‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 65 sur 220 · RAIMOND BONHEUR · texte numérisé non relu

RAIMOND BONHEUR

Peint par lui-même.

je croyais qu'elle achetait de l’argent. Elle avait beau me donner des explications, je n'y comprenais jamais rien.

Je me rappelle aussi que tous les dimanches ma mère me mettait en blanc. Combien j'étais hère de ma robe, de mes pantalons qui la dépassaient et de mes souliers rouges! Mon père m'a peinte ainsi. Je vous assure que ce jour-là je serrais avec joie mon polichinelle sur ma poitrine et mon porte-crayon dans ma main.

Souvent ma mère se mettait à son clavecin pour jouer et chanter tout à la fois. M. Dublan l’accompagnait avec sa flûte. Tant que durait le concert, je restais assise à terre, et gravement je faisais des découpures dans une bande de papier. C’était un berger, près de lui son chien, à la suite une vache, un mouton et enfin un arbre.

Un jour le duo me sembla plus suave que d'ordinaire ; je vis M. Dublan se pencher vers la tète adorable de ma mère et lui adresser quelques observations. Je l'entendais qui disait : « Sophie, encore plus pianissimo ». Cette petite scène avait interrompu mon découpage et poussée par je ne sais quel sentiment, je m'étais glissée tout près de ma mère et je l'observais avec délice. De temps en temps, elle me jetait un regard tendre. Tout d’un coup, touchée de mon extase, elle me prit sur ses genoux, plaça mes petits doigts sur les touches de l'épinette et se mit à chanter avec mon accompagnement improvisé. Puis elle examina avec soin mes découpures. Quelle émotion douce envahit tout mon être lorsque, avec un sourire, elle me pressa sur son cœur, et me couvrit de baisers en m’appelant sa «grande Rosa ». Ah! quel heureux temps c’était là pour moi

Mes parents avaient pour amis deux familles espagnoles, les Silvelas et les Figueras. C’est à Victoire Silvelaque ma mère faisait part du petit sentiment de jalousie qu’elle éprouvait à l’égard de ma nourrice. Chez eux l’on rencontrait plusieurs de leurs compatriotes, entre autres le poète Moratin1, qui jouait volontiers avec moi et m’appelait son « joli petit chou ».

Les Silvelas quittèrent Bordeaux vers 1828 et vinrent s'établir à Paris, d’où ils engagèrent bientôt mon père à suivre leur exemple. Poussé par le désir de mieux gagner sa vie, mon père les écouta volontiers, car il lui était né un second fils, Isidore2, et il ne trouvait

1. Moratin (Leandro-Fernandez de), poète classique et auteur dramatique. Né à Madrid en 1760, il mourut à Paris en 1828. Ses comédies, le Vieillard et la Jeune fille, le Café, qui sont de 1792, et son ouvrage, Origines du théâtre espagnol, lui font un nom dans la littérature de son pays. Lors de l’occupation française, Moratin s’était rallié au roi Joseph, ce qui le contraignit à l’exil lors de la restauration de 1814.

2. M. Isidore Bonheur, ne le i5 mai 1827, est mort le iy novembre 1901.

pas que Bordeaux fût un champ suffisant pour la réalisation de ses projets d’avenir. Il vint donc à Paris, nous laissant tous les trois avec notre mère chez le bon M. Dublan (1828).

Persuadé qu'il allait facilement acquérir et fortune et réputation, mon père était arrivé plein d’enthousiasme dans la capitale. Plutus parut d’abord lui sourire en effet, et il nous réclama avec une hâte tout

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