‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 70 sur 220 · CHEF DE LA RELIGION SAINT-SIM ONIENNE · texte numérisé non relu

CHEF DE LA RELIGION SAINT-SIM ONIENNE

(Costume dessiné par Raimond Bonheur.) Fac-similé d’une lithographie de Leclerc (1832).

1 association des travailleurs et l'influence prédominante qu’il accordait à la science et à l'industrie dans la société nouvelle. La ruine de sa fortune et l’insuccès de ses doctrines l’amenèrent, en 182.3, à une tentative de suicide ; il continua son apostolat jusqu'en 1825.

s’enrôler dans la phalange des Saint-Simoniens, ma mère ne fit aucune opposition; au contraire, voyant là un moyen de le rendre plus heureux, elle l’encouragea à suivre ses inspirations; elle alla même jusqu’à proposer de s’enrôler comme son mari.

Dans les premiers temps de l'installation, alors que l'on espérait que l’institution allait se développer à pas de géants et se répandre dans toutes les parties du globe, le Conseil des apôtres avait conçu pour Paris un vaste plan de propagande. Dans chacun des douze a r rond issem en ts dont il se composait alors, l’on avait décidé d’établir un centre permanent de prédication.

Au temps où les événements que je vais vous raconter se déroulaient, je n'avais pas assez d expérience pour comprendre ce qui jeune dame saint-simonienne.

se passait ; mais de- Fac-similé d’une gravure de Maleuvre.

puis, j'ai voulu me

rendre compte des influences qui avaient formé mon caractère, et j'ai acheté les principaux ouvrages relatifs au Saint-Simonisme. Ce qui était obscur pour moi en 1 832 s'est subitement éclairé. J ai compris ce qu il y avait de noble dans la nature de mon père, mais aussi les angoisses et les douleurs de ma pauvre mère, et j'ai revécu un drame émouvant dont les péripéties ont exercé une influence incroyable sur ma vie.

Le personnel des divers foyers de lumière saint-simoniens devait se composer réglementairement de trois personnes. En premier lieu, un médecin du corps, puis un médecin de l'âme, qui était l'apôtre saintsimonien, en troisième lieu un adjoint.

Si ce beau plan avait reçu un commencement d'exécution, ma mère aurait occupé un rang d'adjoint dans l’état-major de l’armée sacerdotale. Mais les difficultés financières étaient immenses. Le Collège des apôtres ne put établir que quatre commissions de propagande; mon père figura dans l’une d'elles en qualité d’adjoint ; quant à ma mère, il ne fut plus question de rien pour elle, sinon de s'occuper du soin de ses enfants.

Autour des chefs saint-simoniens, le Père Enfantin1 et le Père Bazard, les « Pères Suprêmes », s'étaient groupés beaucoup d'hommes qui depuis sont devenus illustres. C'étaient les Pereire, les Talahot, les Hippolyte Carnot, les Olinde Rodrigues, les Edouard Charton, les Jean Raynaud, les Émile Barrault et tant d'autres.

D’une façon plus ou moins directe, toutes les idées qui agitent encore aujourd'hui l’esprit des classes laborieuses sont sorties de ce prodigieux mouvement.

AP rès la rupture survenue entre Bazard et Enfantin, mon père demeura fidèle à celui-ci et à la Famille.

Leur maison de Ménilmontant n’était pas du tout un atelier de production ; c'était, si je puis m'exprimer ainsi, un séminaire dans lequel les apôtres devaient se préparer à leur glorieuse mission avant de se disperser, comme ceux du Christ, pour porter la bonne parole à tous les points de l'horizon. Les disciples de cette religion nouvelle étaient presque tous des jeunes hommes vigoureusement constitués. Ils laissaient pousser leur barbe, et cela leur donnait un aspect majestueux. Leur costume était fort pittoresque : ils portaient en effet un pantalon blanc,

1. Enfantin (Barthélemy-Prosper) (1 796-1864) devint, après la mort de Saint-Simon, un des plus ardents propagandistes de l’idée sociale nouvelle. A la suite des journées de Juillet, ayant associé ses efforts à ceux de Bazard, le fomentateur du mouvement carbonariste contre le gouvernement de la Restauration, Olinde Rodrigues les proclama Pères Suprêmes. Les vues politiques de Bazard devaient bientôt le séparer d’Enfantin, qui rêvait la rénovation de la société par la douceur et l'affection, et, à la fois prêtre et médecin, réformait le mariage et prétendait assurer la bonne harmonie des époux par l’intervention de ceux de ses adeptes qu’il investissait des fonctions de prêtres et de confesseurs. A ce moment, la Famille devint une véritable église, dont Enfantin était le seul pontife, l’Élu de Dieu, la Loi vivante. Pour régler les conditions de l’harmonie des deux sexes, il importait qu’une femme fût associée au pontificat suprême, et l’on se mit à la recherche de la Femme-Messie, la Mère. Malgré les attaques de ses anciens amis, Enfantin voyait chaque jour s’accroître le nombre de ses fidèles ; des missions étaient envoyées au loin. Les poursuites de i832 coupèrent court à toutes ses espérances. Après son retour d’Égypte, où la plupart de ses compagnons s’étaient faits musulmans, Enfantin fut successivement maître de poste, membre de la commission d’Algérie, directeur de la Compagnie de Paris-Lyon, et, par intervalle, rédacteur au journal le Crédit.

un gilet rouge et une tunique d'un bleu violacé1. Détail curieux qui montre jusqu’où ils poussaient le symbolisme, le gilet était boutonné par derrière, afin qu’aucun d eux ne put s'en vêtir tout seul. A leurs yeux, c'était un moyen de les rappeler chaque jour à la pratique de la fraternité.

Comme coiffure, ils avaient adopté le béret, en souvenir de la grande Révolution.

Le Conseil des apôtres décida que les Saint-Simoniens seraient

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FABRÉ-PALAPRAT. ENFANTIN. I.’aBBÉ CHATEL.

Fac-similé d’une lithographie satirique de l’époque (:833).

partagés en plusieurs sections, dans lesquelles chacun prendrait sa part du travail quotidien nécessaire à l’entretien de la maison commune. Les uns ciraient les bottes, les autres balayaient les chambres, quelques-uns s’occupaient de la lingerie. Il y en avait qui étaient chargés de la cuisine ou bien de servir à table.

1. M. Paul Bonnefon croit pouvoir affirmer que le dessin de ce costume fut donné par Raimond Bonheur lui-même (Raimond et Rosa Bonheur, dans l'Art , 23e année, 3e série, t. III, p. 422).

On avait aussi formé une brigade de jardiniers; c'est dans cette dernière section que figurait mon père.

A ces rénovateurs du genre humain il fallait de quoi vivre. Leurs ressources consistaient en dons que faisaient les adhérents à la doctrine ou leurs admirateurs.

Toutes les fois qu'il le pouvait, le Collège des apôtres contractait des emprunts avec des capitalistes confiants dans l'avenir de l'institution naissante. Mais le service financier fonctionnait d'une façon fort irrégulière. Je me rappelle avoir entendu dire à ma mère que le Père Bouftard, trésorier général, avait besoin de plus de 200.000 francs et qu'il n'avait en caisse que y5 francs au commencement de mai i832.

La visite des amis particuliers avait lieu le mercredi ; les femmes des Saint-Simoniens ne manquaient jamais d'aller voir leurs maris et d amener avec elles leurs enfants. Ma mère faisait comme les autres, c'est ainsi que je me suis liée avec les enfants des hommes célèbres dont je vous ai donné les noms.

Pour ces pèlerinages hebdomadaires, ma mère me coiffait du bonnet saint-simonien, et cela m'a valu plus d'une fois d'ameuter dans la rue des gamins qui me jetaient des pierres en se moquant de ma coiffure et de son gros gland. Je me rappelle combien mon père était heureux de nous voir porter les couleurs de la Famille de Ménilmontant, comme il faisait fête à sa femme et avec quel empressement il lui tendait l’offrande qu'elle venait chercher et qu'il accompagnait toujours de bonnes paroles. Oh ! les bonnes paroles! elles ne manquaient jamais. Dans les moments difficiles, mon père était d’une véritable éloquence; il réchauffait l'âme de ma mère en lui faisant entrevoir le prochain triomphe du nouveau christianisme.

Le public était admis aux visites du dimanche ; il y avait quelquefois même, d’après ce que l’on m’a dit, jusqu’à dix mille spectateurs, qui restaient séparés de nous par un simple cordon et qui suivaient avec passion les exercices du nouveau culte.

La première cérémonie publique eut lieu le 6 juin 1 832 , au moment même où, dans la rue Saint-Martin, le canon tonnait contre une barricade défendue héroïquement par une poignée de républicains.

Le ciel, splendide jusque-là, se couvrit subitement; de violents coups de tonnerre retentirent et j'ai entendu un des apôtres s'écrier en regardant Enfantin : « Père, il y a à la fois deux orages ».

La solennité à laquelle nous assistions était la prise d'habit. Les uns après les autres, les apôtres venaient devant le Père Enfantin, qui

LES MOINES DE MENILM ONTANT

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LES CAPACITES SAINTSIMONIENNE S.

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Fac-similé d une lithographie de l'époque, montrant Raimond Bonheur (n° 1 1 ) occupé aux travaux de jardina

leur disait, en les regardant comme l’eût fait un grand-prêtre : « Vous sentez-vous la force de revêtir ce costume ? »

Mon père s’approcha à son tour ; je n'ai pas compris ce qu'il disait, mais depuis j’ai lu son discours dans une brochure. Vous la trouverez à la Bibliothèque de l’Arsenal à laquelle le Père Enfantin a légué ses collections. Mon père n'osait accepter le vêtement apostolique, il s'exprimait en termes touchants sur la position malheureuse dans laquelle se trouvait sa famille. Rassuré cependant par la présence de Talabot dans le corps des apôtres, il accepta enfin les insignes sacerdotaux.

Le 9 juillet eut lieu, en grande pompe, l’inauguration des travaux du Temple. La Famille se réunit sur la pelouse pour attendre l’arrivée du Père Enfantin, qui sortit de la maison avec un brillant cortège. A cause de sa belle voix sonore et de sa noble prestance, mon père était chargé de faire l'office de héraut d’armes, et ce fut lui qui annonça solennellement : « Le Père ! ».

Dans cette cérémonie furent exécutés, pour la première fois, les chants liturgiques composés par Félicien David. Ces paroles et cette harmonieont produit sur moi une impression si vive, qu'il me semble encore les entendre, lorsque je songe à ces lointains événements.

Par une coïncidence curieuse, c’est précisément ce jour de fête que le Parquet avait choisi pour lancer deux assignations contre les Saint- Simoniens.

Le Père Enfantin et les quatre principaux apôtres furent bientôt envoyés devant la cour d'assises, pour répondre d'un délit contre les bonnes mœurs et l'ordre public. Ils étaient, en même temps, poursuivis devant le tribunal de police correctionnelle pour escroquerie.

L’affaire tut appelée devant la cour d'assises le 28 août. Ces persécutions avaient rendu mon père plus ardent encore qu’il n’était auparavant. Revêtu de son grand costume, il se rendit à la cour d’assises, faisant cortège à ceux des apôtres qui avaient été choisis par le ministère public comme les boucs émissaires des péchés de l’association.

LA BÉQUÉE (1841).

Dessin de Rosa Bonheur.

Mon père était un des quarante témoins qu'Enfantin amenait pour sa défense. Ainsi que les trente-neuf autres, il refusa cependant de déposer. Indigné, en effet, des procédés du parquet, le Père leur avait intimé l’ordre de garder le silence; quant à lui cependant, il proclama hautement son intention de transformer la morale publique, et pour ses conseils présenta deux femmes, que la Cour n’accepta pas, naturellement.

Marchant à pas majestueux derrière le Père Enfantin, à travers une foule agitée des sentiments les plus divers, mon père fit à deux

reprises différentes, avec tous ses frères, le trajet de la maison de Ménilmontant au calvaire du Palais de Justice.

Condamnés par le jury le 29 août, les accusés rentrèrent silencieux et la tête haute dans l’asile de la Famille persécutée. Le 3o octobre, ils en sortirent de nouveau pour se rendre à la police correctionnelle où, cette fois, on les acquitta.

Cet heureux résultat fut célébré dans un banquet au restaurant du Veau qui tête , qui se trouvait sur le boulevard du Temple et était assez renommé dans les annales de la gastronomie parisienne.

La condamnation en cour d’assises, en dépit de la fermeté d'âme des adeptes, avait singulièrement empiré la situation de la Famille. Rares étaient les journaux qui, comme le National , tout en repoussant les doctrines saint-simoniennes, attaquaient le jugement comme portant atteinte à la liberté de penser.

Les ressources diminuèrent, et lorsque, au commencement de décembre, le Père Enfantin et scs co-accusés entrèrent à Sainte-Pélagie, ia maison de Ménilmontant était presque déserte. 11 fallut songer à se séparer.

Les apôtres se partagèrent en deux groupes : l’un qui prétendait continuer en France la propagande entreprise; l'autre, beaucoup plus nombreux, qui voulait aller répandre en Orient la doctrine persécutée. Duveyrier et d’Eichthal étaient les chefs de ce dernier groupe, qui se partagea lui-même entre l'Egypte et la Grèce.

Mon père ne put faire partie ni de l’un ni de l'autre de ces essaims de prédicateurs : sa famille à élever lui rendait la chose impossible. Mais il en éprouva un regret très vif et plusieurs fois, dans les moments d’exaltation, je l'ai entendu dire qu'il n'y avait que l’Eglise catholique pour comprendre que des hommes et des femmes qui veulent se consacrer à une grande cause doivent dès l'avance prendre leur parti du célibat.

Lorsque mon père entamait ce sujet, ma mère fondait en larmes; elle me prenait dans ses bras et m'embrassait convulsivement. J’étais trop jeune alors pour comprendre le sens de ces paroles, mais je les ai gardées gravées d’une façon ineffaçable dans mon esprit ; elles n'ont point été sans influence pour m'écarter du mariage.

Si vous voulez vous faire une idée du sentiment de bienveillance universelle qui régnait dans l'esprit de mon père, allez à la Bibliothèque Nationale, vous y trouverez un article qu’il publia dans un journal fondé après la dispersion de la Famille samt-simonienne. C'est le premier et le dernier numéro d’une feuille intitulée : Le Carnet du Théo-gynodémophile, mot qui veut dire : « l’ami de Dieu, de la femme et du peuple1 ».

Morale : Une vérité entre mille.

En religion, en politique, en morale, les opinions qui nous divisent ne sont en réalité, pour qui ne considère rien superficiellement, que l’expression, le moyen incomplet de la même volonté imparfaitement conçue, imparfaitement exprimée, imparfaitement jugée, et qui mérite notre bienveillance, notre respect plutôt que notre vaniteuse haine, car cette volonté qui anime de généreux champions est bonne, son but est le même : le bien-être, le salut de tous.

Oui, ces divisions entre les partis, qui les rendent hideux et honteux de leurs excès, qui les étourdissent, qui les aveuglent, tout cela est une fermen-

i. Dans le catalogue se trouve, au nom de Raimond Bonheur, cette pièce, qui porte la cote Zp. i3go ; c’est un petit cahier de iC pages in-8°, imprimé en 1 833 chez Cordier et. signé par E. Javari, R. Bonheur et G. Biard.

tation, un laboratoire où se travaillent, se tamisent, s’expérimentent et s’épurent le bien-être, le salut de l’humanité, et du choc qui se produit entre les opinions, naît la lumière qui les harmonise chaque jour.

Mais le mal est dans cet orgueilleux penchant à imposer violemment notre opinion particulière, sans avoir assez raison de l’ensemble, du temps et du lieu où nous sommes placés. Le mal est de ne voir de vérité, de justice qu’en nous et de ne voir dans les autres que des vices contraires.

Le mal est de ne pas assez nous rendre compte de la bonne volonté, plus ou moins lumineuse et plus ou moins clairement exprimée, qui anime des hommes si bien faits pour se fortifier dans l’union. Je parle de ceux qui, de bonne foi, ont pris une bannière et non de ceux qui s’en font un moyen de satisfaire leur cupidité, et malheureusement dans tous les partis il y a de dangereux égoïstes. Ceux-là sont les plus cruels, les plus criminels, qui se font un jeu d’obscurcir à dessein une bonne volonté, de semer la division par des arguments qu’ils savent être faux, qui abusent de la faculté interprétative et font de mauvaises et subtiles définitions. Ce sont de tels hommes dont les intentions déloyales ont fait souvent avorter le progrès des lumières et fait plus d'une fois couler le sang humain qui a inondé la terre. Mais ces turpitudes indignes de l’humanité sont emportées par l’entraînement providentiel des choses et la justice grandit et nécessite de meilleurs jugements et des actes mieux ordonnés.

R. Bonheur.

Malgré la réputation dont jouissait mon père, il ne trouva, à la suite du naufrage de la Famille, que très peu de leçons à donner. Et pourtant il avait quatre enfants à nourrir! Dans les moments de répit que lui laissait ma petite sœur Juliette, qui avait à peine deux ans, ma mère courait le cachet de musique à vingt sous. C'était là ses seules sorties, à moins que ce ne fût pour se rendre aux Halles, de grand matin, afin d’avoir à meilleur compte les légumes qui faisaient la base presque exclusive de notre nourriture. Notre position était lamentable.

Dans mon insousciance, j'étais loin de me douter de notre détresse et je priais souvent ma mère de chanter, comme elle le faisait autrefois à Bordeaux. Elle s'y prêtait toujours de bonne grâce et, chaque fois, ce que j'entendais me mettait comme en extase. Lin jour, sa voix me parut plus triste qu’à l’ordinaire et je ne pus m'empêcher de lui dire :

— Maman, arrête-toi, il me semble que tu chantes dans les rues pour recevoir des sous.

— Enfant que tu es, me répondait-elle. Eh bien, prends ce bâton et danse.

Et je dansai, heureuse de voir que ma mère me souriait tout en se replaçant à sa table de travail. Car elle travaillait beaucoup, non seulement pour entretenir les vêtements de toute notre maisonnée, mais aussi pour fabriquer des jarretières de pacotille qui lui étaient encore

moins bien payées que ses cachets de musique. C'est à peine si, en sacrifiant sa santé à ce labeur ingrat, elle arrivait à ajouter douze sous par jour à notre famélique budget.

Par surcroît de fatalité, je tombai malade, et il me semble encore voir ma mère se pencher sur moi pour me faire boire mes potions. Sa main se posait sur mon front brûlant, et je mettais mes deux bras autour de son cou, baisant longuement ses beaux yeux humides de

larmes Hélas ! les fatigues qu'elle éprouva du fait de ma maladie

achevèrent d'épuiser sa constitution, déjà terriblement éprouvée par la

misère supportée avec tant de fierté Fille mourut. Après avoir été

élevée comme une princesse, elle n'a même pas eu de tombeau Nous

étions si pauvres, qu'il fallut la laisser enterrer à la fosse commune 1

Ah ! ce que c'est que la vie 1 Ma mère, la plus noble et la plus fière des créatures, succombant à la fatigue et à la misère, pendant que mon

père rêvait au salut du genre humain Quand j’ai obtenu mes succès

et gagné de l’argent plus que je n'en pouvais dépenser, combien n'aurais-je pas donné pour savoir en quel lieu pleurer ma mère et rendre honneur à ses restes, mais il était trop tard !

i. Les funérailles de Mme Bonheur eurent lieu le Ier mai 1 8 3 3 et ses restes furent déposés à la fosse commune du cimetière Montmartre, ainsi que l’atteste le registre d’entrée.

CROQUIS D ALBUM, PAR ROSA BONHEUR

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