REMISE I)E CERFS DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR
créer moi-même, ce qui m’avait valu, cinq ans plus tard, de remporter une mention honorable au Salon. « Mais que de fois, mademoiselle, je suis retournée au Luxembourg, ajoutai-je, pour m’arrêter devant la toile qui avait exercé une si heureuse influence sur ma carrière. J'espérais bien avoir quelque jour la faveur de baiser la main qui avait fait ce chef-d'œuvre, aussi le 2 octobre 1889 marquera-t-il un événement inoubliable dans ma vie. Et voici que maintenant je travaille ici, chez vous, dans votre atmosphère; vous avez assez confiance dans mon pinceau pour le charger de copier vos traits ! G est une réalité délicieuse. Quelle joie pour moi, le jour où j'aurai accompli cette grande tâche 1
Trouvez-vous que le portrait avance assez vite? En êtes-vous contente? »
Au lieu de répondre à ma question, Rosa Bonheur se contenta de dire :
— C'est gentil de m'avoir raconté tout cela, .le vois que vous avez eu des commencements un peu semblables aux miens, mais je n'avais plus de mère pour se réjouir avec moi de mes succès, comme la vôtre a pu le faire.
Et nous étant assises, elle se mit à me raconter des histoires de ses jeunes années.
Dimanche, io juillet.
La matinée a été orageuse. Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur est entrée dans batelier, où je me préparais à la séance de pose promise pour l'après-midi.
— Eh bien! non, lit-elle, je ne poserai pas aujourd'hui, c'est dimanche. Mais nous ne perdrons pas notre temps pour cela; je vous emmènerai en forêt. Cependant, jusqu’à trois heures, qu'allons-nous faire ?
— Permettez-moi de vous photographier avec la couronne de lauriers sur la tête ?
Elle y consentit, en s'écriant avec bonne humeur : « Ce sera la vieille Europe couronnée par la jeune Amérique ». Je pris plusieurs poses; après quoi, Rosa Bonheur replaça la couronne sur le bois du cerf et dit :
— Je ne veux plus qu'elle bO/tfge d'ici, jusqu’au jour où on viendra la chercher pour la mettre avec moi dans mon cercueil. Vous y veillerez,
n'est-ce pas? Pourquoi avez-vous les larmes aux yeux, Anna? Je
ne suis pas triste, moi, au contraire, je reprends goût à la vie. Venez fumer une cigarette avec moi et vous développerez vos plaques avant notre promenade.
Lundi, 1 1 juillet.
Ce matin, Rosa Bonheur m'a dit :
— Je vous donnerai une bonne séance aujourd'hui ; seulement, je veux que vous fassiez de moi un dessin dans la même pose que votre portrait. Un autre jour, vous calquerez ce dessin et vous ferez une étude très terminée de la tête. Une fois que vous aurez ces documents, vous finirez d'après eux la tête de la grande toile; elle est déjà très avancée.
Surprise de ces exigences et n'ayant nulle envie de m'assujettir à de si laborieux préliminaires, je lui demandai si elle n'était pas satisfaite du grand portrait.
— Si, mais je désire, dans votre intérêt, que vous suiviez un peu plus ma méthode de travail. 11 ne faut pas s'attaquer d'emblée à une toile
« LA VIEILLE EUROPE COURONNÉE PAR LA JEUNE AMÉRIQUE. » Rosa Bonheur photographiée par Anna Kluinpke.
définitive. Une pochade ne suffit pas, il faut faire des études sérieuses. Ne craignez pas que ce soit une perte de temps. Vous recueillerez ainsi des documents qui vous resteront et que vous pourrez consulter sans
cesse.
— Chère mademoiselle, répondis-je, je comprends que cela vous ennuie de poser; j'accapare tout votre temps qui est si précieux. Voulezvous que nous interrompions les séances; je les reprendrai plus tard.
— Non, répliqua-t-elle, à moins que cela ne vous ennuie de rester avec moi ; mais je veux que vous écoutiez mes conseils et non ceux de M. Tony.
Puis, avec un peu d'impatience :
— Du reste, mon « sanctuaire » a besoin d’être nettoyé, je vais sonner Céline et vous allez nous aider.
.le me mis à épousseter les chaises, tandis qu'elle s'occupait à autre chose, ce qui ne l'empêchait pas de dire :
— Vous semble/, un peu ahurie, Anna, de ce que « la grande Rosa Bonheur » — elle disait cela avec emphase — fasse elle-même le ménage dans son atelier, quoiqu'elle ait cinq domestiques.
— Mais oui, j’en suis un peu étonnée.
— C'est une habitude que j'ai gardée de mon enfance : votre estime pour l'auteur du Labourage Hivernais est-elle diminuée de me voir faire le travail d'une servante?
— Oh ! mademoiselle, comment pouvez-vous croire qu'une Américaine puisse cesser d'estimer quelqu'un parce qu elle le voit faire usage de ses mains? Est-ce que notre principale doctrine nationale n'est pas le respect du travail ?
— Moi qui suis Française, je pense comme vous. C’est ce qui fait que j'aime les enfants du Nouveau-Monde; ce ne sont pas des admirateurs de la vie oisive.
Quand tout fut en ordre : « J'ai faim, dit-elle, descendons, nous avons bien gagné notre déjeuner, mais comme M. Tedesco vient cet après-midi, je ne vous poserai pas. »
J'ai raconté à M. Tedesco que j'avais reçu une invitation pour 1 Exposition de Pittsburg et que je me proposais d'y envoyer le portrait auquel je travaille. Notre conversation a paru intéresser Rosa Bonheur; elle aussi veut exposer à Pittsburg, si elle peut terminer à temps ses Bœufs et Taureaux d’Auvergne.
Mardi, 1 2 juillet.
Mademoiselle m'a envoyée ce matin avec Céline au marché de Moret. 11 était tout près de midi quand nous sommes rentrées à By. Les paniers de provisions furent apportés dans l'atelier. Rosa Bonheur écrivait ; elle s'interrompit aussitôt pour passer l’inspection générale de ce
que Céline avait acheté, et ce n'est pas sans une certaine surprise que je la vis se montrer si bonne ménagère.
Pendant ce temps. Charley et Daisy s'étaient approchés d'un panier contenant deux canards vivants, qui prirent peur et se sauvèrent. Vacarme et cris. Céline finit par en rattraper un; elle me le donna à tenir par les ailes pendant que Posa Bonheur poursuivait l'autre qui s'était blotti au fond de l'atelier, près de la Foulaison.