‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 58 sur 220 · UNE HALTE DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

UNE HALTE DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR

deux autres. Je tiendrai sur mes genoux mon petit Charlev. Vous aurez bien le courage de le peindre toute seule ?

Ne vous ai-je pas dit, poursuivit-elle, l'histoire du taureau qui m'accompagne dans le portrait que Dubufe a fait de moi en 1 856 ? L’artiste m’avait représentée tout d'abord appuyée sur une table ; dès la seconde séance, j’ai réclamé; c’est alors qu’il a eu l'idée de me faire peindre, à la place de ce meuble inerte, la tète d'un taureau vivant.

M. Gambart avait commandé ce portrait ; il fut ravi du changement apporté à la toile, et la gravure s’est du reste bien mieux vendue avec ma signature.

M. Gambart désirerait peut-être que je fasse pour vous aujourd’hui

ce que j’ai fait pour Dubufe et aussi pour Mme Consuélo Fould. Si j'écoutais ce vieil ami, en effet, je passerais une bonne partie de mon temps, non seulement à embellir mes portraits, mais encore à augmenter par mes animaux la valeur commerciale de paysages faits par d'autres peintres. Maintes fois il a essayé de me convertir à ses idées là-dessus; il est même allé un jour jusqu’à m’envoyer deux tableaux, avec des indications détaillées pour y placer des animaux.

Peut-être, ma chère Anna, va-t-on vous accuser maintenant de ne plus faire que des Posa Bonheur? Mais Van Dyck n’a-t-il pas peint son protecteur à satiété, sans que personne ait jamais osé lui en faire le reproche? Des portraits de Charles Ipr, il y en a au Louvre, à Dresde, à Rome, à Vienne, à Turin et au château de Windsor. Le pinceau d'un artiste a bien le droit d'avoir de la reconnaissance

M. G ambart n’apprit pas sans un certain déplaisir que je préparais pour le Salon de 1899 un second portrait de Rosa Bonheur, et il voulut m'obliger à renoncer à mon projet. Mademoiselle n’entendit pas que j’eusse la peine de défendre ma cause. Elle lui écrivit :

Vous n’avez pas le droit, mon cher monsieur Gambart, en achetant un portrait, d’exiger qu’un artiste ne puisse en faire dix autres d’après la même personne, si ce ne sont des copies absolument semblables. Dans le cas actuel, il serait plus simple de garder le portrait que vous avez acheté. Ce portrait est très beau, d’un effet original, artistique, et malgré l’àge avancé du modèle, supérieur à celui de Dubufe.

Un soir du mois de septembre, après une promenade en forêt durant laquelle Rosa Bonheur m’avait beaucoup parlé de M"c Micas, son amie défunte, elle me demanda de lui montrer le cahier sur lequel je notais mes impressions quotidiennes.

— Je suis curieuse, dit-elle, de me rendre compte de votre style, et de la manière dont vous racontez notre vie et les propos que j’ai tenus devant vous. Sans doute, vous avez déjà consigné nombre de détails intéressants, et je n'aurai qu'à les compléter pour arriver rapidement aux événements importants de mon histoire. Quant à vos impressions personnelles, je serais enchantée de les connaître.

Depuis le jour où l'excellente femme avait appris que je relatais ses actes et ses propos, je m’attendais à la demande qui venait de m’être faite, et j'escomptais à l'avance l’embarras qu elle ne pouvait manquer de provoquer chez moi. Mon cœur battait très fort, en effet, lorsque je remis entre ses mains le journal auquel j'ai emprunté la plupart des pages qui précèdent. Rosa Bonheur parcourut plusieurs feuillets avec

une grande attention et sans faire aucune remarque. A mesure qu'elle avançait, mon anxiété augmentait, et je me demandais si la naïveté de ma rédaction ne lui paraissait pas ridicule, blessante peut-être, que sais-je: De temps a autre, elle relevait sa belle tête grise, et me considérait d'un œil scrutateur.

Arrivée enfin à la dernière page, elle ferma le cahier, se leva et s'en fut s asseoir devant sa table de travail. Là, elle prit une feuille blanche, et, non sans une certaine appréhension, je la vis tracer avec lenteur des lignes dont le secret me paraissait redoutable. Le bon sourire dont s’illumina son visage au moment où elle en écrivit les derniers mots me rassura pleinement, et c'est avec un joyeux attendrissement que bientôt je les parcourus.

AyA IK,

O'i-CLyS^N

— Cette affection divine ne vieillit pas, dit-elle quand j'eus fini de lire, elle dure au delà de notre existence terrestre. Rien n'est aussi grand ni aussi pur. L'amitié de l’âme est la vraie parenté ; elle est supérieure à celle que Dieu nous donne, puisqu'au lieu de l'accepter de ses mains, nous la choisissons nous-mêmes.

Dans les affections de famille, il manque souvent la communion des esprits. Ce sont les bonnes âmes qui vous ont envoyée auprès de moi; j’ai pour vous une tendresse extrême et vous pouvez dire que

jamais vous ne serez aimée plus que je vous aime. Ah ! pourquoi nous sommes-nous rencontrées à un âge où je n’ai plus que quelques années à rester ici-bas!

— Le Titien et Carlo Maratta n’ont quitté leur palette qu'à cent ans. Vous ferez comme eux, vous peindrez encore en 1922.

— Je ne le pense pas, mais remercions toutes deux l’Esprit infini de nous avoir fait rencontrer.

Me rendant alors le manuscrit, elle ajouta :

— Lorsque le cœur y est, les mots viennent aisément au bout de la plume, en quelque idiome que l'on s’exprime. Je crois maintenant que vous retracerez mon portrait de cette manière aussi bien que vous l'avez fait avec votre pinceau. Et vous publierez vos impressions sur moi ; vous les joindrez au récit de ma vie : ce sera le meilleur moyen de faire connaître avec sincérité les circonstances qui nous ont rapprochées, le développement progressif de l’affection que j’ai conçue pour vous et de celle que vous m'avez témoignée.

C'était une des grosses préoccupations de l'illustre femme, la question de sa biographie; elle y revenait fréquemment au cours de nos longues causeries. Certain soir, dans son atelier, assises devant sa table de travail éclairée d’une lampe, nous devisions à mi-voix. Rosa Bonheur reprit le sujet qui lui tenait à cœur.

— Bien des auteurs de talent, dit-elle, ont écrit à mon sujet une foule d’anecdotes. Malheureusement, mes biographes ont toujours laissé dans l'ombre l'amitié que j’ai éprouvée pour ma chère Nathalie et le culte que j'ai voué à la mémoire de ma pauvre mère. A ceux qui m'interrogeaient, j’ai toujours répondu avec la plus entière bonne foi ; cependant, je ne pouvais jamais oublier que je parlais à des hommes. Si je vous ai choisie pour être mon interprète auprès de la postérité, c’est parce que vous êtes une femme et que je puis m'ouvrir à vous avec une confiance plus entière. Vous comprendrez que Nathalie et ma mère ont formé à elles deux mon étoile polaire. Vous saurez exprimer mes pensées avec toute la délicatesse qui est le privilège de notre sexe. D'autre part, vous appartenez à la nation américaine. C'est là que la femme occupe depuis longtemps la situation exceptionnellement favorable que j'ai toujours rêvée pour mes sœurs françaises. Mon féminisme et mon costume ne sont pas faits pour vous surprendre. Vous en expliquerez facilement les causes. Je vous dirai tout, je ne vous cacherai rien, je ferai comme la dévote qui est devant son confesseur. Aussitôt que vous aurez achevé votre travail, vous me le montrerez ; je me

rendrai compte alors de ce que j'ai omis et des détails qu'il me faudra ajouter à mon premier récit.

L'effort qui vous sera nécessaire pour écrire en une langue qui

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