‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 75 sur 220 · AU LOUVRE : UN R A PIN · texte numérisé non relu

AU LOUVRE : UN R A PIN

Aquarelle de Rosa Bonheur.

une boîte à lait; avec du pain, cela

constituait tout notre dîner.

Avant de me coucher, j’apprenais l'histoire de France dans un livre que mon père m’avait acheté et qui lui avait coûté vingt-neuf sous. C'était un tableau synoptique qui allait des Gaulois à la troisième année du règne de Louis-Philippe. Non content de m’y faire apprendre les grands faits historiques de mon pays, mon père exigeait que je prisse des sujets de compositions dans les événements qui frappaient le plus mon imagination.

Je me souviens d'un certain après-midi où, en manière de promenade, mon père m'avait emmenée à pied de Paris au Mont-Valérien, qui, à cette époque, était dominé par une construction très ancienne, un grand monastère, entouré d'un vieux cimetière. Arrivés là, mon père s'arrêta au milieu des tombes, sans doute pensant à ma mère qu'il avait perdue peu d'années auparavant.

En sortant du cimetière il se mit à marcher sans parler, tout absorbé dans ses pensées ; moi je le suivais comme un chien suit son maître. Et je songeais qu'un jour aussi, je le perdrais ; j'en étais toute attendrie ; alors mon affection pour lui me suggéra l’idée de placer mes pieds dans la trace des siens. D'ou me venait cette pensée, surprenante chez une enfant ? Peut-être de ma mère.

Le soir, à la maison, pour me distraire des préoccupations qui ne nous manquaient pas et de l’obsédante pensée de ma pauvre mère absente, il m'arrivait quelquefois de copier, à la lueur de la lampe, des plâtres d’animaux. Bientôt je m’aperçus que ce mode de travail avait un avantage très sérieux pour moi ; les ombres se détachaient avec une vigueur telle, que les formes des bœufs, des moutons, des chevaux, se gravaient dans mon esprit avec une facilité surprenante. Beaucoup de ces modèles étaient du sculpteur Mène h un homme de grand talent et un ami de mon père. Ces moulages merveilleux m'ont tellement intéressée que bientôt je me suis exercée à modeler moi-même des animaux pour m’en servir dans mes compositions. Je maniais la truelle avec autant de facilité que la brosse. J'ai créé ainsi tout un troupeau, des brebis, des moutons, des béliers, des bœufs, des taureaux, des chevaux et des cerfs. Ces animaux étaient tous de petite taille, vous le pensez bien. C’est moi qui ai donné les premières leçons de modelage et de sculpture à mon frère Isidore.

— Cherche ta voie, ma fille, ne cessait de me répéter mon père, cherche ta voie, aie l'ambition de dépasser Mme Vigée-Lebrun, dont tout le monde parle en ce moment. Elle est, comme toi, la fille d'un peintre, et elle a si bien fait qu'à vingt -huit ans elle fut admise à l’Académie Royale et qu elle est aujourd'hui membre de l’Académie de Rome, de celles de Saint-Pétersbourg et de Berlin.

Ces paroles me hantaient nuit et jour. Je les méditais longuement. Suivre la même voie que cette femme me paraissait une folie cependant.

Ne pourrais-je pas me rendre célèbre, dis-je une fois à mon père, en me bornant à peindre des animaux?

— Certainement, fît-il, et je te répondrai comme un roi de France :

i. Mène (Pierre-Jules), 1810-1880.

« Si Dieu le veut, tu le peux. » Que ce soit là désormais ta devise.

Depuis ce jour, je me suis attachée à copier spécialement les dessins de Salvator Rosa et de Cari Dujardin. Les tableaux dans lesquels figuraient des chevaux, des chiens ou des moutons, avaient toutes mes préférences. C’étaient Paul Potter, Wouvermans, Van Berghem, qui m'attiraient plus que tous les autres peintres. Je l’ai raconté dans le

Ladies Home Journal 1 : les vieux maîtres exerçaient sur moi une fasci-

nation irrésistible. Aussi ne saurais-je assez conseiller aux commençants

Page 1