aucuns avaient aussitôt mis en avant le nom de la vieille artiste pour la médaille d'honneur, et ceci eut pour effet de provoquer l’expression de sentiments d’une tout autre nature que ceux que je viens de noter. Quelques lignes anonymes, parues dans le Journal du i3 mai, eurent l'honneur immérité de reproductions nombreuses. Après avoir signalé que depuis quarante années Rosa Bonheur n'avait paru à aucun Salon, il était ajouté :
Si l’on ne devait honorer en Mme Rosa Bonheur que le peintre émérite, on pourrait objecter que telle glorieuse et définitive récompense ne saurait être attribuée à l’âge seul. A ce compte, la médaille d’honneur deviendrait les Invalides de l’art. Mais sans discuter la valeur, d’ailleurs plus ou moins discutable, de celle qui est en cause et dont les œuvres ont été l’objet de spéculations à l’étranger — spéculations où l’art n’a rien à voir — il convient de signaler dans le cas actuel une tendance funeste, laquelle, en cas de succès, deviendrait un détestable précédent.
En effet, les promoteurs de la candidature de Mme Rosa Bonheur à la médaille d’honneur sont très ouvertement les alliés d’intérêt de deux ou trois marchands de tableaux. Ceux-ci possèdent des toiles de l’artiste et tiennent, tout naturellement, à les faire coter plus cher à la Bourse des tableaux en Amérique.
Voilà ce qui se dit.
Rosa Bonheur bondit sous l’aiguillon :
— En présence d'attaques de cette espèce, déclara-t-elle aussitôt, il m’est impossible d'accepter la candidature.
J'essayai de la calmer et de la dissuader d'une résolution fâcheuse. Rien n'y fit, et malgré tous mes raisonnements, elle écrivit ab iralo la lettre suivante à M. Jean- Paul Laurens, président de la Société des Artistes français :
Monsieur le Président,
Je viens de lire dans un article du Journal, ces jours derniers, que quelques-uns de ces messieurs de la Société des Artistes français se proposent de porter mon nom pour la médaille d’honneur.
Je vous prie, Monsieur le Président, de faire savoir à ces messieurs que je refuse absolument que mon nom soit porté cette année pour cette distinction.
11 serait ridicule que le petit tableau que j’ai exposé cette année reçoive une aussi haute récompense.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma plus haute considération.
Cet incident désagréable ne devait pas l’empêcher, quelques jours plus tard, de manifester le désir que je l'accompagnasse à Paris pour visiter le Salon, voir en place nos deux tableaux et étudier en détail les œuvres au milieu desquels figuraient les nôtres.
A cette intention, elle s’était fait faire un costume en drap bleu foncé, et de coupe bretonne, comme à 1 ordinaire: la jaquette, ornée de tresses de soie noire, tombait sur une jupe à plis amples. Cette fois, la fameuse petite capote avait cédé la place à un grand chapeau de paille noire garni de plumes. Point de bijoux, mais sur la poitrine, la rosette d'officier de la Légion d'honneur.
>< Il serait ridicule que le petit tableau que j'ai exposé cette année reçoive une aussi haute récompense.