TIGRE ROYAL DANS LA JUNGLE
et fière que cette affection me rapproche d’une famille que j’estime si haut et d’une mère comme vous, qui l’avez formée pour l’honneur et le travail. Aussi je vous respecte, et vous pouvez, chère Madame, avoir confiance en l’honneur et en la sainteté de ma profonde affection pour votre fille.
Permettez-moi de vous embrasser comme si j’étais la soeur de vos enfants.
Votre vieille enfant,
Mardi, 19 juillet.
Quelque touchée que je sois des sentiments exprimés dans la lettre de Rosa Bonheur à ma mère, mes vœux sont loin d’être comblés, puisque je ne puis avancer mon travail, faute de bonne volonté de la part du modèle. Et voici qu'à l'inverse de mon désir même, et comme en manière de gageure, mademoiselle m a engagée ce matin à terminer la petite pochade d'après moi-même qu'elle m’avait demandée hier. Faire mon propre portrait ! est-ce donc pour cela que je suis venue de Boston. Voilà qui ne m’enchantait guère : je me mis à l'œuvre néanmoins.
Pendant que des yeux je cherchais mes traits dans la glace accrochée devant mon chevalet, la vue du portrait de la mère de Rosa Bonheur vint inopinément les distraire, et ma pensée s'attacha à la ressemblance que la vieille artiste prétendait voir entre ce portrait et moi. Si je tirais parti de cette similitude plus ou moins grande des lignes du visage, pour refaire ce portrait à contre-jour? J’arrangeai aussitôt ma coiffure à la manière de celle que Raimond Bonheur avait peinte, je pris la même pose; l'éclairage seul était différent.
Vers onze heures, Rosa Bonheur entra dans l'atelier, non sans une certaine surprise de me voir ainsi transformée. Elle n'en chercha pas longtemps la cause.
— Ah! que c'est gentil à vous! Que votre intention est bonne, s’écria-t-elle en prenant ma petite étude.
Elle se mit alors à me parler de la femme tendrement aimée dont l'image était sous nos yeux.
— Ma mère était fort jolie. Au soleil, ses cheveux bruns semblaient couleur de cuivre. Mon père n'a su mettre que de la tristesse sur son visage Votre pochade me plaît beaucoup.
Ap rès le déjeuner, je terminai donc ma pochade, mais j'attendis vainement que Rosa Bonheur vînt poser pour le grand portrait dont elle avait tourné la face contre la muraille.
— Il faut oublier votre travail, avait-elle dit, et le revoir avec un œil frais. Vous ne le reprendrez que lorsque je vous le permettrai.
Après cela, comment demander des séances?
Vers deux heures, elle m'a priée de monter avec elle au second étage, pour voir son travail de la matinée.
— Voici, dit-elle, un fusain que mes amis les Tedesco ont ramassé dans une vente pour pas grand’chose, en dépit de ma signature. Ils me l'ont apporté pour que je le retape. C'est ce que je fais, mais ni par amusement ni par intérêt : par pur souci de ma réputation. Car je déteste rafistoler ces vieilles croûtes. N'est-ce pas que c'est mauvais? Soyez franche, j'y tiens.
— Je trouve, répondis-je avec hésitation, que vos bruyères sont un peu rouges Mais oserai-je vous critiquer?
Sans me répondre directement, elle dit :
— Après ma nomination comme officier de la Légion d'honneur, j'ai tenu à reprendre ma place au combat : ainsi que noblesse, talent oblige. Or, depuis quelques années, il s'était déclaré parmi les artistes un mouvement en faveur du pastel. Je n'ai pas voulu rester étrangère à ce courant ; il me rappelait des maîtres admirés dans ma jeunesse, au musée du Louvre, sans pourtant que j'aie jamais pris une seule leçon de ce genre. Cependant l'idée que l'art est un, quoique divers, m'a encouragée à me lancer à corps perdu dans cette spécialité. J'ai donc fait quatre grands pastels, qui ont été exposés l'année dernière à la galerie Georges Petit. A mon vif étonnement, j'ai aujourd’hui le droit de dire, comme le héros de Corneille : « Mon premier coup d’essai, ce fut un coup de maître. » Tenez, voici la photographie du Parc aux moutons, celles des Bisons dans la neige , du Cerf dans la brume. Cela vous plaît-il ?
Je ne songeai pas à dissimuler mon admiration.
— Vous voyez que votre vieille amie ne manque pa> de poésie !
Croyant voir dans ces paroles quelque chose comme un reproche, je répondis un peu confuse :
— Vous ai-je froissée par mon observation de tout à l’heure ? Je n’aurais pas dû vous critiquer.
— 'Tout au contraire, reprit-elle, vous m'avez témoigné là un sentiment de sincère amitié. Je veux vous donner ces trois photographies, après y avoir mis une dédicace. Lt maintenant, allez travailler.
A six heures, Posa Bonheur est entrée comme un ouragan dans l'atelier :
— Je suis contrariée, c'est une journée de perdue, j'ai abîmé cette méchante croûte; j'ai envie de me faire sauter la cervelle.
— Attendez que le portrait soit terminé, fis-je en riant.
— Je suis en nage, j’ai envie de me noyer.