CYRANO
Hein ! comment! m'accuser d’un pareil ridicule!
Petit, mon nez! Holà! Enorme, mon nez!
Apprenez que je m’enorgueillis d’un pareil appendice.
Attendu qu'un grand nez est proprement l’indice D'un homme atïable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis,
Car la lace sans gloire
J'écoutais de toute mon attention et ne laissais de mes yeux échapper aucun jeu de cette physionomie d'une mobilité extraordinaire. Si les vers étaient lestes, prestes, bien timbrés, la voix qui les disait avait toute la souplesse, tout l’éclat qui convenait pour en faire ressortir la valeur. Elle leur donnait un charme et une gaieté que je ne saurais exprimer. Quatre pages durant, elle continua ainsi, puis, me posant brusquement le livre dans les mains :
— N’est-ce pas que c’est spirituellement écrit?
Je fus sur le point de répondre : « C'est encore plus spirituellement débité », mais déjà elle continuait avec une certaine volubilité :
— Je ne suis pas fatiguée de ma journée, Miss Anna, mais je me couche à la nuit, parce que je me lève à cinq heures du matin. A sept heures, je sors en voiture avec mon domestique et mes petits chiens, et je ne rentre que vers neuf heures. Je travaille un peu jusqu’à l'heure du déjeuner, ensuite je lis les journaux et je fais ma sieste. A partir de deux heures, je serai à vous. Par conséquent, vous pourrez disposer de vos matinées. Comme je prends mon petit déjeuner dans ma chambre, voulez-vous en faire autant dans la vôtre? ou préférez-vous descendre dans la salle à manger et ensuite faire un tour dans le parc avec mes chiens ?
— Si vous le permettez, je préfère descendre.
— Comme il vous plaira. Bonsoir, Miss Anna, me dit-elle en me serrant la main. Céline veillera à ce que vous ne manquiez de rien. Si vous ne pouvez dormir, lisez Cyrano!
Je me retirai dans la chambre qui m'avait été assignée, mais au lieu de suivre le conseil qui venait de m'être donné, je me conformai à celui de M"’e Thaw, et j'écrivis le résumé de notre conversation. Les lignes qui précèdent sont extraites de ces premières pages de mon journal à By ; elles se terminaient par ces mots :
« Il doit être tard, tout est tranquille, il n'y a que les chiens qui aboient de temps en temps. Que Dieu m'aide et m'inspire dans la tâche que j'ai entreprise, car il faut que je fasse un bon portrait. »
Ainsi s’acheva la première journée que je passai sous le toit de
Le lendemain matin, la vieille artiste dit en m'abordant :
— Ma chère Miss Anna, les séances pour mon portrait ne seront jamais longues, et je ne pourrai vous en donner tous les jours. Je vous abandonne mon « sanctuaire », où vous ferez comme si vous étiez chez vous. Pour mon travail, je me réserve le petit atelier que vous avez vu hier et qui me suffira complètement. Les jours où je ne poserai pas, vous irez dans le parc et vous ferez des études pour vous en plein air. Je suis heureuse de vous poser pour mon portrait, ce sera pour la postérité. Maintenant, examinons mes costumes.
Rosa Bonheur ouvrit une armoire où se trouvaient suspendues un grand nombre de robes :
— Vous voyez, dit-elle, j'ai de quoi m'habiller en femme. Voici une robe de soie, une de mérinos brun avec des broderies soutachées et deux en velours noir. L'une d'elles est ma tenue officielle. Je crois qu’elle fera bon effet dans un portrait ; cette garniture de jais produit des lumières chatoyantes, et le noir lustré sur le noir mat est très intéressant à peindre. Mais si vous préférez une robe plus simple, je mettrai celle-ci, en drap bleu foncé. Ce ne sera pas mal de faire mon portrait à contre-jour; c’est toujours flatteur et artistique.
— Dans cette lumière, mademoiselle, vos beaux cheveux gris formeront comme une auréole, répliquai-je; c'est l'impression que j’en ai ressentie la première fois que je vous ai vue, et je l ai gardée fidèlement dans la mémoire.
— Quel dommage, reprit Rosa Bonheur en souriant, que vous ne m’ayez point alors demandé de poser pour vous.
— C'est mon désir depuis bien longtemps; cependant, je n'aurais jamais osé vous prier de m’accorder une pareille faveur, si mes amis de
KOSA BONHEUR
Deer Island ne m'y avaient fortement encouragée. J'ai cédé à leurs instances; mais votre silence m’a fait beaucoup souffrir, je l'avoue.
— Comment, mon silence ! interrompit Rosa Bonheur, je vous ai écrit tout de suite que j'acceptais avec plaisir. Tenez, la voilà, votre lettre de Deer Island, je l'ai lue plus d'une fois; je la connais par cœur.
Mon émotion fut si vive de revoir cette lettre après les paroles que je venais d'entendre, que je fondis en larmes.
— Vous n avez donc jamais reçu ma réponse? me dit-elle d'un ton
de surprise le n’y comprends rien ; je l’avais pourtant adressée là
où vous étiez à peindre vos portraits. Dites-moi donc comment marchait la poste à Deer Island?
Je lui dis que, chaque matin, l'on devait traverser le Saint-Laurent dans une petite barque pour aller chercher soi-même son courrier.
— Et lorsque vient la mauvaise saison, tout le monde rentre en ville, n’est-ce pas? Voici pourquoi, Miss Anna, vous n’avez jamais reçu ma lettre. Cela vous prouve qu'on est toujours mieux sur terre ferme.
Croyez-moi, dorénavant, méfiez-vous des iles ! Ne vous désolez
plus de ce que ma lettre s’est perdue. J'avoue pourtant que moi-même je ne m'expliquais pas votre silence; mais qu’importe, puisque vous êtes ici. Il n’y a plus qu’à songer à faire un bon portrait. Essayons quelques poses, si vous voulez. Vous avez un appareil photographique? Si non, prenez le mien. Pendant que vous allez préparer vos châssis, je mettrai ma robe bleue.
Comme il était arrivé la veille, la séance fut distraite par une visite, celle de la comtesse Greft’ühlé^ Rosa Bonheur la reçut avec une grâce charmante, et il me fut agréable de la voir dans le rôle de femme du monde, dont elle se tirait fort bien. Son costume Louis XV lui donnait l'air le plus imposant.
Le jour suivant, au sortir de déjeuner, elle me dit :
— Je ne quitte pas ma blouse aujourd’hui, finissez la petite pochade que vous avez commencée avant-hier, cela s’arrange bien, travaillez, je reprends la pose.
Au bout d’une heure, elle se leva pour examiner mon étude :
— La blouse ne fait pourtant pas mal, lit-elle, comme si elle regrettait d’avoir accepté d'être peinte « en femme » ; la tête est jolie de couleur, la bouche bien; n’y touchez plus. Vous finirez vos mains un autre jour. Demain dimanche, je reçois du monde à diner, nous verrons ce que l'on dira. Il faut essayer plusieurs poses avant de commencer le portrait définitif.
* — Mais, mademoiselle, répliquai-je. si je continue comme cela, je
crains de vous causer un dérangement très grand. Je viens de recevoir une lettre de M. Tony Robert-Fleury ; il m’assure que je pourrais facilement louer un atelier à Moret
— Non, non, vous êtes maintenant chez moi, vous y resterez.