Salon de
2. Cette toile porte la date de 1854 : elle a obtenu une enchère de 32.000 francs à la vente faite le i5 novembre 1906 à la Galerie Georges Petit.
Le travail sans relâche que je menais en l’été de 1846' m’avait beaucoup fatiguée; je me sentais un grand besoin de repos, tout au moins de changement d’air; sur les instances des parents de ma bellemère, qui habitaient l’Auvergne, je m’étais décidée à me rendre auprès d eux, mais je n’entendais pas qu’un séjour de quelques mois en province, fùt-il forcé, dût être tout à fait sans profit pour mon art.
Dans les derniers jours de 1846, je partis donc par la diligence du grand bureau — car il n'y avait pas encore de chemin de fer. C'était une de ces lourdes machines à cinq chevaux qui mettaient alors Paris en communication avec toutes les parties du royaume. Ma belle-mère faisait le voyage avec moi. Ah ! nous n'allions pas tout à fait aussi vite que dans les trains rapides d’aujourd'hui. Les chevaux trottaient quand la route était plane, mais si elle venait à monter quelque peu, l’on allait au pas. Je vous laisse à penser si, dans les contrées montagneuses que nous traversions, l'occasion pour les chevaux d'aller au pas était fréquente. Et les voyageurs de descendre pour se dégourdir les jambes. J’étais généralement perchée à l’impériale, mais il ne me déplaisait pas non plus d'aller devant les chevaux, au long des côtes. Ces pays sont admirables. J'eus le temps de bien voir, durant les huit jours juste que dura le voyage de Paris à Clermont. Pour se rendre à Mauriac, où habitaient les parents de ma belle-mère, il fallait encore un jour et demi. Voici une lettre écrite de là-bas, et que je garde précieusement. Je l'adressais à Mmc Micas.
Mauriac, vendredi matin, 6 septembre 1846.
Mes chers amis, je suis ici depuis mardi, neuf heures du soir. Pardonnez-moi d’avoir tardé à vous donner de mes nouvelles comme je vous l’avais promis ; mais si vous saviez tout ce que j’ai éprouvé en voyant ce bon pays où l’on est si hospitalier, où l’on m’a tant fêtée que je n’ai pas encore eu un moment de liberté! Figurez-vous qu’ici, comme dans tous les pays de montagne, pour vous faire honneur, on ne trouve pas de meilleure manière que de vous servir à manger et à boire, comme nos premiers pères, qui avaient de plus robustes constitutions et qui faisaient honneur sans peine à leurs hôtes; mais pour moi, si je n’avais pas bientôt fini d’épuiser le nombre des parents et amis, je pourrais mourir de quelque indigestion. Pourtant, je ne serais pas brave si je ne répondais pas à leur bonne réception ; du reste, je me porte bien, et ma belle-mère encore mieux; elle a repris d’une manière surprenante depuis deux ou trois jours. Notre voyage a été heureux, et surtout pour moi, qui étais enchantée d’être perchée sur l’impériale.
Nous sommes arrivées à Clermont lundi, à six heures du matin. Vous
i. Au Saloh de 1846, Rosa Bonheur avait exposé : un Troupeau cheminant ; le Repos Moutons et chèvres ; un Pâturage; Brebis et agneau , dessin.
dépeindre ce que j’ai éprouvé en voyant le Puy de Dôme, cette montagne énorme, dont le sommet se perd dans la neige ! Si Maurice ne m’avait pas retenue, je voulais grimper sur toutes les montagnes, mais nous devions repartir le soir à dix heures pour Mauriac; cependant, après avoir déposé nos effets à l’hôtel, nous sommes montées dans une petite voiture qui vous porte à des bois à moitié des montagnes; là, j’ai encore vu de belles choses. Enfin, le soir est venu et nous sommes parties, et alors, que la route devient mauvaise !