‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 64 sur 220 · L’acte de naissance de Rosa Bonheur est ainsi conçu · texte numérisé non relu

L’acte de naissance de Rosa Bonheur est ainsi conçu

« Le dix-huit mars mil huit cent vingt-deux, à midi, est comparu le sieur Oscar-Raimond Bonheur, âgé de vingt-six ans, professeur de dessin, demeurant rue Saint-Jean-Saint-Seurin, n° 29, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né avant-hier soir à huit heures, de lui déclarant et de dame Sophie, son épouse, et auquel enfant il donne le prénom de Rosalie. Fait en présence des sieurs François Bonheur, aïeul paternel de l’enfant, cuisinier, même maison, et Guillaume Laville, commis, rue Castel-Moron, n° 3, témoins majeurs. Lecture faite du présent, le père et le dernier témoin ont signé avec nous ; le premier a déclaré ne savoir.

» Signé : O. -R. Bonheur, père. — I. avili. e.

» Marianne Pérard-Bonheur (grand’mère). »

Au moment de la naissance de sa fille, Raimond Bonheur habitait donc au n° 29 de la rue Saint-Jean-Saint-Seurin, aujourd’hui rue Duranteau, et non pas rue Sainte-Catherine, ainsi que le croyait Rosa Bonheur.

augure pour moi, semble-t-il, puisque, sans connaître cette circonstance, c'est en peignant des moutons que j'ai débuté dans la carrière artistique.

C’est peut-être à l'influence de ce signe du Zodiaque que je dois mon caractère indépendant, grâce auquel j'ai fini par triompher de tous les obstacles que les astres avaient prédits à leur manière : car, au Levant, se trouvait le signe effrayant du Sagittaire, d’autant plus redoutable qu'à l'Occident on voyait le signe également funeste du Taureau, symbole de l’aveugle fureur.

Dans ce signe se trouvait le Soleil ; la Lune, tout à fait à son déclin, en était très voisine, ainsi que Vénus. Cette disposition fâcheuse aurait paralysé mon essor, car Vénus, planète consacrée à la grâce et à l’amour, se trouvait sous la domination spéciale de Saturne, astre des méchants et des jaloux.

Si je m’étais mariée, j'aurais été absorbée par le soin de mon intérieur, comme l'a été ma mère. Ce qui m’a sauvée, c’est l'intervention de Mercure, dieu du commerce, qui se trouvait en conjonction avec Pollux, une des plus nobles étoiles du ciel.

Ma mère commença par m’allaiter; mais, comme j’étais une enfant très vigoureuse, chez laquelle la dentition avait été précoce, je lui mordis le sein, et cet accident l’engagea à me confier, bien qu'à regret, à une brave paysanne qui m’éleva à la cuillère.

Ma nourrice m’adorait ; elle allait elle-même à l’étable traire la vache qui lui paraissait la meilleure.

Ce zèle semble avoir excité la jalousie de ma mère, car au moment où elle attendait la naissance de mon frère Auguste1, elle écrivait à son amie Victoire Silvela :

Chère Victoire,

Dimanche, 12 septembre.

Ma Rosalie dort sur le lit du petit Jules, et moi je vous écris, assise à votre pupitre. Je viens de dîner avec la Abuelita, avec laquelle j’ai barbouillé l’espagnol tant que j’ai pu ; vous vous doutez comme je m’en acquitte.

Vous me manquez bien, chère Victoire. J’ai encore beaucoup de choses à préparer et que surtout je n’ai pas de nourrice. Il m’en est venu une aujourd hui qui demeure à la Souille, avec laquelle je pourrais bien m’arranger. Je le voudrais ; elle a l’air d’une brave femme ; elle est fraîche et bien portante ; son enfant, qui n’a que neuf mois, est de toute beauté ; elle court autant que Rosalie .

enfin, elle me convient parfaitement, nous sommes en déficit pour le prix

Mais, chère Victoire, je vous ennuie de mes détails de ménage ; il me semble

1. M. Auguste Bonheur, né le 21 septembre 1824, est mort le 21 février 1884, à l’Age de 60 ans.

toujours que toutes mes affaires vous intéressent autant que moi les vôtres. Au surplus, vous aurez un jour les mêmes soucis en tête; il faut espérer cependant que vous ne serez pas obligée, comme moi, de donner un lait étranger à votre enfant. Dieu veuille que vous ne vous le voyez pas enlever pour le confier à des mains mercenaires. Je ne vous le cache pas, malgré qu'on dise qu’on ne saurait avoir trop de reconnaissance pour une nourrice qui a eu bien soin de vos

M. DUBLAN DE LAHET.

D’après une miniature

enfants, je sens que je ne pourrai jamais aimer les miennes. Je ne puis supporter la nourrice de Rosalie ; je voudrais pouvoir lui faire beaucoup de bien, mais qu’elle ne vienne jamais à la maison : cette femme m’arrache l’âme quand je la vois caressant Rosalie comme si cette enfant lui appartenait

Nous habitions ordinairement avec le grand-père et la grand'mère Bonheur, pépé et mémée, comme on dit là-bas, et je me rappelle les bonnes promenades que nous faisions ensemble le dimanche à la campagne, où nous dînions; en réalité, mes premières années se passèrent

moitié à la ville, moitié à Quinsac, chez M. Dublan, où nous faisions souvent de longs séjours.

Aussi loin que mes souvenirs peuvent remonter, je vois encore l'empressement avec lequel je courais au pré où l’on mettait paître les bœufs. Ils ont failli me corner bien des fois, ne se doutant pas que la petite fille qu’ils poursuivaient devait passer sa vie à faire admirer la

beauté de leur pelage.

J’avais pour les étables un goût plus irrésistible que jamais courtisan pour les antichambres royales ou impériales. Vous ne sauriez vous douter du plaisir que j’éprouvais à me sentir lécher la tête par quelque excellente vache que l’on était en train de traire !

Ma tante Elisabeth, sœur de mon père, prétendait que mon goût pour les animaux venait tout simplement de ce que la chambre de ma mère était tapissée de sujets bucoliques.

Les fils de M. Dublan allaient à la chasse. Ma grande joie était de les suivre et de voir sauter les lapins de garenne. Une fois même, ayant voulu faire comme eux, sauter un fossé, je suis tombée dans la vase et l’on eut beaucoup de peine à m’empêcher d’être engloutie comme le fut devant moi un de mes souliers.

Au lieu d’apprendre à lire et à écrire, je préférais m’amuser avec les petits paysans. Je leur dessinais dans le sable tous les hôtes de notre basse-cour.

Les leçons de français étaient pour moi des moments toujours très pénibles; la sueur me perlait sur le front pendant que ma mère s’épuisait sans succès à me seriner l’alphabet. Un jour, cependant, elle eut une idée lumineuse : elle me dit de dessiner un âne à coté d un A, un bœuf à côté d’un B, un chat à côté d un C, et ainsi de suite jusqu’au Z, auquel répondait un zèbre, animal que je n avais jamais vu.

M M E RAIMOND BONHEUR, Peinte par son mari.

mais qui ressemblait à un cheval bariolé par un maquignon fantaisiste.

Cette intelligente leçon de choses fut une révélation pour mon cerveau enfantin; mais cela ne m'arrêta pas de crayonner avec ardeur une foule de sujets; j’essayais de faire des tableaux comme mon père et je barbouillais sur toutes les places vides que ma main pouvait atteindre.

Mon père m’ayant expliqué qu’il faisait poser devant lui les personnes pour les dessiner, l’idée me vint tout naturellement de l imiter et d’adosser mon polichinelle à une chaise, après quoi je me mettais à le copier.

Comme presque tous les enfants, j’étais très curieuse de savoir comment j’étais venue au monde ; un jour, j’interrogeai M. Dublan sur ce point qui m'intriguait si fort. Sans hésiter un instant, il me répondit : « C’est un bateau à vapeur qui t'a apportée à Bordeaux ». Mon esprit fut si vivement frappé que, dès le lendemain, je m’en allai sur les sables de la Garonne, pour voir si les bateaux à vapeur qui passaient ne m'apporteraient pas par hasard un petit frère ou une petite sœur. Je ne voyais naturellement rien venir, mais cela ne m'empêchait pas d’y retourner, comptant bien avoir plus de chance. Un certain jour, je finis par m’y endormir ; une vague m’aurait enlevée si ma nourrice, qui me cherchait, ne m’avait rattrapée et apportée à la maison complètement réveillée, mais toute ruisselante.

Un soir, tandis que je me promenais avec ma mère sur les bords de la Garonne, voyant scintiller dans l'eau l'image de la lune et celle des étoiles, je me mis à serrer de toutes mes forces la main effilée qui tenait la mienne, en m’écriant : « Maman, allons jusqu’au bout de la terre, là nous les verrons bien mieux ».

Si ma mère faisait des emplettes et qu'on lui rendait de la monnaie,

Page 1