LES TOMBEREAUX DE PIERRES
Dessin de Rosa Bonheur.
peignent les volontés, les sensations des êtres auxquels la nature n'a pas donné d'autre moyen d'exprimer leur pensée.
Je m’efforcais de mettre dans tout ce que je faisais l'exactitude des moindres détails. Je dessinais l'animal dans les diverses attitudes qu'il prenait, et lorsqu’il venait à en changer, je n'avais pas la simplicité d'attendre qu'il lui plût de reprendre celle que j'avais trouvée intéressante. Je saisissais la nouvelle pose. Mais s'il revenait à la première, j’en profitais pour compléter le croquis commencé.
Le travail ne m’a jamais fatiguée et jamais la patience ne m a fait défaut, à ce point qu'il m’est arrivé de faire ce manège pendant cinq à six heures de suite, sans interruption.
J’avais à cette époque de si bons yeux, que je distinguais à une distance considérable les objets que je voulais étudier. Dans un paysage, aucun détail ne m’échappait et je les rendais tous avec une sincérité qui souvent déroutait le public, au point de nuire au succès de mes tableaux.
Si l’on veut se faire une idée des beautés de la nature, il importe cependant d’étudier assez minutieusement les lointains et les deuxièmes plans; ce n’est qu’ensuite qu’il convient d’estomper les détails en les
A LA PORTE DE l’ÉCURIE.
Dessin de Rosa Bonheur.
enveloppant de leur atmosphère. C’était la méthode de Wouvermans, celle de Hobbema, de Metzu, de Van Ostade, de Terburg et de Berghem. J’ai tâché de la suivre.
Mon envoi au Salon de i8q5 se composait de six toiles1; cela faisait dix-huit que je présentais depuis 1841, et qui toutes avaient été admises. Cette fois, j'obtins une troisième médaille. Si grande que fût ma joie, Nathalie se montra plus heureuse encore que moi. Je n'oublierai jamais comment sa pâleur maladive s'anima tout d’un coup
1. Salon de 1845 : les Trois Mousquetaires ; Brebis et son agneau égares pendant I orage; le Labourage , où la charrue est traînée par deux chevaux; Taureau et vaches; Bélier , brebis et agneau; Vaches au pâturage.
lorsque je lus devant elle la lettre qui m’annonçait mon premier succès. Il semble que de ce jour date vraiment notre amitié; nous nous liâmes en effet d’une façon complète et nous devînmes inséparables. Je n'étais heureuse que lorsque je la voyais près de moi ; de son côté, elle n'éprouvait pas de plus grand plaisir que lorsqu'elle venait à l’atelier, pour travailler avec moi.
La distinction que j’avais obtenue rendit plus facile la vente de mes tableaux. Je continuais de donner à mon père tout l'argent que j’en tirais, sauf cequ'il me fallut pour acheter xMargot. Margot était une iument que je m'étais mise en tête de posséder ; je la montais à califourchon, et c'est sur le dos de cette bonne bête, que, comme Don Quichotte sur son Rossinante, j'ai graduellement étendu le cercle de mes pérégrinations Quoique, dans le fond de mon cœur, je fusse restée lidèle Templière, je m’empresse de dire que pas une seule fois cependant je n'ai cherché querelle aux moulins à vent.
) : Bien souvent il m'est
arrivé, au cours de mes longues promenades, de rencontrer, sur les routes poudreuses de l'Ile-de-France, des troupeaux de ces bestiaux que l'on conduit aux abattoirs de Paris. Et je me souviens particulièrement d'une fois, — c'était à une époque où nous avions loué à Chevilly une petite maison de campagne pour y passer l'été et faire des études d'animaux, — je revenais à Paris à la nuit tombante, montée sur ma jument Margot. La route était encombrée de troupeaux