LION ET LIONNE
Dessin de Rosa Bonheur.
— Viens, viens, ma petite bête, lui disait-elle d'une voix caressante, n aie pas peur, nous n'allons pas encore te manger; tu prendras pendant quelque temps l'air de la basse-cour. Miss Anna s'est trompée en t'apportant ici, on voit qu'elle n’a jamais tenu un canard vivant Quelle jolie
couleur! ajoutait-elle en lissant les plumes, cela ne vous donne pas envie de le peindre ?
— Si, mais votre portrait ?
— Qu'allez-vous faire si je vous donne une séance ?
La pensée était claire et je dis, non sans quelque regret :
— Suivant votre conseil je préparerai sur une feuille le dessin de votre tête dans le mouvement du portrait. Voudrez-vous ensuite poser ?
— Volontiers, ce sera vers trois heures.
Pendant la séance, nous avons peu parlé; je me suis appliquée à dessiner du mieux que j'ai pu, car, à plusieurs reprises, Rosa Bonheur m'avait reproché un manque de précision dans les détails. J'avais épinglé à mes cheveux une feuille de papier pour protéger mes yeux contre la lumière crue, afin de mieux observer les traits de mon modèle, assis à contre-jour. Rosa Bonheur m'observait d'un œil un peu malicieux. Il paraît que mon nez dépassait la feuille de papier. Cela l'amusa extrêmement.
— Que vous êtes drôle, Anna, j ai envie de faire votre caricature. Passez-moi votre calepin, de la sorte nous travaillerons toutes deux. Ce que je ferai sera comique.
Elle se mit à dessiner tout en continuant de rire. Bien que ce fût à mes frais, je ne songeais qu'à m’en féliciter, cela ne donnait-il pas à son visage l'expression vive, spirituelle et mordante que j'étais si désireuse de reproduire. De temps en temps même, je fermais les yeux pour graver dans mon esprit cet éclair de gaieté. Au moment où j'apportais le plus d'ardeur à ma besogne, Rosa Bonheur se leva en disant :
— C'est assez pour aujourd'hui ; j'ai fini. Voilà votre portrait ; ce n'est pas mal, n'est-ce pas?
Elle tendait la caricature. Toutes les deux nous partîmes de rire. Puis elle se mit en face de mon dessin pour l'examiner longuement. Elle ne riait plus. Mon cœur battait très fort. Qu'allait-elle dire? Enfin, elle se retourna et déclara avec un sourire :
— C'est d'un sentiment charmant, tout à fait artistique. C'est plein de vie, je vous le dis sincèrement. 11 faut montrer ce dessin à vos maîtres. Ils en seront contents.
Encore émue de ces éloges, j’étais mieux à même, le soir, d'accepter gaiement les taquineries de la bonne artiste sur ma gaucherie du matin.
— Je vois que vous n'avez jamais eu de basse-cour. A Paris, du reste, c'est difficile.
— Détrompez-vous, mademoiselle, dans la rue d’Assas, nous avions un jardin où il y avait quatorze arbres. Cela nous semblait presque la campagne. Nous avions une poule apprivoisée ; elle se laissait caresser de la meilleure grâce du monde, et lorsque finalement il nous fallut la mettre au pot, mes sœurs et moi nous ne pûmes nous résoudre à en manger.
Rosa Bonheur s'amusa beaucoup de cette histoire de poule. Elle
avait suivi mon récit avec une attention très vive; son visage en paraissait tout rajeuni. Je me doutais bien que mon anecdote devait réveiller dans sa mémoire de plaisants souvenirs de jeunesse. Elle me raconta aussitôt, en effet, l'histoire d'une dinde et celle d'un singe qu elle avait eus.
ROSA BONHEUR Dessin par Anna Klumpkc.
— Ce dernier était un petit diable, un vrai touche-à-tout; il volait le sucre de mon verre d'eau, non pas pour le manger, mais pour le mettre dans la veilleuse. N'ai-je pas eu la malencontreuse idée d'entreprendre de faire son éducation? Il acquit ainsi la manie d'imiter ce qu il me voyait faire, et tout particulièrement de manier ma palette et
mes pinceaux, aussi avais-je une peur bleue chaque fois qu'il entrait dans mon « sanctuaire », tant je craignais qu'il ne barbouillât mes toiles. Lorsque Nathalie ou moi nous le grondions, il nous faisait des pieds de nez. Ne pouvant triompher de ses caprices, je l'ai donné au Jardin des Plantes, où j'ai eu plusieurs fois le plaisir de le voir gambader dans la grande cage.
Après dîner, Rosa Bonheur m'a montré quelques daguerréotypes pris d'après elle lorsqu'elle était toute jeune fille.
— J'ai bien changé, n'est-ce pas, mais j'ai toujours conservé l'habitude de porter les cheveux courts; je ne les avais pas plus abondants qu'ils ne sont maintenant ; mais, au lieu d'être blancs, ils étaient brun foncé, avec quelques reflets rouges. Je vous donne ces épreuves, les voulez-vous ?
— Vraiment, vous me les donnez?
— Que voulez-vous que j'en fasse, elles seront très bien entre vos mains; j’aime mieux que vous les ayez. Bonsoir, demain je vous donnerai une séance.
Mercredi, 1 3 juillet.
Ce matin, Rosa Bonheur m a emmenée avec elle en forêt. Tandis que Panthère allait au pas, le long d une allée délicieuse, mademoiselle m a questionnée sur les relations que j'avais à Boston. Après quoi elle m'a dit :
— Vous avez autant de bons amis en France; moi la première, car je vous aime beaucoup. Vous est-il agréable que je le dise. Et vous, m'aimez-vous un peu, Anna ?
— Chère mademoiselle
— Je le vois bien. Pour mon compte, je vous ai toujours porté beaucoup de sympathie.
A notre retour, Rosa Bonheur m'a donné une séance pour me permettre de terminer le dessin. L'ayant examiné :
— Laissez-le comme cela, dit-elle, il est très bien et peut vous servir pour la peinture.
— Je réclame encore dix minutes pour terminer l’oreille, si vous le voulez bien, M. Tony en sera plus satisfait.
— Ah! dit-elle d'un ton moqueur, je vois que vous persistez à préférer ses conseils aux miens Mais vous avez raison, poursuivit-elle
un peu nerveusement, seulement quand la « grande Rosa Bonheur » vous dit : « Laissez le dessin comme cela, il est très bien », il me semble que cela doit vous suffire. Du reste, la séance est terminée, faites ce que vous voudrez, je monte travailler.