TÈTE DE GAZELLE ( I
Dessin de Rosa Bonheur.
saura bien y parvenir : je vais en effet demander aux Tedesco de me mettre en rapports avec M. Aubert. Mais s'il s'agissait d'un amateur, même riche, le mal serait sans remède. — Cherchons maintenant, si vous le voulez bien, le portrait de votre vieille amie.
Nous reprîmes la visite au point où nous l'avions interrompue, pour arriver bientôt dans un des grands salons. Près d'une des portes
i. Deux ans après la mort de Rosa Bonheur, son vœu fut exauce, et il existe maintenant au Salon l’agence dont elle demandait la création.
et sur la cimaise, mon portrait de Rosa Bonheur nous apparut.
— Au moins, ce portrait a de la distinction, lit ma vieille amie en s’approchant. Et mon petit Charley! Il n'est pas mal peint du tout. Je vois que vous deviendrez une bonne élève, ma chère Anna.
A ce moment, mes yeux s’étant dirigés vers la salle voisine, j’aperçus le tableau de Rosa Bonheur et le lui signalai. Un instant après, nous étions en face des Vaches et Taureau d’ Auvergne, et ma compagne de s’écrier avec une apparente satisfaction :
— Ma toile fait mieux décidément que je n’aurais cru 1
— Vous voyez bien ! Oh ! combien je regrette que vous ayez envoyé votre lettre au président de la Société des Artistes français, repris-je.
— Moi, je ne regrette rien, lit-elle brusquement.
— Cependant, vous savez comme moi que la médaille d'honneur est généralement la récompense de toute une carrière d’artiste, et non point de son envoi au Salon de l'année.
— Je le sais bien, c'est de la sorte qu'on agit en général. Ce n'est pas ainsi, pourtant, que je voudrais voir attribuer cette récompense, mais
exclusivement à l'œuvre la plus méritante D’ailleurs, mon tableau
a des dimensions trop exiguës pour qu'on puisse lui donner un prix d’une telle valeur.
— Quand votre Foulaison sera terminée, m'empressai-je de dire, j'espère bien que cette toile de six mètres sur trois et demi vous paraîtra suffisamment grande, et que l'année prochaine vous ne refuserez pas la médaille d’honneur, lorsqu’on vous l'offrira ?
— Ah! lit-elle en me regardant d'un œil pétillant d’esprit, le cas sera tout à fait différent.
— Eh bien ! mon cher professeur, répondis-je, même avec une toile immense, couverte entièrement par votre pinceau, c'est encore votre carrière entière que l'on honorera l'an prochain.
— Au fond, reprit Rosa Bonheur sans paraître m’avoir entendue, je crois que les jeunes ne m'en veulent pas tant d’être vieille que d’être femme. Ils ne peuvent pas me pardonner d’avoir montré, d’une façon
assez claire, que pour l'art il n'y a pas de sexe Je crains fort que ce
petit antagonisme ne soit éternel. Aujourd’hui cependant on reçoit les femmes au concours de Rome. J’en suis enchantée, car je n'ai pas peur de la lutte. Autrement, il faudrait se résigner aux expositions exclusivement féminines. Je ne sais pas en prendre mon parti. Même, je ne peux les voir sans songer au paradis de Mahomet, où nos sœurs musulmanes sont réduites à avoir un Eden à part.
J'ai pourtant accepté d'être présidente d'honneur de la Société des