R O S A HO N II F U R
ioo
maison Nous conserverez ainsi votre indépendance, tout en vivant
sous mon toit Si vous trouvez moins facilement à faire des portraits
CHÊNES DANS I.A FORÊT DE KO N T A I N E B L E A I’ . Aquarelle de Rosa Bonheur.
à Paris, ch bien, vous peindrez les femmes et les enfants du village, en
plein air; il y a tant de sujets émouvants 1 Vous m’aiderez à terminer
ma Foulaison , qui sera peut-être mon chant du cygne.
Quel bonheur de vivre désormais toujours ensemble, n'est-ce pas,
mon Anna? C’est une alliance qui n'entraînera de responsabilités que pour nous-mêmes. Nous travaillerons bien; nous gagnerons notre vie chacune de notre côté. Nous nous donnerons les jouissances que nous pourrons nous procurer par notre travail. Depuis que je sais que vous restez avec moi, je prends intérêt à tout, je veux m’occuper de tout. J'entends qu’on vous respecte et qu’on vous obéisse comme à moi-même. Quand nos deux toiles pour l'Exposition de Pittsburg seront terminées, nous ferons des changements dans la maison, nous nous installerons pour l'hiver. Avec quelle ardeur nous allons « piocher » ! Dieu m'aidera à guider vos inspirations. A votre âge, je « piochais » ferme. Je veux qu’un jour vous soyez digne d’être à côté de moi.
— Mais vous, vous êtes arrivée au sommet de la gloire.
— Au sommet de la gloire, — elle hocha la tête, — on n’y arrive jamais. Quoi qu’on fasse, il reste toujours à 1 artiste quelque chose à perfectionner. N ous verrez comme vous deviendrez forte. C'est maintenant mon unique, mon plus ardent désir, je veux faire de vous une seconde Posa Bonheur.
— Chère grande artiste ! m’écriai-je, vous n’y pensez pas, je ne peins pas des animaux, mais des hommes.
— Est-ce que les hommes ne sont pas des animaux, lit-elle en souriant. Mais considérons la question de plus haut, que l'on peigne des hommes, des animaux ou des paysages, ce sont les mêmes principes qui s’appliquent dans tous les cas. En disant que je veux faire de vous une seconde Posa Bonheur, je ne prétends pas dire que vous ferez, un second Marché aux chevaux. Je sais bien que vous resterez toujours Anna Klumpke, avec votre propre personnalité; mais, en suivant ma méthode de travail, vous gravirez un degré de plus.
— Chère amie, vous n'avez pas besoin d’invoquer l’amour de l'art pour me faire chérir une situation qui me permettra de recevoir chaque jour vos précieux enseignements. Si l'on m’accuse de demeurer auprès de vous par raison d’intérêt, eh bien, puisque vous m’aimez, ce que l'on dira me sera indifférent. Ma conscience est pour moi.
— Ne suis-je pas là pour vous défendre, Anna? Ma famille me connaît. Il est bien naturel que nous nous soyons attachées l’une à 1 autre ? Nous avons les mêmes pensées sur ce qui est beau dans la nature; nous défendons les mêmes idées, nous ressentons les mêmes sympathies. Vous me rendez la force et l’entrain nécessaires pour faire encore de belles choses. On comprendra tout cela.
A l’égard des personnes de ma famille, de mon frère, de mes neveux, de mes nièces, vous serez gentille et aimable, n’est-ce pas? mais je vous
préviens qu'il est inutile d'essayer d'amener un rapprochement intime entre eux et moi. Ils m’ont témoigné davantage d’affection sans doute depuis la mort de ma Nathalie, mais sans pour cela effacer entièrement l'impression du passé.
Cependant, Anna, si jamais vous veniez à aimer un homme et que vous désiriez l’épouser, il vous serait toujours loisible de me quitter. Cela m'attristerait beaucoup de vivre sans vous, mais je ne veux que votre bonheur. Vous êtes libre comme l'air que nous respirons.
— Je vous ai dit que je ne me marierai jamais, repris-je, et je contai à Rosa Bonheur comment, à cause de mon infirmité, mes parents m'avaient avantagée dans leur testament après m'avoir élevée dans l’idée que je coifferais sainte Catherine. Cela était de nature à m'enlever beaucoup des soucis de l’avenir. J'ajoutai que, du reste, mon art n'était pas sur ce point sans me donner des garanties. Les connaissances que j'avais acquises, je les devais à une heureuse ambition de ma mère. Elle appartient à une famille d artistes. Le souvenir particulièrement d'un de ses grands-oncles maternels, Ernest Riepenhausen \ et celui de ses deux fils, peintres aussi, qui travaillaient toujours ensemble et sur la même toile, l’avait engagée à me vouer à la carrière artistique. C’est pourquoi j'avais pris des leçons de peinture, autant du moins que le pouvaient permettre nos allées et venues entre l'Amérique et l'Europe.
Le jour où j'avais obtenu une troisième médaille à l’Exposition universelle de 1889, ma mère, dans sa joie de mon succès, avait déclaré, avec un accent de profonde conviction, que c’était pour moi le premier échelon de la gloire. Avec un pareil horoscope, mon cœur n'avait pu faire moins que d’être conquis d'une façon absolue : ce jour-là, je m’étais mariée à la peinture. Rosa Bonheur m’avait écoutée avec attention.
— Anna, lit-elle avec gravité quand j’eus fini, voulez-vous travailler avec moi comme le faisaient les deux frères Riepenhausen, et m'accompagner loyalement jusqu’à la fin de ma carrière pour recueillir mon dernier soupir ?
1. Ernest Riepenhausen, né à Gœttingue en i~65, reçut en 1800 le titre de graveur du gouvernement royal de Hanovre. C’était un homme de talent, grand érudit dans les choses de l’antiquité en môme temps qu’ami intime de Goethe. Le burin de Riepenhausen a popularisé à ce point dans son pays les œuvres de Hogarth, que beaucoup d’Allemands se sont imaginés que le grand peintre moraliste anglais était un de leurs compatriotes. Les deux fils de Riepenhausen furent envoyés à Rome aux frais du roi de Westphalie pour y copier les oeuvres des grands maîtres de la Renaissance. On les connaît surtout comme peintres d’histoire de l’école romantique, à laquelle ils restèrent fidèles toute leur vie, tout en subissant néanmoins 1 influence de Raphaël. On lit dans la Biographie Michaut, à propos des peintures de Polygnote de Delphes : « C’est un ouvrage qui perpétuera le nom des frères Riepenhausen, placé sous l’égide du grand nom de Goethe. »
— Oh! ma chère amie, pourquoi parlez-vous de la mort? Mais vous savez bien comme je serai heureuse de travailler avec vous, de vivre auprès de vous.
Vous êtes assez résolue pour vous engager à ne jamais me quitter?
— Oui, certainement, et vous pouvez être assurée que je tiendrai religieusement ma parole; ni mère, ni sœurs, ni personne n'auront la puissance d influer sur ma décision.
— Ce sera un pacte, un vrai pacte, fit-elle en riant.
— Comme celui de Méphistophélès lorsqu'il demande à Faust de lui abandonner son âme, répondis-je en riant aussi.
— C'est ainsi que je l’entends. La chose est décidée, n'est-ce pas ? Ce sera le mariage divin de deux âmes?
— Puisque vous m'adoptez dans votre cœur, je vous serai toujours fidèle.
— Merci, Anna, je sais maintenant que vous ne me quitterez pas, quoi qu’il advienne. Vous me rendez bien heureuse, car lorsqu’on a du talent et qu’on est v ieille comme moi, il est difficile de croire qu'on est aimée pour soi-même. J'espère que vous ne regretterez jamais d’avoir renoncé au mariage pour rester auprès de la vieille Posa Bonheur.
Vendredi, 5 août.
Rosa Bonheur attend pour demain la visite de M. Lelèvre de Londres, de sa femme et de sa tille. Demain aussi viendra la réponse de ma mère, et l'impatience que j'éprouve de la connaître ne va pas sans une certaine inquiétude.
Samedi, <"> août.
Déjà les invités étaient arrivés lorsqu'au moment de nous mettre à table, nous avons reçu chacune une lettre, Rosa Bonheur et moi ; le temps nous a manqué pour nous communiquer nos impressions. Durant le déjeuner, mademoiselle a fait à elle seule presque les frais de la conversation, y mettant toute sa bonne grâce et tout son charme. Nous avons ensuite passé à l'atelier, et Rosa Bonheur a promis à M. Lefèvre de terminer prochainement le tableau des Chevaux sauvages.
— N ous pourriez l'exposer en même temps que le portrait que fait Miss Anna, ajouta-t-elle.
M. Lefèvre regarda longuement mon travail, et donna son assentiment à la proposition.
— Nous avons trouvé, mon mari et moi, Rosa Bonheur beaucoup plus gaie que la dernière lois que nous 1 avions vue, me dit M"ie Letèvre
quand nous nous trouvâmes à part. .1 espère, mademoiselle, que vous pourrez rester encore quelque temps auprès d'elle? Elle rajeunit. Elle doit vous aimer beaucoup.
— Rosa Bonheur m'aime beaucoup, en effet, madame.
ROSA BONHEUR, par Anna Klumpke.
Je n'osai taire connaître encore ma résolution de demeurer avec la grande artiste jusqu’à la fin de sa vie, car la lettre de ma mère venait de me montrer qu'il restait à vaincre une opposition bien nette.
La famille Lefèvre partie. Rosa Bonheur m’a fait lire aussitôt les lignes qu'elle avait reçues.
— Cette lettre est très affectueuse, sans doute, mais ce n’est pas du tout ce que j'attendais. La vôtre est-elle plus favorable à nos projets?
— Non, hélas! répondis-je. Je vais vous la traduire.
— Votre mère s'imagine que la proposition que je vous ai faite n'est pas sérieuse, lit Rosa Bonheur quand j'eus terminé. Elle n'approuve pas que vous renonciez à la situation que vous vous êtes créée à Boston. Puisqu’elle vous donne rendez-vous pour mercredi prochain chez votre sœur la doctoresse1, vous lui porterez une nouvelle lettre de moi.
Vendredi, i 2 août.
Les journées que je viens de passer ont été des jours de lutte et d'anxiété.
Mercredi, au moment de partir pour Paris, Rosa Bonheur m'a remis un pli ouvert en disant :
— Vous lirez ce que je dis à votre mère. Ce n'est pas une réponse à la lettre que j'ai reçue, mais à celle qu elle vous a envoyée. Pénétrezvous bien des raisons que je lui donne, afin de vous défendre et de la convaincre. Souvenez-vous que je ne pourrais plus vivre sans vous ; votre famille ne me connaît pas comme vous
— Ne vous tourmentez pas, répliquai-je, soyez persuadée que je ne vais pas à Paris pour y chercher un consentement dont je n’ai plus besoin, puisque j'ai engagé ma parole de ne jamais vous quitter
— Qui sait! s'écria Rosa Bonheur, si votre famille ne se laissera pas influencer par la mauvaise opinion qu’a le monde, en général, des lemmes qui vivent ensemble. C’est contre ces préjugés que j’ai lutté toute ma vie. Heureusement, j’ai trouvé en vous l’interprète dont j'ai besoin pour que la postérité me juge avec impartialité.
Si vous vous sentez faiblir, partez ; mais songez, mon Anna, que
c'est ma mort que vous signerez en abandonnant la vieille Rosa Bonheur.
Quelques heures plus tard, j’étais au milieu des miens, et la lettre dont je m’étais chargée fut lue à haute voix.
Chère madame,
By, par Thomery, 8 août 1898.
Je réponds, ainsi que je dois le faire, sincèrement et loyalement, à votre lettre du 5 août.
Ma proposition à M"1' Anna, votre fille aînée et aimée, n'est pas faite à la légère; à mon âge. — et je suis beaucoup plus âgée que vous-même, chère madame Klumpke, — on connait tout de la vie. Je sais qu’il est juste et