Mmo Jules Déjerine, née Augusta Klumpke
probable que je quitterai ce monde avant M"° Klumpke ; je ne voudrais donc, pour rien au inonde, la mettre dans une fausse position.
Si elle décide de vivre auprès de moi, je compte donc, en amie lovale et honnête, régler par notaire une situation très nette pour elle en ce qui pourrait lui appartenir chez moi, où elle sera considérée comme chez elle. Avec ma
Tète de chien, par Rosa Bonheur.
compagne chérie, Mlle Nathalie Micas, nous avions pris toutes nos précautions, et sa mère aussi, à cause des familles réciproques, pour éviter tous désagréments d’intérêts matériels, et ordre dans nos affaires particulières.
Quant à moi, j’ai une véritable tendresse pour votre très noble fille, et si je l’aime autant, c’est après avoir deviné sa belle nature, sa belle âme et même sa naïveté d’enfant.
Vivant seules chacune de notre côté, ne serait-il pas plus heureux pour nous de nous réunir, pour mener une heureuse vie; cultivant le même art et
ayant chacune notre indépendance, car je crois, Dieu merci, avoir trop de fierté et d’honneur pour m’imposer en quoi que ce soit. Miss Anna est libre comme l’air et je suis la première à penser comme vous, chère bonne mère que vous êtes: j’engage votre chère Anna à garder son atelier de Boston et ses relations distinguées.
Votre chère lettre ne peut que me faire vous estimer davantage, car il entre dans mon vieux cœur un peu de sentiment maternel pour votre Anna. Qu’elle vous consulte donc, ainsi que ses sœurs : je n’en suis nullement fâchée, au contraire; c’est très sérieux, et avant tout j’aime votre chère Anna pour ellemême, je vous en donne ma parole d’honneur.
Elle vous remettra après-demain elle-même cette lettre, ne voulant rien déterminer avant vos conseils. Je sais ce que vaut votre famille, illustre par vos filles, qui sont toutes des femmes de haute intelligence et du meilleur monde ; moi, chère madame, je ne suis guère mondaine; mais, par mon talent et mon honneur, je suis digne d’être l’amie de votre famille comme de vous-même.
Voilà tout ce que je puis vous dire, je sais que vous êtes la meilleure des mères, et j’éprouve pour vous affection et respect.
Sauf ma sœur Dorothée, qui, après m'avoir donné raison, sortit aussitôt de la pièce, tout le monde se tourna contre moi. Je ne m’attendais pas à ce blâme presque unanime, et j'en fus péniblement affectée.
Dans un esprit que je ne saurais évidemment que louer, mon beaufrère1 insista sur le sacrifice que je faisais de ma situation à Boston, dépeignant d’une façon brillante l’avenir artistique qui m’attendait dans mon pays.
— Qui vous dit que ce n'est pas un caprice passager de vieillard. Un prétexte quelconque ne la fera-t-il pas changer d'idée un jour ou l’autre? Et si vous cessez de vous accorder, comment vous tirerez-vous de la situation dans laquelle vous vous mettez. Songez qu'elle est sur le déclin de la vie.
— Si par malheur nous nous brouillons, répliquai-je, je retournerai à Boston. Grâce à l’expérience que j’aurai acquise auprès d’une artiste si justement populaire dans toute l’Amérique, il ne me sera pas difficile de trouver des portraits. J'aurai, en outre, la ressource de fonder un cours dans lequel j'enseignerai aux jeunes filles ce que j'aurai appris auprès de l’incomparable Rosa Bonheur.
— Je ne doute pas, dit ma mère, que tu ne sois capable de reconquérir un rang artistique aux États-Unis, mais as-tu réfléchi à la situation qui sera la tienne chez Rosa Bonheur? 11 me semble que tu es trop lière pour accepter les fonctions de demoiselle de compagnie.
— Certainement, répondis-je, mais j’ai un rôle plus glorieux à
i. Le Dr Jules Déjerine, aujourd’hui professeur à la Faculté de médecine.
remplir : je serai non seulement l'amie et l’élève de la grande artiste, mais aussi l’interprète de ses idées.
— Tout cela est très beau, mais ses amis et sa famille diront que tu vis à ses dépens.
— Je les laisserai dire ce qu’ils voudront ; j'aurai du reste un atelier à Paris pour faire mes portraits
— Ah 1 ma fille, ce ne sera pas aussi facile ni aussi productif que tu le crois, car il ne faut pas t’imaginer que les portraits vont courir après toi à By. Une fois prise la résolution de consacrer ta vie à Mlle Rosa Bonheur, il te faudra accomplir ton devoir jusqu’au bout. Réfléchis bien, il est encore temps.
Voyant que je restais inébranlable, ma mère ajouta :
— Tu peux faire part à Rosa Bonheur de nos arguments, et si elle persiste à te garder chez elle, je prie Dieu de t’assister dans ton dévouement, afin que tu parviennes à lui assurer une vieillesse heureuse.
Hier, je suis revenue à By, où ma vieille amie m'attendait, impatiente de savoir l’opinion définitive des miens.
— Je comprends les inquiétudes de votre mère, lit-elle quand j’eus achevé le récit de ce qui précède, moi aussi j'ai réfléchi depuis votre départ. Vous êtes jeune et je suis vieille, mais je vous aime sincèrement; ce n'est pas un simple caprice de femme. Pourtant, je sens que je suis égoïste. Je ne voudrais pas vous savoir malheureuse; vous êtes libre de partir, puisque votre famille ne veut pas consentir à notre bonheur; il faut que je vous le dise cependant, j'en mourrai de chagrin.
— Ne vous ai-je pas promis de vous accompagner loyalement jusqu'à votre dernier jour ici-bas ? m’écriai-je en la pressant dans mes bras.
— Ah ! mon Anna, vous êtes ma vie ou ma mort ! Si plus tard vous voulez vous marier, vous continuerez à aimer votre vieille amie, n’est-il pas vrai ? Vous ne l’oublierez pas.
— Je ne vous oublierai jamais, n’en ayez crainte, répondis-je, car je vous aime de tout mon cœur. Jusqu'à présent, je n’osais vous montrer mes sentiments. Il m’est bien permis de les avouer aujourd'hui. Ah ! si vous pouviez comprendre l’admiration que j’ai toujours eue pour vous ? C’était un vrai culte ! Et penser que me voici devenue votre fille d’adoption! que vous m'aimez tant !
— Oui, je vous aime, ma chère Anna, à ce point que je prie Dieu que nous ne nous quittions pas même dans la tombe.... Bonne nuit, mon enfant, et dormez en paix.
Ce matin. Rosa Bonheur a écrit à ma mère :
Chère madame Klumpke,
By, le 1 2 août 1898.
Depuis hier, depuis le retour de votre chère fille, Mlle Anna, nous avons bien causé et c’est après avoir bien réfléchi l'une et l’autre que nous avons décidé d’associer nos vies.
Seule et séparée jusqu’à présent, isolée, ma vieillesse était bien triste.
Mlle Anna m’a fait part franchement des craintes maternelles que vous éprouviez si je venais à mourir. J’ai donc l’intention d’arranger nos affaires le plus tôt possible, de façon à garantir toute l’indépendance honorable de l’amie qui m’est envoyée en ce monde, et vous connaîtrez ma très noble affection pour votre fille et la sincérité de mon âme, qui comprend si bien votre alfection maternelle, car je vous aime davantage en voyant les craintes que vous auriez le droit d’avoir si je n’étais pas digne de votre Anna, de vous et de votre famille.
Soyez donc bien assurée que je suis bien digne de l’affection de votre Anna, qu’elle sera honorée et heureuse avec moi et vous ne pourrez pas faire autrement que de m’aimer d’après ma conduite avec elle. Car, je vous le dis encore, je suis digne d’être son amie, la vôtre et celle de votre famille.
Permettez-moi de vous serrer sur mon vieux cœur en attendant que je puisse vous voir.
Votre très affectionnée,