LE BERGER ET SES MOUTONS
Tableau peint par Rosa Bonheur à l’àge de 19 ans.
quand je fis ma première visite à l'appartement des Micas : l'escalier de la maison, c’était celui de mon rêve; je le reconnus sur le champ, .le ne pus m’empêcher de faire part à Mme Micas de cette étrange coïncidence, et cela nous conduisit naturellement, Nathalie et moi, à rappeler quelques-uns de nos souvenirs d'enfance. Quelle fut ma surprise d’apprendre que nous nous étions déjà rencontrées. Une fois, c'avait été au cours d'une de ces visites du dimanche, où j'accompagnais ma mère à la maison de Ménilmontant. Certain jour que je m'étais amusée, avec d'autres enfants de Saint-Simoniens, à lancer des pommes par-dessus la muraille à un groupe de petits garçons et de petites filles qui étaient de
l'autre côté; il paraît que Nathalie était du nombre de ces gamins, qui nous réjouissaient tant, lorsque nous les voyons se disputer nos libéralités.
C'était Nathalie encore, cette petite fille que l'on promenait tous les jours sur la place Royale, et qui bien des fois m'avait amusée à cause de l'abat-jour vert que ses parents lui mettaient sur le front pour garantir ses yeux malades de l’éclat trop vif du jour! Cet abat-jour vert avait le don d’exciter les rires des petits galopins de l'école Antin, et je n'en étais pas le moins turbulent, vous le savez.
Mm0 Micas assistait souvent aux séances de portrait, et plusieurs fois elle se montra touchée jusqu'aux larmes de tout ce que je lui disais de ma mère et du culte véritable que je gardais pour sa mémoire. Cette excellente femme me prit en amitié et s'attacha désormais, autant qu'il lui fut possible, à me faire oublier la perte irréparable que j'avais faite. Comment la bonté qu'elle me témoignait n’eût-elle pas gagné mon affection et ma confiance? C'est à elle que je fis la première confidence d'un rêve dont je n'avais pas osé parler à mon père.
Une nuit, il m’avait semblé voir ma mère debout à côté de mon lit; elle était vêtue d'une robe blanche, ses cheveux bouclés flottaient sur ses épaules. Si grande que fût mon émotion, elle n’égala point ma joie, et je me dressai précipitamment pour me jeter dans ses bras. Une étrange torpeur paralysa mes membres à ce moment-là. Je m'écriai cependant : « Chère maman, tu n'es donc pas morte ? »
Ma mère se mit à sourire en faisant de la tête un signe de dénégation, puis elle posa sur ses lèvres l'index de sa main gauche, et, tout en me regardant avec des yeux pleins d'amour, elle s’etfaça aussi rapidement qu’elle m’était apparue. Le souvenir de ce songe, de cette vision, a été ma consolation pendant toute ma carrière. Depuis lors, je n’ai cessé de garder la conviction que ma mère s’était montrée à mes yeux dans le dessein de me faire comprendre qu’elle était toujours vivante auprès de moi. Que de fois, dans les moments difficiles, j'ai senti les effets de sa
protection ! Oh ! oui, c'est elle qui a été mon ange gardien, la sainte
que j’ai toujours invoquée et vers laquellè se sont élevées mes prières
Mon père faisait payer ses toiles un prix dérisoire; c’était pour lui bonne aubaine quand il parvenait à obtenir cent cinquante à deux cents francs pour un portrait. Lorsque celui de Nathalie fut achevé, M. Micas se décida à faire faire le sien et celui de sa femme. L'effet premier de ces rencontres fréquentes fut bientôt de rendre les deux hommes les meilleurs amis du monde : peut-être étaient-ils naturellement faits pour sympathiser, mais la sollicitude de mon père pour la petite Nathalie,
dont M. Micas avait été profondément touché, fut certainement pour beaucoup dans l’éclosion de tels sentiments.
Si notre logis était souvent en désordre, mes vêtements étaient loin de recevoir les soins dont ils avaient besoin. Nathalie voulut se charger d’une tâche à laquelle je m’entendais très mal : elle prit l’habitude, à cet effet, de venir un peu plus tôt et de partir un peu plus tard. En compensation. je lui donnais des leçons de dessin ; elle y prenait beaucoup de goût du reste, et montrait des aptitudes réelles; j’étais très fière de mon élève.
M. Micas et mon père voyaient avec une égale satisfaction l’affection
l’heureuse famille.
Lavis peint par Rosa Bonheur à l’âge de 19 ans.
grandissante de leurs enfants. Mon père donnait a Nathalie le nom de Nanette ; plus poétiquement, M. Micas m appelait « sa petite fleur des bois ».
Vers cette époque, mon père fut amené a taire la connaissance de plusieurs personnages dont la protection lui fut très utile : M. feuillet de Conches, M. Germain-Leduc, sans compter la famille Czartorisky. J'ai vu venir à la maison la princesse Adam Czartoriska : elle taisait de belles broderies, qui étaient vendues au bénéfice des Polonais réfugiés en France, — ils étaient nombreux alors; mon père lui a dû plus d un élève, et moi-même j’ai été donner quelques leçons le dessin à sa tille, la princesse Ida. Oh ! c étaient là des heures bien employées! Nous les passions à faire des glissades d’un bout à 1 autre de la grande galerie.
J’étais pourtant déjà jeune fille, mais je n’avais pas perdu le goût des jeux garçonniers : je crois bien qu’à vingt ans il m’est arrivé de jouer encore aux chevaux avec mon frère Isidore.
Il vint aussi à notre atelier une petite dame anglaise très drôle, qui était la femme de l'amiral Cockburn, celui qui reçut à bord du Bellerophon Napoléon, lorsqu’il dut s’embarquer à Rochefort pour l'Angleterre avant d’aller à Sainte-Hélène. Un jour, elle voulut m’emmener à Versailles et je lui dus à cette occasion ma première robe blanche.
Entre temps, nous avions été habiter rue de la Bienfaisance (i83y- 1 838), ensuite 29, faubourg du Roule ( 1 838), avant d’aller rue Rum-
<> Assemblée d'aspirants, soupirants, pleins d'espoir. Coups-d'oeil profonds de part et d'autre. Observations délicates de la part du père et de la mère, grande envie d'apprécier de la part des demoiselles, mais timidité délicieuse qui permet aux prétendants de savourer d'avance les charme* des 200.000.000 000 demoiselles. »