ROSA BONHEUR (1899), PAR ANNA KLUMPKE
(Salon de 1899.)
Femmes Peintres et Sculpteurs, mais c'est uniquement par affection pour M"’e Demont-Breton qui est un peintre de grand talent, et aussi en souvenir de Mme Léon Bertaux, le sculpteur, qui en fut la première présidente.
C'est au contraire tout à fait mon avis que, dès lors que les femmes peuvent aspirer aux plus hautes récompenses, il n'y a aucune raison pour qu’elles forment des groupes particuliers, dont les hommes soient exclus. Qu'elles saisissent plutôt toutes les occasions de montrer que nous savons les égaler et quelquefois même les surpasser.
Au lendemain de notre visite au Salon, je demandai à mon illustre amie si, avant de retourner à By, il ne lui plairait pas que nous visitions ensemble le musée du Luxembourg, où l'on conserve son premier chef-d'œuvre. Elle accepta sans se faire prier, et il me semble la voir encore monter les marches de ce petit palais des artistes contemporains, et tout à coup se pencher à mon oreille pour dire tout bas, comme si elle craignait qu’on n’entendit sa confession :
■ — Je connais par cœur le Louvre, mais, croiriez-vous, Anna, que je n’ai jamais visité le Luxembourg ?
Je ne pus retenir un mouvement de surprise et je lui dis :
— Eh bien ! cela me vaudra d'être votre guide dans ce temple des arts, où vous ne cessez pas d’être présente, sans y venir jamais.
Nous entrions à ce moment dans la salle de sculpture; son aspect grandiose parut frapper la visiteuse. Il y avait là trois gardiens : apercevant cette femme qui portait allègrement sur le revers noir de sa jaquette, la rosette d'officier de la Légion d'bOnneur, ils firent solennellement le salut militaire et nous les entendîmes murmurer avec respect et admiration : «C'est Rosa Bonheur!»
Au milieu de ces marbres, la figure de la noble artiste paraissait grandir. Longuement, elle examina la Tanagra dont la rigidité bien humaine cependant, se teinte des couleurs de la vie.
— C'est beau et grand, dit-elle. Savez-vous que Gérôme est mon contemporain, et que nous avons eu nos premiers succès la même année? Il y a bien longtemps de cela, puisque c'était en 1848. J'ai souvent regretté de n'avoir pas suivi la même voie que lui, qui a mené de front peinture et sculpture; mais il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Voici une œuvre de Denys Puech, la Muse d’André Chénier ! Quel sentiment exquis s'en dégage !
D’un pas lent, Rosa Bonheur faisait le tour des œuvres de Rodin, de Falguière et de Frémiet.
— Regardez, Anna, comme ces deux petits ours sont drôles et
amusants. Ils lèchent en fins gourmets le miel que Pan leur offre du bout de sa baguette. Quelle admirable facture !
De la galerie de sculpture s’apercevait l'immense toile de Cormon, la Fuite de Caïn , qui occupe la majeure partie du fond de la première salle de peinture. Rosa Bonheur s'arrêta à la contempler.
— C'est énergique de vie et de mouvement, fit-elle. L’anxiété marquée sur la figure de ces personnages à la recherche d’une nouvelle patrie est vraiment saisissante.
Devant le Saint Sébastien de Ribot, elle s’écria :
— C'est superbe, splendide : le peintre a été influencé là par la magnifique école espagnole.
Rosa Bonheur s'animait. Cependant, en face du Pauvre pêcheur de Puvis de Chavannes, elle ne put s'empêcher de dire :
— C est de lui Ah ! c’est dommage ! car je l’admire énor-
mément. Sa Sainte Geneviève est une œuvre magistrale. Nous irons l’étudier au Panthéon, n’est-ce pas, puisqu'elle doit trouver sa place non loin du triptyque déjà consacré à la Jeunesse de sainte Geneviève. Car c’est dans cette immense basilique qu'il faut voir Puvis de Chavannes, pour juger du talent merveilleux de cette âme d’artiste que nous venons de perdre.
Elle se tut un instant, pour reprendre bientôt :
— Heureusement que nos œuvres sont moins fragiles que noscorps! Nous devons en remercier l'Etre Infini qui, en même temps qu'il nous donne quelques grandes idées, nous permet de profiter de notre séjour
sur la terre pour tracer un pet it^sil Ion dans le sable de l'Éternité
Mon sillon restera-t-il? Ah! je l’espère !
Tout en parlant, Rosa Bonheur avait passé devant divers tableaux. Elle s’arrêta près des Moissonneurs de Bastien-Lepage :
— Son paysage est charmant, fit-elle, avec sa colloration délicate, mais dans la vie du paysan, il faut chercher à exprimer non seulement l’écorce, le côté extérieur de l’homme des champs, surtout l'expression de son âme. Y a-t-il des paysagistes dans cette salle?
— Si vous voulez venir à l'autre extrémité, vous verrez un tableau du grand Harpignies.
— Vous pouvez dire le grand Harpignies, souligna Rosa Bonheur, tout en examinant attentivement la toile; ces vieux chênes sont superbes, ils me plaisent infiniment, c'est bien près d'être un Ruysdael. Regardez comme tous les détails sont bien à leur place sans nuire à l'ensemble. Voici un bel exemple de ce que je vous ai répété si souvent.
Ayant pénétré dans la salle suivante, je lis passer Rosa Bonheur par la droite en la priant de me laisser remplir mon rôle de guide.
— Volontiers, je vous suis, reprit-elle, sans se douter que mon intention était de l’amener à l’improviste devant son œuvre. Elle s'arrêta devant la Bénédiction des blés , de Jules Breton.
— Voici un tableau qui m a toujours plu, pour l’exécution des détails. La touche en est large et ferme, le ciel superbe. L’atmosphère
LE SEVRAGE DES VEAUX ( I 8 7 9 ) , PAR ROSA BONHEUR. (Metropolitan Muséum de New-York.)
chaude de l’été est bien autrefois; c’était l’année
exprimée. Je me rappelle le succès qu il eut même où j’exposai mon Labourage nivernais.
Il me semble cependant que la toile a baissé de ton.
Déjà elle jettait un regard sur le tableau d Albert Dawant, sans penser qu en se retournant elle se lût trouvée lace à lace avec son propre ouvrage.
— Je vais vous montrer maintenant, lui dis-je, deux tableaux de Bonnat. Ils entourent dignement la grande Rosa Bonheur que vous
connaissez.
— Quelle enfant vous êtes, ma chère Anna, fit-elle en souriant; laissez donc là votre « grande Rosa Bonheur ». Vous savez comment elle a été écorchée récemment et envoyée aux Invalides de l’Art !
— Ceux qui veulent l’envoyer aux Invalides, répliquai-je, n'ont peut-être pas à craindre d'y aller eux-mêmes, car ils seront probablement bien oubliés avant d’arriver à votre âge.
Rosa Bonheur ne répondit rien. Elle était immobile devant le tableau de sa jeunesse, et longtemps, sans dire mot, elle demeura à le contempler. Et moi je cherchais à deviner ce qui se passait dans cette
LE LOUP ET l’agneau.
Aquarelle par Rosa Bonheur.
âme d’artiste qui, au déclin de ses jours, se trouvait en présence de l'œuvre à laquelle était dû le commencement de sa célébrité.
Tout à coup, les paupières de l’illustre femme se mirent à battre, et d’une voix émue elle murmura :
— 1849! Que de souvenirs ce tableau réveille dans mon cœur :
la mort de mon père, le dévouement et 1 amitié des Micas. Voilà cinquante ans que je n'ai pas revu ma toile; elle n'a pas bougé, heureusement; elle est restée telle que je l'ai peinte.
— Mais quel chemin de gloire vous avez parcouru depuis cette époque! C'était bien beau d obtenir un tel résultat à vingt-sept ans’