‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 34 sur 220 · UN COIN DU PARC, A B Y · texte numérisé non relu

UN COIN DU PARC, A B Y

Aquarelle. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)

Le dimanche 19 juin, étant allée faire une promenade dans le parc, j’en rapportai quelques roses sauvages que je tenais à la main lorsque je rentrai à l’atelier, où Rosa Bonheur époussetait avec vivacité :

— Je fais cela, dit-elle, pour que ma cousine, Mnie Lagrolet, ne trouve pas mon atelier trop sale. File vient me voir avec son mari, sa

fille et sa sœur une fois par an. Donnez ces églantines, je vais les mettre dans le joli vase de TifFani que vous m’avez apporté. Voilà! tout est en ordre. Maintenant, je vais guetter mon monde.

Elle se pencha au dehors d'une des petites fenêtres qui donnent sur la rue, pour s’écrier aussitôt :

— Les voici! descendons.

Comme on peut le penser, l’arrivée de l'Américaine et l'appréciation de sa pochade firent l'objet de toutes les conversations. 11 est un point sur lequel, à ma grande satisfaction, parents et amis se trouvèrent d’un avis unanime, c’est qu'il convenait que le portrait définitif fût en costume féminin.

Toute cette journée-là, Rosa Bonheur se montra d'une gaieté exubérante, d'un entrain que je ne lui connaissais pas. Sur ses lèvres, au déjeuner comme au dîner, les observations pleines d’à-propos, les anecdotes curieuses se succédaient sans relâche. Si bien qu'il me fallut garder la plume jusqu’à deux heures du matin pour noter toutes ces choses.

Avant de pousser plus loin mes études pour le portrait de Rosa Bonheur, j’éprouvais un vif désir d’avoir sur ce que j'avais fait déjà, l'avis précieux de mes anciens maîtres, M. Tony Robert-Fleury et M. Jules Lefebvre. Un jour donc, je pris mes diverses esquisses et les photographies qui me servaient comme études de poses, et je vins à Paris.

La composition qui avait eu les préférences de Rosa Bonheur eut aussi les suffrages de M. Robert-Fleury.

— La pose n’est pas mal, me dit-il, la tête est dans un effet très doux. La lumière doit toujours faire contraste à l’ombre; l’accent principal est dans les yeux. Graduez le fond, plus sombre en haut, plus clair en bas.

La main droite est bien posée, veillez à ce que les ombres près du bras marquent davantage. Je vous engage à ne pas chercher une autre pose; c’est poétique. Commencez tout de suite; mais comment allezvous travailler? Avez-vous trouvé un atelier à Moret ?

— Non, je n'ai pas encore eu le temps de m’en occuper, répliquai-je, parce que Mlle Rosa Bonheur veut que je reste chez elle. Les jours où elle ne peut pas poser, elle désire que j’aille travailler dans son parc.

— Vous avez peut-être tort, fit-il, de vous laisser séduire par l’honneur qui vous est fait de vivre sous son toit. La ville de Moret est si pittoresque! Vous pourriez y faire des études; en outre, vous seriez bien plus libre qu'en restant avec Rosa Bonheur. Tâchez de la faire revenir sur sa décision : cela vous sera peut-être difficile, parce qu’elle est à la fois autoritaire et séduisante.

Sur cette pente, la conversation ne pouvait s’arrêter si tôt.

Je me rappelle, ajouta le maître, une certaine distribution de prix a l’école de dessin dont Rosa Bonheur était directrice; mon père, qui 1 admirait beaucoup, me présenta à elle avant de s’asseoir au fauteuil de la présidence. C'était en 1 8 56, au début de ma carrière artistique. J étais bien jeune, mais avec quel intérêt j Observai cette petite femme en sa jupe à plis, sa veste bizarre, ses cheveux bruns coupés court et ses yeux pétillants.

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