BERGER JOUANT DE L A MUSETTE
Dessin de Rosa Bonheur.
à travers les rochers, jusqu’à Mauriac, tantôt dans les ravins, tantôt suspendue au-dessus; vous pouvez en juger : pour faire trente lieues, on met une nuit et un jour; mais il n’y a rien à craindre en ce temps-ci, c’est en hiver que c’est dangereux.
Je suis pressée pour aujourd’hui, je ne vous en dirai pas davantage; je désire savoir de vos nouvelles, répondez-moi s’il vous plaît. Madame Micas, je vous embrasse de tout coeur, et vous aussi, monsieur le pêcheur à la ligne (M. Micas); c’est un pays qu’il vous faudrait voir, prendre des truites pendant que je prendrais les magnifiques vues, les belles cascades qui roulent sur la
pierre; l’eau est comme du cristal ; c’est sauvage et beau, mille fois beau. Hier j’ai été au pont d’Ause, perchée sur un char rustique traîné par des bœufs. Demain je repars avec Jacques à la chasse. Enfin, je suis heureuse autant que je peux. Je vous embrasse.
Votre amie, votre enfant si vous le voulez,
Suivaient ces lignes à l'adresse de Nathalie :
Ma chère amie, tu vois que les distractions ne sont pas ce qui me manque , c’est si beau, par ici, que mon esprit n’est qu’à admirer et à imiter; chose
bien difficile : l’imitation est si froide pour rendre ce qui est Enfin, je ferai
de mon mieux. Ah ! si tu étais avec moi, j’en perdrais la tête de bonheur, car éprouver un plaisir sans toi, ce n’est qu’en jouir à moitié. C’est que, vois-tu, tu me comprends, toi, ma Nathalie. Il me semble qu’il y a un mois que je ne t’ai vue ; et puis, la vie est si différente de celle de Paris qu’il me semble être encore bien plus loin. Je suis tout étrange le matin ; lorsque je m’éveille, je suis tout étonnée de ne pas me trouver où mon esprit était. J'attends avec impatience de tes nouvelles. Ne m’écris pas poste restante avant que je ne te l’aie dit ; ce n’est pas si facile que tu crois d’aller les chercher. Voici où tu vas m’écrire mon adresse : chez Fauché1 2, aubergiste à Mauriac.
Je t’embrasse, ton amie,
Rosa B.
Je t’embrasse comme je t’aime.
J'ai travaillé énormément pendant les quelques semaines de ce voyage de fin d’été. Lorsqu’il me fallut rentrer à Paris, mes albums et mes cartons étaient bourrés de croquis et d'études faits d’après les sites pittoresques de cette contrée, ses habitants et les animaux que j'y avais rencontrés.
Les quatre tableaux que j’ai envoyés au Salon de 1847 ’ ont été en partie composés d'après ces études.
S'ajoutant aux récits que je faisais des incidents de mon voyage, les études que j’avais rapportées d’Auvergne avaient eu un autre effet que de me fournir des sujets de compositions, celui d'enthousiasmer tellement ma chère Nathalie qu'elle n'eut plus qu'un désir : faire à son tour ce voyage, mais le faire avec moi. Je ne pus résister à ses
1. M. Fauché était un parent de la seconde Mm* Bonheur. Sa fille épousa dans la suite M. Auguste Bonheur.
2. Salon de 1847: Labourage, paysageet animaux (Cantal); Moutons au pâturage ( Cantal) ; Etudes de chevaux étalons pur sang; Nature morte.
instances, et le Salon de 1847 ne fut pas plutôt fermé que nous partîmes ensemble. Voici, écrite d’un coin d'Auvergne, une lettre de Nathalie à sa mère :
Chère maman,
Mercredi.
Hier mardi, j’ai reçu ta lettre qui, je t’assure bien, malgré le peu de temps qui nous sépare, était attendue avec une vive impatience, quoique je ne puisse pas te dire que je m’ennuie. L’idée que je m’étais faite du pays est loin d’être
LE DÉPART POUR LE MARCHÉ ( I 8 5 4 ) , PAR ROSA BONHEUR. D’après une eau-forte de G. Greux.
près de la vérité; c’est charmant; la campagne est riche et partout l’on rencontre de quoi se mettre à l’ombre. Les chaumes sont on ne peut plus artistiques; aussi, dans ce moment, suis-je en train d’en peindre un d’après nature. Je ne veux pas dire lequel; je désire qu’on le reconnaisse. Tu me recommandes, bonne mère, de ne pas faire d’extravagances ; je te remercie, mais si tu étais là, tu ne me reconnaîtrais pas : je suis, et nous sommes pour mieux dire on ne peut plus calmes; le désir de travailler nous tient en laisse et ce n’est qu’au coucher du soleil que nous faisons nos promenades sentimentales.
Là, ma chère mère, nous voudrions que toi aussi, qui travailles tant, tu puisses te reposer. Aussi, mère chérie, es-tu le sujet de nos plus agréables conversations. Tu me dis aussi, chère mère, de ne pas trop retenir ma chère
Rosa ; je peux bien y être pour quelque chose, mais comme il y a longtemps qu’elle n’a trouvé le moyen de faire d’aussi belles études, elle se sent entraînée malgré elle. Enfin, mère chérie, nous tâcherons d’arranger cela pour le mieux, mais en attendant, nous travaillons beaucoup, et il se trouve qu’hier nous avions tous les habitants du pays sur le dos, ce qui devenait horriblement
PAGE d’album.
Croquis de Rosa Bonheur.
gênant. Il est encore une chose bien contrariante, c’est qu’il ne fait plus bien beau et que nous sommes obligées de nous mettre sous un hangar pour travailler.
Dans mon égoïsme, quoique je ne puisse t’aider, la pensée que vous avez
de 1 ouvrage contribue bien à ce que le temps ne me semble pas aussi long
Enfin, ma bonne mère, le temps et Dieu voudront peut-être que tant d’années de tiavail et de veilles ne soient pas perdues. J’allais oublier de te dire que je
me porte on ne peut mieux et que j’ai déjà des couleurs sur le côté gauche; tu vois, mère, que c’est un progrès.
Je vais laisser un peu de place pour que Rosa puisse t’écrire, car si nous sommes deux à t’écrire, nous sommes aussi deux à t’aimer du même amour. Ta fille qui t’aime et t’embrasse mille et mille fois.
Jeanne-Nathalie Micas.
A cette lettre, j’ai ajouté un post-scriptum pour Mme Micas :
Chère mère Micas, nous avons reçu votre lettre hier; Nathalie l’attendait
LES CHARBONNIERS ( I 8 7 5 ) , PAR ROSA BONHEUR. (Appartenant à M. Knocdler )
avec impatience. Je suis ici depuis trois jours. Si vous saviez comme je suis heureuse ; tout se réunit pour cela, des hôtes si bienveillants, un paysage où il y aurait de quoi faire des études de chic pendant trois mois, et avec cela, je suis avec ma Nathalie. Enlin, mère Micas, lorsque vous verrez mes parents,
dites-leur que je fais de jolies études, que je suis heureuse et tranquille
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre Rosa dévouée,
Peu de mois après notre retour de cette heureuse tournée artistique, un grand malheur devait nous frapper. Le pauvre M. Micas
tomba gravement malade; bientôt son état parut sans espoir. Peu de jours avant de rendre le dernier soupir, il nous fit appeler, mon père et moi.
— Raimond, dit-il à son ami, je suis bien malade et je ne me relèverai pas ; toi non plus, tu ne vivras pas longtemps. Laisse nos deux enfants toujours ensemble, tu vois combien elles s’aiment. Rosa a besoin de la protection et de l'afiection de ma Nathalie. Venez, mes enfants, que je vous bénisse !
Tout émues, nous nous agenouillâmes devant son lit. Ayant mis ses mains sur notre tète, le bon père Micas nous dit alors : « Ne vous quittez jamais, mes chères enfants, et que Dieu vous protège! » Puis il nous embrassa. Quelques jours après, il n'était plus1. Depuis lors, Nathalie et moi, nous ne nous sommes jamais quittées, et si la mort nous a séparées, nos âmes se retrouveront, je l'espère. Elle et ma mère veillent sur moi.
1. M. Frédéric-Louis Micas, né le 9 décembre 1802, est mort le 19 mars 1848, à l’àge de 46 ans.