‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 76 sur 220 · LA FIANCÉE DU SOLDAT · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE DU SOLDAT

Aquarelle peinte par Rosa Bonheur à l'âge de 16 ans.

de se meubler la tête d’études, c’est la vraie grammaire de l’art et le temps ainsi employé ne peut être que très profitable.

Les rapins qui s’étaient moqués de moi cessèrent leurs railleries du jour où ils virent que je faisais de bonnes copies.

Enfin, l’on acheta mon premier travail : j’en reçus cent francs. Vous devinez ma joie. Du coup, je crus ma fortune faite ! C est comme cela pourtant que peu à peu je suis arrivée à remplir la bourse de mon père.

Tenez, voici un daguerréotype pris à cette époque : l’album que j'ai à la main était mon compagnon inséparable ; j y croquais tout ce qui passait devant mes yeux. Mes cheveux bruns avaient des reflets de cuivre, comme ceux de ma mère. C'est après sa mort que 1 on i. Décembre 1896.

commença à me tondre ; qui donc aurait pris soin de mes boucles ? La petite robe à carreaux que vous me voyez là, avec une pelisse, était tout mon uniforme. Vous pouvez vous convaincre, par ce daguerréotvpe, que dans ma jeunesse je ne courais pas les rues de Paris vêtue en garçon, ainsi que le prétendent certains de mes biographes... C'est seulement après mes premiers envois au Salon, quand j'ai entrepris d'étudier les bœufs dans les abattoirs et les chevaux dans les marchés, que j'ai enfourché des culottes.

Ma vie avec mon père était un mélange de scènes de tristesse et

d'incidents comiques. Son atelier était rarement balayé; c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle, un vrai capharnaüm. Quand il recevait de l'argent, il le jetait dans tous les coins, de peur de le dépenser trop vite. S'il venait à en avoir besoin, il me disait : « Viens, fille, tâche de me déterrer une pièce de cent sous ».

C'est dans ce pauvre milieu que me trouva Nathalie Micas, la jeune fille qui devait occuper une place si considérable dans mon existence.

J'avais quatorze ans à cette époque, elle en avait deux de moins, mais sa taille était plus élevée. Sa famille, établie depuis longtemps à Paris, était d’origine portugaise. Un de ses grands-oncles avait été chevalier de l'ordre de Saint-Louis et lieutenant -général dans les armées de Louis XV et de Louis XVI.

Victime de la Révolution, qui avait englouti tout son patrimoine, M. Micas avait été obligé de se faire typographe. Plus tard, il s'établit fabricant de gaines et d’étuis, et sa femme dirigea un petit atelier d’une vingtaine d’ouvrières dans la rue de Montmorency, n° q3.

Un jour, mon père le vit entrer dans son atelier. M. Micas venait lui demander de faire le portrait de sa fille : « 11 faut m’accorder un tour de faveur, monsieur, dit-il sur un ton fort triste, parce que la pauvre enfant ne restera pas longtemps de ce monde. » Il parait que sa petite Nathalie était d’une santé très délicate et qui donnait de grandes inquiétudes.

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