RO SA B O N H K U R
que je vois sur cette toile l'ovale de votre ligure et l'expression de vos yeux. Mettez-vous à côté, que je compare.
Elle me regarda longuement. Ouvrant alors un carton, elle en tira un dessin :
— Voici encore ma mère dans un costume landais; c’est presque votre profil. Montrez-moi la photographie que j’ai prise de vous l’autre jour ?
Il y eut un moment de silence. Au lieu de replacer la toile au fond de l'atelier, lace au mur, Rosa Bonheur la disposa sur un chevalet en disant :
— Je tiens beaucoup à ce portrait; que de fois ma mère m’a protégée au cours de ma vie. — Sa voix prenait un ton de tristesse très grande. — Je ne pourrai vous poser aujourd'hui, poursuivit-elle, laites ce que vous voudrez. Je viendrai vous voir vers trois heures.
Une fois de plus, en dépit des promesses, il fallait me résigner à me passer de modèle. Je me mis aux accessoires. Lorsque Rosa Bonheur vint me retrouver, elle dit à peine quelques mots de mon travail, alluma une cigarette, s’étendit sur la chaise longue et se mit à contempler sa Foulaison.
— Ne finirez-vous pas votre toile pour l'Exposition de 1900? demandai-je.
— Je le voudrais bien, mais il me faut un peintre en bâtiment pour couvrir le ciel.
— Un peintre en bâtiment, y pensez-vous, mademoiselle ?
— Pourquoi pas, il montera plus facilement que moi sur les planches, et, pendant que le ciel sera encore frais, je finirai les détails dans la pâte. Un peintre en bâtiment peut très bien faire ce travail, vous ne le croyez pas ?
— Mademoiselle, répliquai-je, voulez-vous que je sois votre peintre en bâtiment? doute boiteuse que je sois, et malgré qu’il me faille une canne pour marcher, je suis assez alerte pour grimper sur n’importe quel échalaudage. Si jamais l'envie vous prend de m’engager, faites-moi revenir d'Amérique.
— Ma chère Anna, c’est entendu, je vous ferai venir exprès. Si ma Nathalie avait vécu, j'aurais terminé la Foulaison ; elle aussi voulait taire ce que vous me proposez; elle était si dévouée à ma gloire! elle avait tant d'ambition pour moi!
Continuant notre conversation sur la Foulaison, je demandai à Rosa Bonheur si elle était d'avis que, dans un tableau, les détails dussent être bien poussés.
— Ah! oui, j aime à exécuter les détails; mais il faut toujours au premier plan sacrifier le deuxième, qui doit rester relativement dans le lointain, quoiqu il puisse être terminé sans pour cela nuire à l'ensemble
— Oh! mademoiselle, dis-je en l'interrompant, permettez-moi de fixer une expression que je vois sur votre figure.
— Ce qui n est pas cherché, lit-elle avec un sourire, est souvent beaucoup mieux que ce qui lest. Il y a un vieux proverbe français qui dit que le style c'est 1 homme; cela veut dire qu’on traduit sa nature dans ce qu on écrit et dans ce qu on peint.
— Voyons ce que vous avez fait, dit-elle en se levant après un long moment ; c est fini, n est-ce pas ? car il lait trop chaud pour poser davantage.
Elle était devant ma toile.
— Mais c'est bien, Anna, voici ce que j'appelle dessiner, et si Dieu veut entendre ma prière, c'est moi, Rosa Bonheur, qui vous prédis que vous deviendrez une très grande artiste.
— Que vous êtes bonne de me dire cela. Comme vous me rendez heureuse, répondis-je émue.
Elle s'approcha de moi :
— Si vous saviez comme vous me rajeunissez, Anna. Comme je suis heureuse de voir que vous m’aimez, non seulement pour mon art, mais aussi pour moi-même.
— Chère mademoiselle, je ne puis vous exprimer l'admiration que j'ai pour vous et pour tout ce qui est sorti de vos mains. C’est un culte auquel je resterai toujours fidèle
— Vous m'attendrissez Qui sait, peut-être en voyant la tristesse
que j’ai au cœur, ma chère Nathalie s'est-elle dit : « Il faut que j’envoie
à ma chère Rosa une amie sincère » le vous aime beaucoup, Anna,
et votre vieille amie deviendra une mère, une sœur pour vous. Et vous,
vous deviendrez une grande artiste comme moi, je vous le prédis
Descendons au jardin.
Au moment où nous sortions, une voix criarde s'éleva qui appelait : Rosa ! Rosa !
— C’est Coco qui réclame son morceau de sucre quotidien. — Coco était un superbe ara, rouge et bleu, qui s’était rappelé à l’attention de Rosa Bonheur en l'apercevant. — Je n’ose pas trop m’approcher de son grand bec, poursuivit-elle, car mes efforts pour l’apprivoiser n'ont pas été très heureux jusqu’ici. Il me lient encore rancune d'une correction que je lui ai administrée un jour qu’il avait failli me saisir le doigt.
Cependant, ce petit sauvage possède beaucoup de talents de société. Il prononce à merveille les commandements militaires : « Portez armes! un, deux, trois! » Il imite le bruit du tambour d'une façon remarquable. Lorsqu’il va pleuvoir, il ne cesse de jacasser et continue de bavarder aussi longtemps que dure la pluie. C est un aussi bon prophète que Mathieu Landsberg.
Tout proche de l’ara s'élevait une grande cage : Rosa Bonheur l'entr’ouvrit et donna quelques caresses à une tourterelle blanche dont elle n'avait pas à craindre les coups de bec.
— Elle me connaît bien, c'est une vieille amie, elle a près de trente ans. Que de souvenirs elle vous conterait si elle avait la parole ! Elle a été l'amie de mes chiens, de mon aigle et de tous mes chats.
Lundi, 1 8 juillet.
Il fait 32 degrés de chaleur !
— Je ne puis vous poser encore aujourd'hui, me dit Rosa Bonheur. Eaites-moi une petite pochade de vous-même, cela me fera plaisir. Je monte, car j'ai à retoucher un dessin pour M. Tedesco.
Ces perpétuelles remises au lendemain me contrarient plus que je ne le saurais dire et je n'ai pas été maîtresse de dissimuler une petite moue de mécontentement, après le déjeuner, en voyant Rosa Bonheur se mettre à écrire. Elle s'en est aperçue, mais la manière dont elle s'est excusée me laisse encore pleine d’attendrissement à l'heure où je trace ces lignes.
— Si je ne peux vous servir de modèle, c'est parce que j'écris à votre mère, me dit-elle en même temps qu elle achevait sa lettre. Asseyezvous auprès de moi.
Et l’excellente femme me lut ce qui suit :
Chère madame Klumpke,
By, le 18 juillet 1898.
J’éprouve le plaisir de venir vous dire combien je me suis attachée de l’ânie et du cœur à votre tille, mademoiselle Anna, qui est un ange de bonté. Malgré mon âge, car je suis plus vieille que vous-même, mon cœur est resté affectueux, comme était du reste celui de la mère adorée que j’ai perdue à l'âge de onze ans.
J’ai aussi perdu une amie qui était mon ange gardien et depuis je luttais entre le désir de quitter la terre et celui d’y laisser encore quelques preuves du talent que Dieu m’a accordé, et voici que les nobles âmes que j’aime toujours, quoique n’habitant plus ce monde, m’envoient une amie et en même temps votre affection, je l’espère, et j’en ai même la certitude. Je suis heureuse
Bi