UN PENCHANT IRRÉSISTIBLE POUR LA PEINTURE
Après la mort de ma mère, Mme Avinée, qui l’avait élevée avec un dévouement absolu, reportant sur les enfants l’affection qu elle portait à celle que nous pleurions, conçut l'idée généreuse de me prendre auprès d’elle à Bordeaux. Mais j’avais déjà onze ans, mon père préféra lui confier ma sœur Juliette qui n'en avait que trois, et bientôt après m'emmena habiter avec lui sur le quai de l'Ecole.
Le départ de Juliette me laissait seule à la maison, mon père, qui
donnait des leçons de dessin dans >
une pension, en ayant profité pour y faire entrer à la fois mes deux frères. étude de sanglier. Ce fut ma tante Elisabeth qui s’oc-
Dessin par Rosa Bonheur. cupa de moi ; elle me confia à une
de ses amies, Mme Pèlerin, qui habitait aux Champs-Elysées, dans l’allée des Veuves, et j'allai à l’école chez les sœurs de Chaillot.
Ce que fut mon existence à ce moment-là, Eugène de Mirecourt 1 a
raconté au long de la petite brochure qui m'a été consacrée dans la série des Contemporains que l'on publiait alors 1 :
Le Bois de Boulogne..., dit-il, ne ressemblait guère à ce qu’en a fait de nos jours le génie du luxe et des améliorations.
Ce n’était qu’un fourré de jeunes arbres, assez mal peignés, et succédant d’une façon médiocre aux vieilles futaies de chênes, de hêtres et de bouleaux, abattus en 1 8 1 3 par messieurs les Cosaques.
Des avenues larges et poudreuses coupaient à angles droits ces insipides taillis, peu fréquentés dans la semaine, si ce n’est par le duel ou par le suicide.
Quelques rares bourgeois, habitants de Neuilly ou des villages circonvoisins, y venaient chercher un peu d’ombre pendant la canicule. On pouvait encore y rencontrer çà et là quatre ou cinq amateurs d’équitation, montés sur des rosses indignes, ou un égal nombre de bambins, déserteurs de la « mutuelle », qui se consolaient de la férule ou du bonnet d’àne en chassant aux papillons ou en dénichant des merles.
Malgré ses ombrages rôtis par le soleil, malgré sa tristesse et sa solitude, le Bois de Boulogne avait cependant alors une admiratrice fervente.
C’était une jeune fille, âgée de dix ans à peine.
Elle ne connaissait rien de plus magnifique au monde que cette promenade et venait y passer régulièrement tous les jours que le Bon Dieu faisait sans brouillard et sans pluie.
Avec ses traits éveillés, ses brusques allures, ses cheveux ras et sa face toute ronde, on l’eût prise pour un des héros de l’école buissonnière dont nous parlions à 1 instant même, si une robe écourtée, recouvrant à mi-jambe un pantalon d'étoffe brunâtre, n’eût été l’indice de son sexe
Visitant les berges et les lisières, elle faisait d’énormes bouquets de marguerites et de boutons d’or, ou bien elle s’enfoncait au milieu du taillis, se couchant sur l’herbe, passant des heures entières à écouter le chant des fauvettes, à observer les magnifiques effets du rayon de soleil qui filtre sous les rameaux, ou à contempler, rêveuse, les grands nuages blancs et roses que le couchant sème dans l’azur.
D’autres fois, s’arrêtant au bord du chemin, elle dessinait sur le sable, avec une branche d’arbre, tout ce qui frappait ses yeux, chevaux et cavaliers, bêtes et gens, promeneurs et promeneuses, encadrant ses personnages dans des horizons de fantaisie, tout peuplés de moulins et de chaumières.
Bientôt sa composition l’absorbait de telle sorte qu’elle ne voyait pas les badauds groupés autour d’elle.
Ceux-ci tombaient des nues et s’extasiaient devant la précision des figures que traçait la jeune fille sur la poussière de la route.
Un d’entre eux lui dit un jour :
— Sais-tu que tu dessines fort bien, ma petite?...
— Certainement, monsieur, répondit l’enfant d’un air résolu. Papa aussi dessine bien... C’est lui qui m’a donné des leçons!
i. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosa Bonheur. In-3î Paris, Havard, i856.
Inutile de dite que la jeune artiste du Bois de Boulogne était Mlle Rosa Bonheur.
Dès 1 enfance, elle révélait ses dispositions prodigieuses.
Son pèie, Raimond Bonheur, avait du talent comme artiste.
En ce qui me concerne, mon père était du moins un maître trop intelligent pour ne pas avoir reconnu mes dispositions artistiques, mais une douloureuse expérience l'avait si bien averti des difficultés que