‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 183 sur 220 · ETUDES DE CHIENS, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

ETUDES DE CHIENS, PAR ROSA BONHEUR

— Si j'étais jeune d'années, ma chère Anna, je n’étais pas jeune artiste. Je vous ai raconté que j'ai dessiné presque dans mon berceau et qu’à l'âge où les enfants se contentent d'un hochet, je maniais déjà le

crayon Ah ! si du moins ma mère avait pu être témoin de quelques-

uns de mes succès !

Alors, d'une voix enjouée, comme pour changer le cours de ses idées, elle ajouta :

— Et que pense mon Anna du Labourage nivernais ? Elle doit le connaître presque aussi bien que moi, puisqu'elle a mis beaucoup plus de temps à le copier, que moi à le composer.

Cette interrogation inattendue me troubla un peu : j'étais venue pour observer et non pas pour faire part de mes impressions.

— Eh bien ! soyez sincère, j'attends la critique ; nous parlons maintenant entre artistes amies.

Après un moment d'hésitation, je finis par lui dire que, dans son ensemble, le tableau me paraissait tel qu'il avait dû être peint, mais que je me demandais si le ciel n’avait pas changé quelque peu de ton ?

Kosa Bonheur ne put retenir un mouvement de surprise :

— Votre observation est juste, fit-elle, le ciel, c'est ce qu'il y a de moins bien. Mazure le disait dès 1 858 ; le ciel a toujours été dur. Certes, il aurait bien fait de changer, mon Labourage ne s’en serait que mieux porté. Mais mes tableaux ne changent pas, parce que vous savez combien je soigne mon outillage. Que voyez-vous encore dans cette toile ?

— Des bœufs grands et magnifiques qui, dans leur pénible tâche, respirent un air de travail et de paix; une exécution large et terme; dans le lointain, à droite, un paysage rempli de cette atmosphère mystérieuse que vous aimez tant. Je trouve la finesse des tons admirable; les détails du premier plan merveilleux

— Modérez un peu votre enthousiasme, ma chère Anna, interrompit Kosa Bonheur; je vois avec plaisir cependant que vous vous y connaissez. Ne restons pas plus longtemps, admirons plutôt les tableaux de Bonnat. Tenez, ce portrait de Léon Cogniet pourrait vous servir de modèle; remarquez-vous l'exécution des mains?

— N'avez-vous pas travaillé autrefois dans l'atelier de Léon Cogniet, demandai-je ?

— Non, non, jamais! Et cependant bien des critiques m'ont mise au nombre des élèves de ce grand peintre; même la chose figura un jour sur un livret de Salon h Comme je vous l'ai raconté, je suis l'élève de mon père et de la belle et grandiose nature, i . Salon de 1 853.

Se tournant alors vers un autre tableau, le Job de Bonnat, Rosa Bonheur ajouta :

— A mon avis, Bonnat est encore plus grand dans cette toile.

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