‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 57 sur 220 · TETE DE CHEVAL · texte numérisé non relu

TETE DE CHEVAL

Dessin de Rosa Bonheur.

narration de ce que tut l’existence que Rosa Bonheur et moi nous avons dès lors vécue au château, existence paisible et pour la plupart des jours forcément un peu monotone, en dépit de tout ce qu’un labeur d’artistes présente de nouveauté et de poésie dans sa quotidienne répétition. Avant de commencer ce qui constitue l'objet spécial de ce livre, la vie de Rosa Bonheur, je me bornerai à noter quelques incidents auxquels je fus mêlée et les entretiens à la suite desquels je fus amenée à entreprendre un tel travail. Quant à ceux qui ont trait directement à son histoire, ils trouveront leur place naturelle à la fin de ce livre.

Non sans peine, j’étais parvenue à terminer le portrait de la noble femme. En compagnie du tableau qu’elle-même avait peint, il s'en était allé à l'Exposition de Pittsburg, et moi-même j’avais formé le dessein de le suivre de près outre Atlantique. Puisque j'avais promis à Rosa Bonheur de vivre désormais auprès d'elle, il importait que mes intérêts à Boston fussent définitivement réglés, car j’avais jusqu'à ce moment conservé là-bas mon atelier. Rosa Bonheur, bien qu’à regret, avait consenti à mon départ, et déjà je faisais mes préparatifs, lorsque survint le déplorable naufrage de la Bourgogne qui, comme on sait, entraîna la mort de cinq cents passagers. Partirai-je donc ? Rosa Bonheur ne put s'y résoudre.

— Vous êtes folle de vous exposer à de pareils dangers ? Que deviendrais-je, et qui écrirait ma biographie si mon Anna venait à disparaître dans les dots ? Envoyez votre procuration : les choses s’arrangeront sans vous.

Et pourtant j’aurais bien vouli/régler en personne mes affaires de Boston ; mon absence allait entraîner pour moi, je ne m'y trompais pas, un assez grave préjudice; d'autre part, il m’eût été fort agréable de revoir les personnes amies dont j’avais pris congé pour peu de mois et que je reverrais désormais je ne savais quand. Mais je vis Rosa Bonheur si inquiète à mon sujet que je ne pus me décider à lui infliger une contrariété aussi grande. Je renonçai à partir.

M. G ambart, auquel M. Lefèvre avait parlé du portrait que j’avais peint, venait de me proposer de l'acquérir; cette œuvre m'était devenue si précieuse par les souvenirs qui s'y rattachaient, que je ne m'en serais certainement séparée à aucun prix, si Rosa Bonheur elle-même ne s était faite près de moi l'avocate de son vieil ami.

— Je vous poserai pour un second portrait, disait-elle en manière de consolation. S’il est mieux réussi et qu’il plaise davantage à M. Gambart, eh bien, vous le substituerez au premier, en mettant comme condition qu’il en publiera une gravure.

En attendant, je me mis à travailler au portrait en blouse, selon la pose dont la photographie avait tant plu à M. Tony Robert-Fleury; mais lorsque je demandai à Rosa Bonheur de vouloir bien poser, elle me répondit :

— Je vous donnerai quelques séances, mais vous pouvez toujours terminer cette toile d’après vos études. Je n'aimerais pas figurer au Salon en blouse; c’est dans mon costume féminin que je veux que mon image soit transmise à la postérité. Le portrait que j'ai en tête différera des

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