‹ Rosa et GertrudeChapitre 15 sur 15 · J'ai vu le méchant lerriljlc ut verdoyant connu · texte numérisé non relu

J'ai vu le méchant lerriljlc ut verdoyant connu

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)4urier yert, mais j*ai passé , et voilk il n'était plus; je Taj chjercbé , et il ne «'est point trpnvé.

9 Tu réduis rbomme mortel en poussière et tn di3 : a Fib de rbomme , retourne en terre. » Car mille ans $ont devam tes yeux comme le jour d*bier qui est passé ou comme une yeill0 dans la nuit et tu ley emportes comme une ravine d*eau.

« Les jours de nos années reviennent à soixante et dix , et , s*il y en a de vigoureux , à quatre-vingts ans , et le plus beau de ces jours n'est que travail et tourments.

» Toute chair est comme Therbe , et la gloire de rbomme est comme la fleur de Therbe. L*berbe s*est séchée et sa fleur est tombée, maii la parole de notre Dieu demeure éternellement. »

Après que j'eus achevé cette lecture : « Telles spat, ajoutai-je , les images frappantes de vérité et éfnauvwtes de mélancolie par lesqu^sUes les saintes Écriture^ npus peignent à la fois et la brièveté de nps jours ^ et Tinévitable misère de potre courte existence , et cette parole imn)U9ble , seule planche de salut, au milieu d'un océan de douleurs. N'y goût^z-yous point avec moi, mes chers frères, cpmme m rassasiement de vérité et de consolation aus^i, à cette heure surtout où, divertis pour quelques instants de nos soins et de nos occupations terrestres, nous sommes tout entiers attentifs à la destinée d'une jeune dame qui , surprise au milieu de ses dix-neuf ans , s'est trouvée néanmoins ferme contre les aiguillons de la mort , souriante à l'appel de Dieu et prête k comparaître devant lui I Ah ! c'est bien ici, sans doute, la fleur qui est tombée, mais qui est tombée dans le champ de vie et pour y refleurir éternellement I

» Aussi , mes chers frères , même à côté de cette bière lugubre , mpme pp facp de la tendre amie à^ Ig défimt^ et

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an riscjôé de froisser ma propre douleur, eit j'ai cMri tètte jeane dame comme j'aurais fait mou enfant , je ne Teux lâ m'affîgér ni me plaindre, mais bien plutôt me réjouir de ce que voici maintenant et à tout jamais Rosa sortie de cette nDée de larmes, réconciliée avec son Dieu et habitante immortelle du bienheureux séjour I Nous l'avons perdue , il est vrai , inaiâ il est vrai aussi que si nous voulons maîtriser les murmures de la chair pour regarder par les yeux de l'âme , non-seulement nous serons forcés d'applaudir aux voies de celui qui l'a rappelée à lui , mais nous serons aussi bien plus jaloux désormais de nous apprêter à mourir comme elle, afin de posséder dès aujourd'hui l'espérance et la paix, que désolés de ce qu'elle n'est plus ou craintiis d'avoir à la suivre dans peu de temps.

» Inspù^-nous toi-même ces dispositions , ô mon Dieu , car ce sont celles-là seulement qui conviennent à l'homme né de femme , de qui la durée est si courte et que la mort n'avertit point Que cette affliction ne nous ait pas trouvés sourds , ni cette épreuve indociles'; qu'en particulier celle qui d'entre nous fait ici la plus grande perte selon le monde y fasse aussi le plus grand gain selon ta parole , en se sanctifiant du souvenir de son amie et en marchant d'un pas ferme dans la voie qu'elle lui a tracée ! Amen. »

Quand j'eus achevé ce discours , tous nous nous approchâmes de Gertrude pour lui donner des marques de notre affectueuse sympathie , puis l'ayant laissée avec la femme Miller, la vieille et la bonne dame de Yersoix , nous accompagnâmes la bière que les porteurs venaient d'enlever. Mon fils et moi nous marchions les premiers, Durand et Miller venaient après , et quand nous fûmes sortis de l'allée le cortège se forma à notre suite. J'y distinguai avec gratitude le commissaire de police , beaucoup de pasteurs de mes collègues et la presque universalité de mes paroissiens. "^ cette foule se disposa en longue colonne avec autac

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ceace que de bon ordre , et les derniers rangs circulaieol encore dans l'ombre des rues que nous marchions déjà hors des portes de la ville et sous les feux d*un soleil ardent vers cette dernière allée de hêtres jaunis qui mène au champ du repos. Au retour, tout ce cortège défila devant nous quatre» après quoi nous remontâmes auprès de la pauvre Gertrude» et auboutd*une demi-heure Durand et Miller prirent congé pour retourner à leurs affaires.

Quand ce fut l'heure pour la dame de Versoix de «e retirer

aussi , elle me supplia , en faisant valoir à cet effet des n[K)tifi

bien plausibles, de permettre que Gertrude vînt passer

quelques jours à sa campagne , auprès d'elle , et dans une

retraite aussi profonde qu'elle pourrait le désirer. Je n'y fis,

qnant à moi , d'autre objection que celle du chagrin que

j'aurais à me séparer de Gertrude ; mais celle-ci , tout en

marquant à cette bonne dame sa vive gratitude, lui fit

comprendre combien il lui était impossible d'accéder à sa

généreuse proposition. Avant bien des joui^ elle ne voulait

ni sortir ni se distraire du souvenir encore si présent de son

amie , et toute idée de quitter la chambre où elles avaient

vécu ensemble , ou les personnes qui étaient devenues leur

commune famille , lui était pour le moment insupportable.

« Ne m'en voulez point , chère madame , ajouta-t-elle , et

croyez que si des jours meilleurs doivent revenir , vous

serez , après monsieur Bernier et son fils , la personne que

j'irai revoir avec le plus de douceur ; car , comme eux , vous

avez aimé ma Rosa , et point de scandale , point de calomnie

n'a eu le pouvoir de refroidir envers elle votre bon cœur. »

IJi-dessus Gertrude et la dame s'embrassèrent tendrement»

et celle-ci, ayant accepté le bras de mon fils pour descendre

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notre escalier qui est obscur et malaisé , se trouva bientôt dans la rue où sa voiture Tattendait.

A propos de ce qu'avait dit Gertrude , et pour lui garantir raccomplissement du vœu qu'elle venait d'exprimer indirectement, je l'avertis qu'en effet, jusqu'à son départ , elle n'aurait point d'autre habitation que cette même chambre où son amie avait passé les dernières semaines de sa vie. Mais, au lieu de paraître satisfaite de cette assurance, Gertrude se prenant à ce mot de départ témoigna toute sorte d'affliction : « Moi , partir, dit-elle, moi, quitter ces lieux ! Ah! conjurez, conjurez, mon bon monsieur Bernier, cette obligation cruelle dont la seule pensée me glace d'épouvante I Oùr puis -je maintenant , ailleurs qulci et auprès de vous » goûter un calme qui ne soit pas rempli d'amertume , dépouillé de ressouvenir, affreux d'isolement I..... Ne puis-je obtenir une pension comme celle que l'on faisait à Rosa pour le moment du moins, et pour aussi longtemps que vous vivrez vous appartenir encore?... Ne puis-je me faire votre fille , votre ménagère, et, contre la seule douceur de ne quitter plus celui qui a été notre tendre père , m'efforcer , pour satisfaire à la mémoire de ma Rosa et pour contenter mon cœur , de soulager votre vie et d'embellir vos vieux jours I » A ces supplications si ingénues et si tendres , je me trouvais bien dangereusement séduit ! Néanmoins, tout en essuyant mes larmes , je protestais au moins par mon silence contre ces demandes qui auraient pour résultat , si j'y accédais, de me rendre maître et possesseur de cette enfant au préjudice des droits sacrés de ses propres parents et en contravention avec ce cinquième commandement dont j'avais naguère proclamé auprès de Gertrude la sainte et irréfragable autorité. « Attendons l'avenir, lui dis-je enfin, au lieu d'en disposer à l'avance; aussi bien ne sommes-nous point en état à cette heure de rien décider avec calme ni peut-être avec sagesse. Qui voua dit u vous n'éprouverez

BOSA £T GEaTBUDE. 219

{MIS bientôt le désir de revoir Yôtre vraie famille et d'aller ooDwder celle de Rosa ?... Ne songeons donc qu*au présent qui nous rapproche , et , pour le reste » n'anticipons ni sur les temps ni «nr des volontés qne nous ne connaissons pas encore, » H avait £illa qne je flsse effort sur ma conscience pour pouvoir parler en des termes si vagues de devoirs pourtant rigoureux , et néanmoins je vis bien que ces termes n'étaient que trop clairs et trop fermes encore pour la pauvre Gertrude , en sorte qu'à partir de eé moment sa douleur , déjà si à plaindre , se mélangea d'un morne décourageaient dont le motif était la crainte d'avoir à quitter prochainement ma maison.

Gomme j'étais encore auprès d'elle , la vieille entra pour me remettre un petitp aquet à mon adresse que je m'empressai de décacheter. C'étaient les chaînes. En les revoyant, Gertrude éprouva ce trouble des ressouvenirs doux et cruels qui viennent à se heurter soudainement , et » en ayant saisi une pendant que je lisais le billet qui accompagnait l'envoi , elle la considérait d'un regard attendri. « Gertrude , lui dis-je , j'avais été contraint , à mon bien grand regret , de vendre ces chaînes pour en faire servir le prix à désintéresser ces marchands qui avaient chargé un huissier de vous poursuivre , et voici qu'elles me reviennent ! Tous dlez donc , ma chère enfant , garder celle

que vous tenez ; pour celle-ci, elle restera entre nos mains, et ainsi se sera retrouvé l'emblème de cette amitié qui nous unit entre nous et à Rosa. » Alors je lui fis part du billet de M. Durand. Ce digne homme y disait , en termes aussi délicats que son procédé était généreux, qu'il lui avait toujours répugné die se défaire de ces chaînes , et qu'il connaîtrait la mesure de mon affection pour lui si je voulais bien les reprendre sans façon à titre de petit présent de sa part Je ne pus achever de lire ce billet sans que ma voix se cassât d'émotion , et Gertrude elle-même éprouvait les

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mouvements d'une bien vive gratitude. Alors elle me dit que le matin déjà elle avait remarqué dans la j^ysionomie de M. Durand des signes attachants de tristesse décente et de naturelle sensibilité , et quand je lui eus fait connaître à la fois les procédés de même sorte dont, à leur insu , elle et Rosa avaient déjà été l'objet de sa part , et tout le cas que je faisais d'ailleurs du noble caractère , du droit jugement et du cœur charitable de M. Durand , elle me marqua l'envie de le revoir et de lui exprimer elle-même les sentiments dont elle était pénétrée à son égard, a Au premier jour , répondis-je , ce soir même , mon enfant , car nous lui devons cette distinction , je le ferai prier de nous doifiier la soirée. »

Gertrude m'exprima ensuite le désir qu'elle aurait de faire placer un marbre sur la tombe de son amie , soit parce qu'elle goûterait du contentement à lui avoir rendu quelque hommage de cette sorte , soit parce qu'elle désirait pouvoir toujours en reconnaître la place lorsqu'elle voudrait la visiter. Ce désir de Gertrude me causa moins de plaisir eu lui-même qu'en ce qu'il me suggéra l'idée d'employer à l'érection de ce marbre les 300 francs que la mère de Rosa m'avait adressés en les accompagnant d'une invitation qui n'avait pas laissé que de contrarier péniblement mes intentions de charitable hospitalité envers sa fille. Aussi j'accueillis avec empressement ce projet d'un modeste mausolée , et je fis remarquer à Gertrude que nous avions cette somme de 300 francs à y consacrer. « C'est vrai , » songea-t-elle sans autre réflexion. A cette occasion , je reconnus fortuitement , mais avec un bien vif sentiment de plaisir , que telle était dans la pensée de Gertrude la nature toute paternelle et désintéressée des relations qui m'avaient uni à son amie et à eUe-même , qu'elle n'avait garde de s'imaginer qu'aucune sorte de salaire dût jamais venir en altérer la pureté et en fausser le caractère. C'est ainsi que toutes choses dans cette

ROSA ET GEKTKUDIi. TU

Sue bien faite avaieot le sceaa de l'élÉvalioii et le bon goût de la délicatesse natÎTe.

Le soir, M. Dnraad vint , en effet, partager notre petit repas, et je vis bien qu'ému de cette distinction, il goûtait U une de ces satisfactions dont le charme est si plein pour les coeurs à la fois modestes et avides de juste estime. Il est n^ qae Gertmde , non moins que nons , l'accueillit en ancien ami de b maison , en telle sorte que sa présence ne changea rien i l'entretien qui roula tout entier sur les qualités attrayantes et sur le sort regrettable de la pauvre

A deux jours de là je fis avec mon fils un petit relevé des dépenses de la maison durant le dernier mois. Il se trouva que, les frais du convoi mis à part, nous n'avions excédé que de cent soixante francs environ mes petites ressources courantes, en telle sorte qu*avec un peu d'économie nous arriverions bien aisément à combler ce déficit avant la fin de Tannée ; surtout après que mon fils, qui travaillait alors pour ses grands examens de ministre du saint Évangile, aurait pu reprendre quelques leçons lucratives que ce surcroît d'occupation l'avait forcé de suspendre temporairement. Aussi, à la suite de ce relevé , je roulai dans un papier cacheté les dix francs d'une part , et les cinquante francs de l'autre, que maître Durand avait éventuellement mis à ma disposition pour subvenir au dénûment de ces dames, et mon fils 3^- -^porter en lui marquant de ma part que cette

t désormais plus l'emploi auquel nous l'avions i incombait de la reprendre sans plus de fa-

lOSA ET eEBTKUDC. 323

fM qae Je a^ea anù bit moi-iDéiDe k l'égard dos cIniioM. Loraqne j'cas mis nnlre à cca petites affaires. Je voulus profiter de quelque loiâr pour faire le dépouillemeiil des lettres (pie conlenait la cassette; j'allais donc h retirer de l'armoire ponr l'ai^rter sur nu taUe. Mais il arriva que, toal en cherchant la defde b caaetle dans le tiroir où Je l'aTais placée, je Tins ï retrouver parmi d'autres papiers cette lettre que Gortrude avait écrite sous h dictée de Itosa dans la nuit du lundi au mardi. Bien qne je trouvasse odieux et repoussant d'avoir i y lire les tdooignages de tendresse qu'y prodiguait une pauvre abusée à celui-là même qui avait ourdi son dédionnetir et consommé sa perte, je me décidai i vaincre cette répugnance pour y Jeter les yeux, et ce ne fut pas en effet sans avoir ressenti les plus pénibles impressloDs qne J'achevai de parcourir les l^es touchantes que l'on va lire.

■ Je viens vous donner l'assurance, mon Ludwig , que si votre intention a été d'épronver nwn amonr, elle aura été pleinement accomplie. Je n'ai pas cessé de voos aimer avec adoration, et c'est sur ce sentiment qui remplit tout moa cceur que va se refermer ma tombe.

■ J'ai cra,m(»i Ludwig, qne je vous donnerais un enrnnt, et il y a tnen peu de Jours encore que, l'aranl senti tressaillir dans mon sein, je m'apprêtais avec enchanieraent h goûter les plus belles joies de notre vie. Mais Dieu me l'a ôté, et, du même coup, il me retire i lui. Que sa vo'""'* «oit bénie-!

■ Je vous recommande Gertrude, ii qui je de vous faire connaître ce qu'a été pour votr sieur le pasteur Bernier. Je vous supplie de à' ma tnéffloire en vous rapprochant de me:

plorant leur pardon sur moi et inr vouf dévoué ï leur afTection.

. J'ai dil b votre tendresse ma plus ft

terre, et c'est Tespoir de la voir se renouer à la mienne dans le ciel qni fait k cette heure la consdation de mes derniers moments.

» Votre Rosa. »

Quand j*eus fait cette lecture, j'ouvris la cassette, mais pour la refermer jNresqueaussitÔt et l'aller remettre à sa place. £n effet, sous Tempire des sentiments que je venais d'éprouver, chaque lettre du comte soulevait en moi d'invincibles dégoûts , et il fallut que je donnasse accès à des motifs de bien sérieuse prudence pour n'aller point de ce pas anéantir au foyer de la cuisine ces abjects monuments d'une hypocrite scélératesse. Mon fils, qui rentra dans ce moment, me demanda la cause de l'agitation qu'il remarquait empreinte dans mes traits. Je lui en fis part, et ce fut à son tour d'être bouleversé dans tout son être. « Plus tard, lui dis-je à cette occasion, tu parcourras ces lettres, et ce sera pour toi , mon pauvre garçon, une triste mais utile occasion de connaître le monde par quelqu'un de ses plus odieux côtés de perversité raisonnée, de libertinage réduit en principes, d'immoralité froide, cruelle, impitoyable, qui emprunte, pour arriver au rassasiement de ses ignobles convoitises, tous les dehors de la sensibilité, de la délicatesse et de la vertu ! Mais, ajoutai-je, il ne convient pas qu'un jeune ministre du Se^neur connaisse trop tôt ces monstruosités d'ailleurs exceptionnelles de notre nature , puisque, faute d'avoir encore assez de maturité et d'expérience, U serait exposé à les croire plus nombreuses qu'elles ne sont, et que des défiances précoces risqueraient de fausser son jugement tout en altérant sa charité. »

Ces avis ne parurent pas faire sur mon fils une bien grande impression; non pas à la vérité en vertu de cette présomption qui est d'ordinaire naturelle aux jeunes hommes, mais parce qu'en entrevoyant pour la première fois pleine-

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ment la'desdnée de cette paayre Rosa qu'il avait aimée et servie de tout son cœur sans trop se rendre compte d'autre chose que de sa brouilierie avec ses parents et des manœuvres auxquelles elle avait été en butte de la part du jenne monsieur, il éprouvait tout ensemble des mouvements d'effroi » de haine , de pitié et de douleur. Dès qu'il en eut un peu surmonté la vidence, il m'adressa des questions au sujet de Gertrude. « Gertrude, lui dis-je, est demeurée en dehors de l'irrémédiable flétrissure qui a atteint Rosa à son insu» mais cette flétrissure n'en a pas moins rejailli sur eHe, et l'infoitunée ne saurait de longtemps, jamais peutêtre, recouvrer ce qu'elle a perdu en réputation sans tache et en avantages de situation, d'estime publique, de confiance patemelie. » Alors mon fils, cédant à l'assaut de ses sentiments, déplora les larmes aux yeux le sort d'une jeune personne si pore, si bonne, si accomplie; et en même temps que le feu de la i^us vive rougeur envahissait son visage : « Mon père, ajouta-t-il timidement, est-ce que vous n'estimeriez pas que ce fût un bien pour vous, pour moi et pour Gertrude elle-même, si j'obtenais de son assentiment et de la libre volonté de ses parents qu'elle m'accordât sa main? »

Cette ouverture soudaine me remplit d'un si grand trouble et heurta tellement ce que je croyais possible de la part de mon fils en fait de prétentions de ce genre, que je brusquai une réponse péremptoire. « André, luidis-je, tu méconnais justement ta position, la mienne , et celle de Gertrude; il faut que sur l'heure tu te défasses de tels pensers. — J'y suis prêt, reprit-il, mais c'est précisément à cause de cette affection croissante que j'éprouve envers Gertrude que je n'ai pas dû vous cacher plus longtemps un vœu que vous pourriez blâmer. Toutefois considérez, mon père, qu'avant un an il se peut que je sois en état de suffire â l'entretien d'un ménage modeste ; considérez • que Gertrude , out>^'

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qa'elle ne peat plus prétendre anx a?antage8 que lui aasonit la situation antérieure , aime notre simplicité et se pkit dans notre commerce i considères enfin que jamais jeune personne, par son caractère, par ses sentiments, par sa piété, par les vertus qu'elle a manifestées au sein d'une dureé|N«uve, ne Ait aussi digne qu'un jeune homme qui cherche dans le mariage toutes les conditions d'un saint engagement et d'une union traiment chrétienne aspire à l'obtenir pour épouse et ^ lui consacrer pour la ne ses soins et sa tendresse I — André, lui di»je, encore une fois c'est aux parents de Gertrude ^ disposer d'elle, et ils lui voudront à coup sûr. une autre destinée que celle d'être dans une ville étrangère la femme d'un humble pasteur. — C'est possible, repartit mon fils, et à Dieu ne plaise que je veuille venir me mettre ï la traverse de leurs projets. Mais je vous prie de considérer, mon père , que les parents euxmêmes de Gertrude, de qui il ne dépend plus désormais de lui assurer tel sort qu'ils voudraient, pourront, après quelque surprise que leur aura causée ma demande, la trouver moins ambitieuse qu'il ne semble d'abord et y voir peutêtre un moyen de placer leur fille modestement, il est vrai, mais honorablement aussi et dans une ville où elle sera moins en butte aux traits d'injuste reproche et de déconsidération imméritée. £t ne nous appartiendrait^il point d'ailleurs , à nous qui seuls aujourd'hui connaissons Gertrude mieux que le monde , mieux que ses proches , mieux que ses parents eux-mêmes, de blanchir sa renommée par cette union et d*étre le refuge de sa destinée autrement sujette à de douloureux froissements ou encore à de longues et cruelles épreuves T »

Ces considérations, dont à quelques égards je ne pouvais méconnaître la justesse , et qui à d'autres avaient bien de la force pour me plaire , ne laissaient pas que d'ébranler ma résistance , en sorte que , tout en instruisant mon fils de

BOSA ET 6ERTRUDE. 227

l*exc«siiTe prudence qu'il fallait apporter de loin comme de près dans la manifestation de sentiments semblables à ceux qa*il venait de m'exprimer, je consentis à discuter avec lui tous les moti&, tous les moyens, et tous les résultats pro-, bables du projet au sujet duquel il venait de me faire cette soudaine ouverture. Après quoi je lui déclarai que j'exigeais néanmoins qu'il ne fît par lui-même aucune sorte de démarche,de mouvement, de signe même touchant cette affaire dont j'entendais garder à moi seul la tractation tout entière , s*il arrivait, contre mon attente , qu'elle dût avoir quelque suite dans un avenir d'ailleurs nécessairement éloigné. Sur tout ceci, excepté en ce qui concernait ce dernier point d'un avenir nécessairement éloigné , mon fils fut entièrement et respectueusement d'accord avec moi. « Mais, objecta-t-il , si vous parlez,mon père, d'avenir éloigné, je ne dis pas pour le mariage, ceci est de rigueur, mais pour des démarches, pour obtenir des parcnls de Gertrude, et de Gertrude elle-même, un assentiment, une promesse, je crains alors que vous ne compromettiez gratuitement, et le sort de Gertrude que je saurais bien faire beau et digne d'envie, et le vôtre, mon père , en même temps que le mien I Car si je brûle d'être l'époux d'une personne aussi accomplie , pouvez-vous, vousmême, n'être pas possédé de celui d'en devenir véritablement le père , puisqu'elle a marqué à tant de reprises déjà que par le cœur elle est votre fille? — André, lui dis-je alors , en essuyant quelques larmes dont j'avais défiance , tu insistes là sur ce qui doit être mis à néant dans tous nos motifs d'agir, et je te blâme de ce que, sachant bien le faible que j'ai pour Gertrude, tu t'en sers pour me séduire , là où j'ai de la besogne déjà à ne pas broncher. Je m'en réfère donc à ce que je t'ai dit tout à l'heure, et je désire que nous mettions fin à cet entretien. » Je me levai là* dessus et je pris mon chapeau et ma canne pour aller vi*

^28 ROSA ET GEftTRUDË*

siter quelques-ans de mes paroissieos; mais telle était In préoccupation qui dès lors m'avait accompagné partout, que je rentrai le soir an logis peu content de ma tournée, et bien incapable au demeurant de me rendre compte des démarches que j*avais pu faire ou des discours que j'avais pu tenir.

LÏX

Le lendemain matin, comme j*étais entré à mon ordinaire chez Gerlrnde , qui avait continué de vivre retirée dans sa chambre , je la trouvai occupée de disposer à part , et de manière à en assurer la conservation , toutes les hardes et tous les menus objets qui avaient été la propriété de Rosa à partir de son entrée chez moi. Mais elle interrompit bientôt ce travail pour me mettre sous les yeux le brouillard d*une lettre qu'elle était dans l'intention d'adresser à ses parents si j'en agréais le contenu. Dans cette lettre, Gertrude , après avoir raconté les épreuves et la mort touchante de son amie , parlait des services que je lui avais rendus et de l'affection que je lui marquais , après quoi , venant à sa position personnelle et à la convenance qu'il pouvait y avoir à ce qu'elle vécût pendant quelques mois dans l'obscurité d'une sûre retraite au lieu de risquer , en retournant à Brème, d'y devenir un sujet de remarques embarrassantes pour sa famille et peut-être nuisibles à l'établissement de ses sœurs, elle suppliait respectueusement ses parents de lui permettre de demeurer jusqu'à l'été suivant dans ma maison et sous ma protection. A cette époque, ajoutait-elle, le souvenir moins habituellement présent de sa chère Rosi lui laisserait d'ailleurs plus de liberté pour se conformer aux

230 BOSA ET GSRTRUDE.

nécessités de sa posilion nouvelle et pour en remplir religieusement les devoirs, quelque pénibles ou ingrats qu*ils pussent êlre. Enfin elle terminait en disant que ce projet avait mon approbation.

Troublé que j'étais, encore par Touverture que mon fils m'avait faite la veille , et craignant d'ailleurs, si j'allais donner mon approbation à cette lettre, de paraître plus tard avoir été le complice peu délicat des projets d'André , puisque j'en aurais par cela même et d'une manière détournée secondé l'accomplissement avant de m'être assuré aucunement de l'autorisation des parents de Gertnjjde , je me trouvai dans la dure nécessité de déclarer à celle-ci qu'il m'était impossible de donner mon assentiment à cette lettre. £lle me regarda alors avec une surprise mêlée d'alarme , de crainte , de doute, et comme en effet il était impossible que je lui avouasse le motif qui me portait à me prononcer ainsi que je venais de le faire, en me voyant à la fois ferme et em-* barrasse, elle s'alla mettre dans l'esprit que moi-même peut-être je conspirais pour la faire retourner au plus tôt vers ses parents, a Si vous m'abandonnez aussi , dit'-elle en fondant en larmes , et que je vous sois devenue à chaîne , alors que vais-je devenir? Lorsque je me suis permis d'écrire ainsi , c'est que votre bonté m'en avait donné le droit, ou bien, mon cher monsieur Bernier, dites-moi alors, je vous en conjure , ce qui a pu changer ainsi vos dispositions à mon égard ? » Je lui assurai que mes dispositions à sou égard n'avaient jamais été plus amicales et plus dévouées que dans cet instant même , qu'en les méconnaissant ainsi qu'elle faisait , eUe me causait le plus vif chagrin , et qu'au surplus je lui demandais d'avoir assez de confiance en moi pour être certaine que si je ne consentais pas à approuver la lettre, c'était par des motifs bien indépendants du désir que j'aurais d'ailleurs, non pas seulement de la garder jus* qu'à l'été suivant, mais de ne la voir jamais s'éloigner de moi,

naSA ET aERTBVDE. 231

A ce discours, Gertrude s*écria avec épouvante : « 11 y a donc des motifis que yods me cachez?... Auriez^vous reçu des lettres de mes parents 7 Dois-je redouter qu'on vienne soudainement m'arracher d'auprès de vous? »PuiS| sansafr* tendre ma réponse , elle s'abandonna à des transports de dé« sespoir : « Je vais donc être ôtée de ces lieux, les seuls que j'aime! je vais é|re ôtée à M. Bemier, mon unique ami! JDe grâce , ajouta>t-elle en se jetant à mes pieds, de grâce , monsieur Bernier , ne repoussez pas une infortunée sans ^te que celui-ci, sans protection que la vôtre , sans autre vœu que celui de vivre recluse , sinon dans cette chambre , au moins sous votre toit , à portée de votre affection et à portée des lieux et des personnes qu'a chéris ma Rosa I » Je l'avais obligée de se relever : t Votre propre désir vous abuse , Gertrude , lui dis-je , et une ardeur inconsidérée vous emporte. Je n'ai reçu aucune communication de vos parents , et si je puis m'attendre à ce qu'on vienne vous chercher, c'est que c'était l'intention manifestée dans la lettre de votre père et que la nouvelle de la mort de Rosa me paraît avoir dû le fortifier dans cette intention. Or, dans une situation semblable, comment voudriez- vous, mon enfant , que je me fisse de près ou de loin le complice en quelque sorte de votre insoumission à ses ordres ou à ses désirs ? C'est impossible , vous le reconnaissez , et de là cette opposition que je fais à approuver votre lettre. Attendons au moins quelques jours , et dans le cas où rien de nouveau ne surgirait de la part de vos parents , ou bien encore dans le cas où leurs exigences ne seraient point celles que je puis supposer, vous verrez alors , mon enfant, si je vous aime toujours tendrement, et s'il tiendra à moi que vous demeuriez à toujours ma fille bien-aimée ! » A ces paroles qui calmaient l'instance de ses craintes, Gertrude se jeta dans mes bras en me demandant pardon d'avoir pu s'oublier à mon égard ainsi qu'elle avait fait, et elle me prodigua ses plus

tendres embrassemoits. Je la quittai bientôt pour aller à mes affaires , mais comme hier, et plus encore que hier, je n*y aiqMrtai qu'un esprit distrait par une préoccupatiou de plus en plus \ive. J'étais en effet placé entre l'ouverture de mon fils, les supplications de Gertrude, les droits sacrés de ses parents, et la crainte en outre que quelqu'un de sa famille venant à arriver au premier jour pour nous l'enlever précipitamment , je ne visse ainsi déjoué pour toujours un vœu auquel j'avais déjà trop accordé de place dans mon cœur.

Ces débals eurent d'ailleurs un fâclicui effet sur nos habitudes, et le reste de ce jour, comme les detu snivanls encore , une triste gêne intervint daus nos rapports et altéra l'intùnité de nos repas. lUonËlsélaitd'uneréserve contrainte, Gertrude avec la sécurité aiait perdu l'abandon , et moimême , placé entre etu deux, je ne savais trop quelle attitude prendre qui ne fût pas embarrassée. Pour me retrouver â l'aise, il fallait que je les visse séparément, et même ators, ayant à répriioer chez l'un comme chez l'autre des espérances diverses que je ne m'interdisais A moi-même qu'au prii d'un rude effort , j'étais plutôt porté à abr^er l'eotrclien qa'i le prolonger connue autrefois.

Cet état durait encore lorsque le troisième jour, au moment où je venais de sorlir de chez moi, je croisai une calèche de vilie qui alla s'arrêter devant mon allée, et comme la curiosité m'avait porlé à me retourner, j'en vis sorlir une dame d'âge de qui l'air étranger et la mise recherchée me firent songer que c'était peut-être quelque personne ili: la famille de Gerlrude. J'accourus donc en tâchant de maitriser moa émotion , et comme la dame semblait n'étic |ias ce âtt.

23^ ROSà ET GERTRUOE.

taine qac ce fut là la demeure qu'elle cherchait, je lui de^ mandai si elle était désireuse que je lui fournisse quelque indication : « Chez monsieur le pasteur Bernier? demandat-elle. — G*est moi-même, madame. » Alors elle me témoigna avec beaucoup de civilité le plaisir qu'elle avait de me rencontrer si à propos, et, passant à se faire connaître ellemême, elle me dit qu'elle était la tante de Gertrude, chargée par sa famille de venir me remercier des soins que j'avais donnés à cette imprudente enfant, et de la reconduire au plus tôt à Brème. « La mort de Rosa, ajouta-t-elle d'un ton d'indifférence qui me froissa vivement , a désarmé les rigueurs de mon frère, et permis un rapprochement qui sans cela aurait été bien difficile. Veuillez, je vous en prie, avoir l'obligeance de me conduire auprès de ma nièce. — C'est ce que je vais faire, madame, lui répondis-je. Mais, dans l'intérêt même de la mission que vous venez remplir, osé-je vous prier de vous associer d'abord à l'alfliction que Gertrude ressent de la perte de son amie, et de n'aborder ensuite qu'avec les mé" nagements convenables l'idée encore bien nouvelle pour elle d'un prochain départ ?

Pendant ce discours, nous étions arrivés k l'appartement, dont l'abord obscur et l'apparence plus que modeste semblaient causer à cette dame quelque mécompte qui la distrayait de m'écouter. Ce fut André qui nous ouvrit. « Qui est ce jeune homme? demanda-t-elle. — C'est mon fils, madame. » Puis je l'introduisis dans la chambre de Gertrude. En reconnaissant sa tante , celle-ci accourut pour la serrer dans ses bras, mais sans pouvoir néanmoins cacher un trouble douloureux qui se trahit presque aussitôt par des sanglots. Cependant la dame, peu satisfaite de cet accueil, et sur qui d'ailleurs l'aspect de cette chambre antique et la mise excessivement simple de Gertrude paraissaient faire une assez désagréable impression, lui dit avec un ton composé d'amitié protectrice : « Je vois dans ces pleurs, ma chère

HOSA ET GERTRtOE. 235

enfiiDt, les regrets que vous arrache une conduite qu*il ne tiendra qu*à vous maintenant de nous feire oublier. Un peu plus en effet, et les suites de la faute de Rosa allaient vous perdre aussi bien qu*ette*-méme. Soyons heureux qu'il n'en ttt pas été ainsi, et apprêtez-vous à rentrer prochainement, avec toutes les bonnes dispositions qu'elle est en droit d'attendre de ¥Ous, au sein d'une famille qui m'a chargée de vous annoncer son pardon, a Ces paroles, dont chacune, blessait mon cœnr, transpercèrent celui de la pauvre Gertrnde, en sorte que, comme s'il se fût agi de l'arracher sur l'heure même k notre affection, elle jeta ses bras autour de mon cou pour y denaeurer suspendue toute frissonnante de peur, et en s'attachant à moi comme à sa dernière et incertaine espérance.

Touché de son inexprimable douleur : « Madame, dis-je k sa tante, ce que Gertrnde redoute ce n'est certainement pas de vous accompagner pour aller recevoir le pardon d'une famille qu'elle aime et à qui elle a exprimé ses sentiments de repentir, c'est de quitter si brusquement des lieux tout remplis pour elle du récent souvenir de son amie mourante et de s'arracher aux derniers vestiges qui la lui rappellent. Si donc vous vouliez ou i^tarder votre départ , ou mieux encore vous charger de demander à ses parents un délai de quelques mois, pendant lequel se dénoueraient tout doucement les liens qui la retiennent encore ici, vous auriez, je crois, comblé ses désirs , sans avoir compromis votre mission. » Ici Gertrude, se jetant aux pieds de sa tante, la conjurait de lui accorder cette grâce que je venais d'implorer pour elle , mais celle-ci : « Inutile , ma chère, car la proposition que me fait monsieur montre plutôt sa bonté envers vous qu'une juste connaissance de votre situation. Vos sentiments, je Tavoue, choquent mon attente, et je suis portée à douter des dispositions d'une jeune personne qui accueille le pardon de ses parents du même air qu'elle devrait accueillir leur malédiction. Assez longtemps» mademoiselle,

VOUS avez Bacrifié tous vos devoirs aa profit d*ane pelite romanesque qui a mal tourné. L'heure est venue maintenant de l'oublier bien vite, et, pour commencer à vous mettre à l'épreuve, je vous préviens que mon intention est de vous emmener d'ici dès demain! — £h bien! dit Gertrude en relevant fièrement la tête, je vous obéirai, ma tante, j*obéirai à mes parents aussi, et en tontes choses , ainsi que j'en ai pris l'engagement auprès de M. Bernier ; mais, sachez-le bien, jamais ni d'eux, ni de vous, ni de qui que ce soit, je n'écouterai sans le légitime frémissement de mon âme soulevée des discours comme ceux que vous venez de me faire entendre. Quoi I ne pas même respecter la tombe de ma Rosa ! M'imposer de l'oublier, à moi qui ne vis que de son ressouvenir! Ah! si ce sont de pareils discours que je suis destinée à entendre désormais, pourquoi me ramener au sein de ma famille! Pourquoi vouloir ôter cette distance de chemins qui m'en sépare, puisque mon cœur, incessamment froissé, reformera incessamment une distance d'affections bien plus douloureuse, bien plus à craindre ! » En achevant ces mots, Gertrude s'abandonna sans contrainte à son afiliction, et bientôt après sa tante s'étant levée : « Je ne dois point me prendre, ma chère, aux propos inconsidérés que vous dicte une douleur exagérée ; ainsi brisons là-des*sus. Demain, vers deux heures après midi, je ferai chercher vos effets, et vers trois heures la calèche viendi*a vous chercher. » Puis s'adressant à moi : « Pourrai-je , monsieur, vous entretenir un instant en particuUer? car, si je ne me trompe pas, indépendamment de la gratitude dont je compte vous demeurer redevable pour les soins que vous avez donnés à ma nièce, je dois avoir à vous rembourser les dépenses dont elle a été pour vous l'occasion. — Si c'est sur ce point que vous voulez m'entretenir, lui répondis-je, je vous préviens, madame, qu'il n'y a pas lieu, et j'ose espérer de votre délicatesse que vous n'insisterez pas pour que je reçoive

ROSA £T GERXfiUUË. 2'61

an salaire de ce qui n'a pa être de ma part qu'uu siuiple procédé de libre affection. » La dame insista néanmoins ; mais quand je lui eus déclaré nettement que sous aucun prétexte je n'écouterais un mot de plus sur ce sujet , elle se borna à m'exprimer de nouveau, tant en son nom qu'au nom des parents de Gcrtrude, les sentiments d'une haute reconnaissance; puis elle prit congé, après avoir donné un baiser à sa nièce.

Dès qu'elle se fut éloignée, et comme nous demeurions seuls , Gertrude et moi , navrés de tristesse et gardant le silence , mon fils , tout en s*annonçant du dehors , frappa à la porte de ma chambre. « Entrez , » lui dit Gertrude en se portant à sa rencontre ; puis elle lui prit la main avec affection , en ajoutant iagénument : « Aussi bien est-ce le dernier jour que j'aurai le bonheur de passer auprès de vous deux ! » et elle avança une chaise. Cependant mon fils , suffoqué par le trouble que lui causait cette nouvelle , et plus encore par la façon tendrement amicale dont Gertrude lui en avait fait l'annonce , rougit tout ensemble d'effroi , de plaisir, de honte, jusqu'à ce que s'étant assis, sans rien dire , il unit ses larmes à celles que nous versions. « Mon père, me dit-il bientôt , non pas sans timidité , mais avec le plus vif accent du désir , est-ce que vous m'autorisez à parler devant vous selon que mon cœur m'inspire?... » £t comme j'hésitais à refuser : « Mademoiselle , dit-il en s'adressant à Gertrude , j'éprouve de l'embarras à vous exprimer quels sont mes sentiments pour vous , tant ils sont profonds et tout autant de vive tendresse que d'estime et de respect ; mais qu'il vous suffise de savoir que nous serions, mon bon père et moi, au comble de nos vœux s'il pouvait advenir que,

du cûnientoment de ¥08 parents et du gré de votre cœur, le soin de vous rendre heureuse pût m'étre un jour confié ! » A l*ouie de ces dernières paroles ^ Gertrude , saisie à la fois de surprise et de gratitude , d'espoir et de honte , semblait interroger tour à tour mon regard , le souvenir de Rosa , son propre cœur. A la fin trouvant un langage : « Ah I monsieur André, dit-elle en rougissant, que j*éprouve plus d'embarras encore à dire combien vos sentiments me touchent et combien ce serait mon penchant que d'y répondre ! Mais si près du trépas de Rosa , songer à ces

choses! Et puis, poursuivit-elle, suis-je bien digne

de devenir l'épouse d'un jeune homme que son caractère personnel , non moins que la sainte carrière où il est engagé, appellent à se choisir comme à rencontrer une fiancée de qui la couronne n'ait pas été effeuillée par les orages du scandale?... — Ah! Gertrude, interrompit mon fils en se précipitant à ses pieds, n'achevez pas, et plutôt laissez-moi bénir ces orages. C'est par eux que je vous ai connue, aimée, adorée I c'est par eux qu'a brillé votre vertu et que s'est comblée mon estime ! c'est d'eux, oui Gertrude, c'est d'eux que seront sortis , comme de leur source la plus pure et la plus féconde , le calme , la sérénité , le bonheur de nos vies , et pour mon père la joie de ses vieux jours !» A ces mots , Gertrude tendit la main à mon fils en signe que son cœur se donnait à lui) puis, les yeux inondés de douces larmes et en me comblant de filiales caresses : « Ainsi donc , me ditelle , vous seriez mon père ! Quel sort est donc le mien , et se pourrait-il que Dieu voulût m'appeler du fond d'une si grande détresse au faite d'une si grande félicité I »

Quand ces premiers moments de mutuel attendrissement furent passés : « Mes enfants , dis-je , je vous ai laissés parler au gré de vos cœurs , c'est à moi maintenant de faire entendre le langage de la prudence , du devoir et de la raison. J'acquiesce k ces prémisses d'une union que je souhaite

autant que voos ; mais ou celte UDion se fora eonCMrmément à la Tolonlé librement agissante des parents de Gertrnde régulièrement requis d*y donner leur consentement , ou elle ne se iéra pas , je vous le déclare à Tavance. Ainsi point ici d'engagement formel , point d'irrévocable promesse , et , au lieu de cela , incertitude , déférence , soumission anticipée, ou bien je me retire de vous; car à Dieu ne plaise que j'autorise , quant à toi , André » et quant à vous , Gertrude, ce que j'ai si sévèrement et si justement blâmé chez la pauvre Rosa ! Or, voici ce que commandent à la fois la prudence et le devoir : c'est que tous les trois nous gardions le silence le plus absolu sur ce qui vient d'avoir lieu , aûn que , lorsque d'ici à quelques jours j'aurai écrit au père de Gertrude pour lui demander au nom d'André la main de sa filie , rien n'ait pu encore ni directement ni indirectement enchaîner sa liberté ou faire violence à ses intentions. » Tous les deux acquiescèrent de conviction autant que d'obéissance à ces conditions que je venais de dicter, et, de désolés que nous étions tous les trois une heure auparavant , nous nous séparâmes contents et remplis d'espoir.

Dans l'après-midi j'allai rendre visite à la tante de Gertrude, qui me reçut d'abord assez froidement Mais, après que nous nous fûmes entretenus quelques instants, elle parut se complaire à m'entendre parler de sa nièce, et j'eus l'occasion de me persuader que cette dame était plutôt frivole d'habitude et sèche de manières que dépourvue de sens ou manquant de bonté. Surtout je trouvai moyen de l'intéresser au malheureux sort et à la fin touchante de Rosa , au point qu'elle en répandit des larmes , tout en marquant plus d'indulgence pour la disposition dans laquelle elle avait trouvé Gertrude. De son côté elle m'apprit que dès longtemps la nullité du mariage de Rosa avait été connue à Brème , où cette nouvelle avait produit le plus éclatant scandale , et que la réputation de Gertrude y était entaché^

tlOSA ET G£HTBDD£. 241

peut-être d'une manière irrémédiable. « Ce scandale, ajoutât-elle , a déjà fait rompre un premier projet d'établissement pour la sœur aînée de Gertrude ; aussi mon frère est-il résolu pour le moment de confiner celle-ci dans sa maison de campagne et de ne faire aucune tentative pour la produire dans le monde avant que Catherine ( c'était le nom de cette sœur ainée) soit mariée. » Après que nous eûmes ainsi conversé assez amicalement , je recommandai vivement Gertrude à l'amitié et à l'indulgence de cette dame , puis j'ajoutai : « Sous peu de jours, moi-même j'aurai l'avantage d'écrire à son père et de lui ouvrir tels avis que je pourrai croire propres à redresser la fausse position où va se trouver une enfant à laquelle ses bonnes qualités autant que son triste sort m'ont bien vivement affectionné. » La dame me remercia encore, et cette fois avec une politesse sentie, des soins de père que j'avais prodigués à sa nièce, en sorte que je la quittai tout autrement disposée qu'elle n'avait été quand elle était sortie de chez moi.

£n rentrant au logis , j'y trouvai les Miller que Gertrude avait envoyé chercher pour leur faire ses adieux. Ces bonnes gens lui marquaient toute sorte de regrets de la voir partir , et ils témoignaient qu'ils auraient toujours un grand plaisir à savoir de ses nouvelles par mon moyen. Quand ils se furent retirés, M. Durand arriva ; mais, comme l'autre fois , nous le priâmes de nous donner sa soirée , et la fin de ce jour, qui avait commencé sous de si douloureux auspices, se passa en entretiens pleins de douceur et de paisible intimité. Quand , vers onze heures , M. Durand se leva pour prendre congé, Gertrude lui fit à son tour le gracieux présent d'une chaîne aussi , mais tressée des cheveux de Rosa , et qu'elle avait fait monter à son intention par l'entremise de mon fils.

Le lendemain, vers trois heures de Taprès-midi, la calèch e vint chercher Gertrude, auprès de qui nous avions passé mon fils et moi toute la matinée. Nos adieux, comme on peut croire , furent tendres et mêlés de larmes, mais sans tristesse toutefois et sans amertume, tant avait déjà pris d'empire sur nos cœurs Tespérance que nous nous trouverions de nouveau réunis quelque jour.

Néanmoins, quand Gertrude fut partie, nous éprouvâmes un vide si grand qu'il ne me souvenait pas d'avoir ressenti , durant les plus rudes traverses dont le séjour de ces dames avait été pour moi l'occasion , rien d'aussi morne et d'aussi pénible. Ma chambre elle-même, quand je voulus m'y éta<« blir de nouveau, me parut d'une accablante solitude, et sans cesse mon cœur y cherchait ces deux êtres qui l'avaient si longtemps peuplée de leurs alarmes, de leur intimité, de leurs douleurs et aussi de leurs courtes joies. Dans les pre* miers moments, je trompai mon ennui en écrivant au père de Gertrude pour lui demander au nom d'André la main de sa fille, et tant que je tins la plume pour lui exposer respectueusement les nombreux motifs qui me portaient à

àidrer cette alliance pour mon fils, pour moi, et enfia pour Gertrude elle-même qu'il importait de rendre au plus tôt à une situation honorable et régulière, je trouvai /adle le. travail et léger le cours du temps. Mais lorsque, ayant achevé cette lettre, que je ne voulais d'ailleurs acheminer qu'au bout d'une ou deux semaines, j'eus essayé de me remettre à mes occupations habituelles, il me fut impossible, pendant plusieurs jours, de m'y livrer avec quelque suite, et c'est cette oisiveté d'occasion qui me porta, plus que tout autre motif, à aller reprendre la cassette pour faire le dépouillement des lettres qu'elle renfermait.

Ces lettres remontaient environ à l'époque du départ pré^ cipité du comte pour Hambourg, et les premières d'entre elles, datées de Milan, témoignaient déjà par ce seul fait de l'odieuse imposture du pervers qui les avait écrites. Du reste, divers passages y faisaient allusion aux faits antérieurs à cette époque, notamment aux ruses hypocrites et aux pièces frauduleuses au moyen desquelles le comte était parvenu à attirer la pauvre Rosa dans les lacs de son liber* tinage , en lui faisant contracter à son insu un mariage sans valeur. Le comte non-seulement plaisantait à ce sujet auprès du jeune monsieur, son ami , mais il le narguait de ce que, secondé par lui, ayant son succès pour modèle, et point de famille qui lui fît obstacle par sa vigilance, il n'avait pas encore su parvenir à enlacer Gertrude de la même façon qu'au milieu de difficultés bien plus grandes il avait su, lui, enlacer Rosa. « Mon pauvre Ferdinand, lui écri-» vait-il, je regrette presque de vous avoir abandonné la poursuite de ce gibier que, tout haletant qu'il est , vous ne savez pas atteindre. Quoi I les colombes sont là en plein champ, effarées, blessées, battant de l'aile , et vous, maître renard , toute votre ruse ne va qu'à tourner timidement autour d'elles! Non, mon ami, vous ne serez jamais qu'un renard vulgaire , capable tout au plus de pénétrer la nuit

dans un poulailler pour vous y régaler de quelque bourgeoise volatile; mais tob jours de jeunesse et de vigueur seront écoulés avant que vous ayez surpris et dévoré en plein jour une belle et tendre proie, comme était ma Rosa! »

Ce peu de lignes suffit de reste pour indiquer quelle était la nature du contrat qui liait Ton à l'autre le comte et le jeune monsieur, et pour faire comprendre contre quelle sorte d'hommes j'avais eu à défendre mes pauvres protégées. Après avoir trouvé apparemment du plaisir dans cette chasse difficile d'une jeune fille entourée de tons ses parents et défendue ele-méme par une triple armure d'honnêteté , de délicatesse et de pudeur, le comte, aussitôt sa passion assouvie , en avait légué l'objet à son ami , soit qu'il convînt à celui-ci de l'avilir assez pour en devenir ensuite le maître» soit qu'il aimât mieux, par un stratagème hardi, abuser Gertrude comme il avait lui-même abusé Rosa. Il paraît que Ferdinand avait incliné vers ce dernier parti sans s'ôter d'ailleurs la chance de revenir à l'autre, et c'est au moment où il était en train de nouer les premiers fils de sa trame que la Providence m'avait envoyé sur son passage pour les rompre les uns après les autres. Je trouvai la trace du dépit qu'il avait éprouvé à ce sujet dans les réponses que le comte faisait à ses lettres d'alors. « Rien ne m'a plus amusé , écrivait-il , que votre colère contre ce bon pasteur, de qui la ténacité semblerait pourtant faite tout exprès pour réjouir et pour enflammer un génie qui serait plus hardi que le vôtre. Au surplus, Ferdinand, qu'il vous ait traité de Satan , ce n'est ni ce qui m'afflige, ni ce qui m'étonne, puisque enfin, outre que vous méritez bien ce titre , sinon à cause de votre habileté , du moins à cause de vos int^tions, il se peut, après tout, que, parmi tant de pasteurs qui n'ont pas d'autre mérite que leur soutane , il s'en trouve un qui unisse la vigueur à quelque sagacité. Mon avis est qu'il vous

faut plus que jamais banter les églises et parler mariage , car, tant que vous n'aurez pas habilement cacbé votre figure derrière ce double masque, le bon pasteur croira toujours voir en vous le prince des démons, tout beau cavalier que vous êtes.

» Ah! mais quel délicieux tableau! Ferdinand dévotement s^enouillé au pied des divins autels! Ferdinand bégayant tiinidement des envies de mariage et s'ofirant à être garn^té des saintes chaînes de Thyménée ! Prenez garde , mon ami , quand le moment sera venu , de n*aller point vous y embrouiller dans ces chaînes : les fausses y doivent ressembler aux vraies, et les vraies n'y sont guère dissemblables des fausses, en sorte que la moindre erreur dans ce jeu délicat où vous vous proposez de vous essayer aurait pour impayable résultat de faire de vous un bonhomme de mari, aussi niais, aussi drôle et aussi trompé que tant d'autres. » C'est à l'instigation de ces conseils et de ces moqueries que le jeune monsieur avait dans le temps , soit auprès de moi, soit auprès des Miller, soit surtout auprès de Gertrude et au moyen de la lettre transmise par la fille Marie, tantôt manifesté l'intention, tantôt formulé positivement le vœu d'obtenir la main de Gertrude et de rendre ainsi à deux jeunes personnes délaissées une fortune à la fois et un protecteur. Mais , déjoué dans cette occasion décisive , et désespérant dès lors de pouvoir réussir dans ses projets tant qu'il ne serait pas parvenu à se faire oublier lui-même, il avait simulé ce départ pour Paris, fêté les Miller, pour qu'ils se trouvassent en être auprès de moi les garants d'autant moins suspects qu'ils me paraîtraient s'être donnés à lui, et enfin tout apprêté pour faire enlever par le baron les deux jeunes personnes qu'il allait attendre à Bâle.

Vers cette époque, le comte, de Milan, s'était rendu à Venise, où il courait les chances d'qne aventure nouvelle,

3&6 HOBA ET GERTRUDB.

dont k$ péripéties divenes étaient racontées dim m lettres à Ferdinand sur ce ton léger d'une vanterie libertine mêlée d'élégants sarcasmes et de cynisme spirituel En retour» celui-ci contait ses défaites , déplorait ses ennuis, invoquait du secours, et prétendait que le comte lui envoyât an de leurs amis communs muni d'une lettre de sa main qui rappellerait Rosa à Hambourg. « Si vous faites cela , lui assu^ rait-il , je tiens la victoire pour certaine , et le prix en sera » pour de Bulow, la douce Rosa; pour moi, la charmante Gertrude : qu'il me les amène à Bâle , et c'est là que nous ferons le partage de ces dépouilles opimes. » A cette ou^ verture le comte avait d'abord répondu : « Honte à vous , Ferdinand , qui ne savez vous tirer de rien par vous-même, et qui ose% me proposer, après que j'ai perdu Rosa une première fois pour mon profit , de la perdre une seconde fois pour le vôtre I Non , non , tout roué que je suis , j'ai encore un reste d'entrailles, et si à la vérité je serais mal placé pour vous prêcher la pitié envers celte douce enfant , je le suis mieux pour désirer qu'elle échappe à votre con* voitise plutôt que de l'y voir livrée par mes propres mains. »

Néanmoins dans une lettre postérieure il revenait sur ce sujet : « Après tout, votre idée me parait beareuse, et si je ne veux pas la seconder c'est par égard pour ma pauvre veuve Rosa , car pour l'autre , Gertrude , son orgueil de vierge mériterait une leçon, et il me semble punissable qu'une aussi jolie enfant se croie de force à braver, abandonnée comme elle l'est de ses parents, des cavaliers aussi aimables et aussi habiles que nous le sommes. Aussi je prends en considération votre requête, et quelque jour, si mes triomphes d'ici m'en laissent le loisir, il se pourra que je rédige cette lettre qui doit assurer le vôtre. »

Enfin, dans une troisième lettre : « J'y ai songé, Ferdi* nand, ces paisteurs sont une engeance qui nous damne sans rémission, nous autres enfants du plaisir, et le tien me

ROSA ET GERTRUDB. 247

semble étr« k pire de tous ceux qui se soient jamais permis de traverser nos amoureux desseins. Aussi point de quar* ^r. De Bulow, à qui j*ai dit quelle part tu lui destines dans les dépouilles opimes, me quitte demain plein d*ardeur et muni de la lettre. A toi de lui trouver une baronne, et à vous deux de faire le reste. » C'est ainsi qu'avait été livrée la lettre infâme, et désormais, sans qu'il soit besoin de poursuivre plus loin cet ingrat dépouillement , voilà dévoilé le mystère de Taffreux stratagème dont Rosa et Gertrude avaient, à si peu de chose près, failli devenir les victimes. Avant d'en unir avec ces lettres dont le ton était d'ailleurs celui de cette gaîté légère qui est propre aux libertins opulents et de haute condition , je voulus y chercher des expressions de regrets et des paroles de remords. Mais ce fut en vain , regrets et remords s'y trouvaient habituellement d^uisés ou sous des blasphèmes d'esprit fort, ou sous des négations étourdies de tout ce qui est sacré pour les âmes honnêtes, ou encore sous des formes ici défausse allégresse, là de colère insensée. Néanmoins les signes de vide , d'ennui ou même de dégoût s'y laissaient voir çà et là assez à découvert^ pour que je me demandasse avec surprise comment il se pouvait faire que , pour ne retirer pas même de leurs méfaits un tribut assuré d'amusement ou de bien-être , des jeunes hommes, doués pourtant de brillantes qualités d'esprit et favorisés des avantages de rang et de fortune, se livrassent aussi gratuitement à toutes les sollicitudes du vice et à toutes les hontes intimes de la dépravation. « Une brume habituelle , écrivait le comte dans une lettre datée de Venise, ternit ici les splendeurs du matin, et ce n'est guère que vers Je soir que tout s'empourpre à la fois. C'est pourquoi je veux me rapprocher de climats plus clairs et de cieux moins tardifs à s'enflammer. Car ces brumes , Ferdinand, quand elles viennent s'ajouter aux brumes de mon âme, y font conune une triste nuit qui retarde aussi

2/|8 BOSA ET G£RTftUDE«

jusqu'au soir le lever de ma joie. Souvent même ce lever, il ii*a pas lieu : et, retiré alors dans quelque salle obscure de mon palais de louage , je ne ressemble pas mal à ces pauvres diables qui, engourdis et moroses au sortir de l'ivresse, s'aperçoivent avec amertume qu'il ne leur reste pas même l'envie on la ressource de s'y aller plonger de nouveau. »

Du reste, pendant ces ingrates semaines, deux incidents finrent faire diversion à i*ennui que nous ressentions de l'absence de Gertrude. Le premier , ce fut la consécration de mon ûls au saint ministère. A cette occasion , je bénis Dieu de ce qu'il m'avait réservé la joie de voir cet enfant définitivement entré dans sa sainte profession , et je m'apprêtai à le rendre de plus en plus digne de s'y être voué en entretenant plus habituellement son cœur de pensées sérieuses et en m'efiforçant d'y faire pénétrer le levain de la charité. Le brave garçon , tout amoureux qu'il était , car l'amour chez les âmes honnêtes fortifie plutôt qu'il ne les altère les penchants généreux , se montrait plein de courage , enflammé de zèle et tout humble de docilité , en sorte que nos entretiens et nos promenades avaient un charme de religieux espoir et d'utile sanctification.

L'autre incident , ce fut l'arrivée d'une lettre de la mère de Rosa, en réponse à celle où j'avais annoncé la mort de sa fille. Cette pauvre dame , heureuse d'avoir rencontré Chez moi une douleur à l'unisson de la sienne , m'y faisait le confident des chagrins déjà anciens dont la sévère rigidité de son époux avait abreuvé son cœur naturellement enclin

à l'iadulgence , et qui ne s'était pas contraint jusqu'au point

de souscrire aux ordres d'un époux irrité, sans avoir ressenti l'une après l'autre toutes les tortures d'une saignante pitié. Après ces confidences, elle en venait au récit que j'avais fait de la mort de Rosa , et elle y trouvait bien moins de sujets de se consoler que de motifis de s'adresser mille re— proches de dureté, d'insensibilité, de barbarie envers cette chère créature si cruellement méconnue et si indignement délaissée ; enfin elle terminait en m'adressant tous les témoignages les plus sentis de sa gratitude maternelle et en déclarant qu'elle ne rencontrerait ni calme ni adoucissement à sa peine tant qu'elle n'aurait pas obtenu la permission de venir à Genève pour m'y marquer ses sentiments de vive voix et pour y aller visiter la tombe de sa fille. « Quant à^ Gertnide , ajoutait-elle, je vais la voir et cela seul me donne la force d'attendre ; elle a été la sœur chérie de ma Rosa , elle sera ma ûUe bien -aimée , et je hâte de tous mes vœux l'instant où je pourrai du moins confondre mes pleurs avec les siens! »

Je lus cette lettre à mon fils qui en fut , aussi bien que moi , vivement touché , et , à cette occasion , nous repassâmes en souvenir par toutes les vicissitudes qui avaient signalé ces derniers mois pour reconnaître qu'en effet Gertrude avait donné, durant cette époque d'épreuve, tous les exemples de courage, de bon sens, d'élévation , de dévouement et de vraie piété, « Sans doute, disait mon fils, la fin si belle de Rosa a donné i ses vertus le sceau d'une précoce fermeté et l'éclat d'une résignation angélique ; mais Ger-^ trude , que n'a4-elle pas déployé de vertus diflSciles aussi , de raretés angéliques aussi , non-seulement chez les Miller , mais encore dans la secrète enceinte de cette chambre I Je ne veux rien ôter à la pauvre Rosa , mais convenez , mon père, qu'il est peut-être plus commun encore de rencon* trer des morts édifiantes que des mois , que des années, que des vies entières consacrées avec une persévérance toujours

^ale à la pratique habituelle de toutes les choses qui honorent la créature devant Dieu et devant les hommes! » C*est ainsi que , dominé par un bien naturel sentiment de vive tendresse , mon fils se faisait gratuitement le défenseur passionné de Gertrude. Je n'avais garde, en le contrariant sur ce sujet , d'aller le passionner plus encore ; mais, saisissant dans ce qu'il disait ce qui était propre à devenir un instructif sujet d'entretien , je pesais avec douceur , j'appréciais avec modération , et bientôt nous nous trouvions engagés à débattre , sans plus songer ni à Rosa ni à Gertrude , des questions de morale, des mesures d'appréciation , et à soumettre ensuite les résultats de notre faible sagesse à la règle suprême des Écritures pour avoir à les abandonner tantôt et tantôt à les redresser.

Cependant six semaines s'étaient écoulées depuis le départ de Gertrade, et nous commencions à être inquiets de son silence lorsque nous reçûmes tout à la fois, de la mère de Rosa , des parents de Gertrude et de Gertrude elle-même, une abondante provision de nouvelles toutes plus réjouissantes les unes que les autres. C'était tout ensemble Tannonce que la mère de Rosa viendrait cet automne, une réponse favorable à la demande de mariage, enûn les lignes de Gertrude dont chacune inondait mon cœur des plus doux sentiments et faisait bondir de joie mon brave André. Je vais transcrire ces lignes de Gertrude parce qu'elles offriront plus d'intérêt que le récit que je pourrais y substituer.

« Mon bon monsieur Bernier,

» Quand vous répondrez à cette lettre, que je lise en tête de la vôtre : Ma chère fille ^ car dès ce jour je suis la fiancée de M. André, et mes vœux sont comblés. J'ai beaucoup d'autres choses à vous apprendre; mais, placée que je suis entre une douleur pourtant si récente et une joie encore si nouvelle, je ne sais plus bien ni ce que je sens, ni ce que je dis, ni ce que j'écris, et il faut que vous me permettiez, au moins pour cette fois, de laisser ma plume courir au hasard.

ROSA ET GERTRtJDE. 253

» Que j'ai souffert, mon bon monsieur Bernier, à chaque pas des chevaux qui m'éloignait de ma Rosa, de vous, de Totre fils ! Par bonheur, ma tante , au lieu de me brusquer comme elle avait fait la veille, s'est, dès le premier moment, associée àmon affliction, et quand j'ai pu voir en elle une amie qui me permettrait de pleurer en sa présence , j'ai été bien soulagée. Mais pardonnez-moi, mon bon monsieur Bernier ! Elle m'a adressé toute sorte de questions sur moi, sur vous, sur M. André, et, après que deux ou trois fois j'ai eu rougi devant elle, mon secret m'a échappé , et je lui ai confié l'intention où vous étiez de demander pour lui ma main. Au lieu de s'en courroucer, elle m'a su gré de ma confiance ; elle a examiné ce projet, elle m'a promis son appui, et dès ce moment tout a été aussi bien et aussi facilement que nous pouvions le désirer.

» En entrant à Brème je me suis évanouie dans la voiture, et quand j'ai eu repris connaissance j'étais dans le salon, entourée de mes parents et de la mère de Rosa. Pendant longtemps je n'ai pu articuler une seule parole, mais je lisais mon pardon sur le visage des premiers, et dans les yeux de la seconde une douleur où se repaissait la mienne. Ma bonne tante parlait déjà de vous, et la justice qu'elle vous rendait a été l'occasion de mon premier sourire. Bientôt j'ai pu vei;ser des larmes, et, an lieu de reproches, je n'ai entendu que des paroles d'amitié auxquelles je répondais par mes caresses.

» Mon père, qui avait compté m'envoyer à sa maison de campagne, s'est désisté de cette résolution, tout en me faisant comprendre avec bonté la convenance qu'il y aurait à ce que je vécusse, pendant quelques mois au moins, tout-àfait retirée. C'était mon vœu, je n'ai pu que le lui marquer en le remerciant de son indulgence.

» Les jours suivants j'ai vécu dans la compagnie habituelle de nos deux mères : celle de Rosa est inconsolable. La mort

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de mon amie avait consterné jusqu'à son père , et depuis que la nouvelle en était arrivée à Brème, au lieu d*étre calomniée*, elle n*a plus été que plainte. Mais votre lettre surtout, mou bon monsieur Bernier, avait dessillé tous les yeux, et ma tante, qui est survenue pour en confirmer tous les détails, a achevé de faire luire dans son pur éclat la vertu de ma Rosa* Aujourd'hui c*est à qui montrera le plus d'intérêt pour elle, et votre nom, qui est mêlé à tous ces témoignages, n*est prononcé qu'avec l'accent de la reconnaissance et du respect.

n Votre lettre à mon père est arrivée au miUeu de ces dis* positions et avant que ma tante lui eût rien dit encore de vos intentions, ainsi qu'elle me l'avait promis. Mon père a tout de suite accueilli la demande avec ùveur, ma tante l'a vivement appuyée, ^t maman, qui est plus chagrine d'avoir à m'éloigner d'elle, s'est pourtant rangée à l'avis de la famille. Dès ce moment je me suis retrouvée au milieu des miens comme j'y étais autrefois, et j'ai joui du bonheur de penser qu'au lieu de ne faire qu'échanger ma famille contre la vôtre , j'en vais avoir deux au lieu d'une à vénérer et à chérir. Communiquez ces nouvelles à M* Durand, qui a été si bon et si généreux pour nous dans notre infortune,

» Au milieu de tout ce bonheur, mon cher monsieur Bernier, vos soins me manquent bien et vos caresses aussi. J'habite par la pensée votre chambre, à tous les instants, j'y invite ma Rosa, et il me tarde de quitter ces lieux où elle a tant joui autrefois, pour me retrouver dans ceux où elle a tant souffert. Je vois que je suis devenue sérieuse de frivole que j'étais, et c'est ma joie de penser que j'échapperai à ce tourbillon où l'on vit ici pour vouer le reste de ma vie au charme obscur des affections solides, des souvenirs chéris et des vertus que vous m'apprendrez. Dites à monsieur André que je songe à lui avec autant de douceur que de sécurité, et qu'après toutes les imprudences que j'ai commises, et toutes les épreuves par lesquelles j'ai passé, son estime est la consola-

tion qui me relève, comme son aifectiou est le port que

j*aime.

» Gertrude. »

Après que nous eûmes lu et relu cette lettre à laquelle nous revenions sans cesse , il fallut nous entretenir des moyens de subvenir aux dépenses d'un long voyage , et des divers arrangements que nécessiterait un mariage que le père de Gertrude représentait dans sa lettre comme devant être assez prochain. Son désir en effet était que nous pussions nous rendre à Brème vers la fin de l'automne pour y faire quelque séjour dans sa famille, après quoi Ton célébrerait le mariage, et aussitôt après nous ramènerions Gertrude à Genève. En même temps, et de la façon à la fois la plus délicate et la plus généreuse, il fixait la dot de sa fille à la somme de cinquante mille florins d'Allemagne, dont il serait loisible à mon fils de recevoir le capital , ou , s'il le préférait , de fixer la rente. A vrai dire, celte somme considérable m'effraya, et je me mis à redouter pour mon fils cette opulence soudaine. Puis, venant à songer qu'alors même qu'il serait prochainement élu à une place de pasteur, ses ressources seraient bien mesquines encore pour qu'il pût faire vivre Gertrude dans une agréable aisance, je finis par me familiariser avec ce chiffre pourtant énorme, et je m'occupai sans délai de procéder aux dispositions de toute sorte que rendaient urgentes l'absence que je serais appelé à faire bientôt, et la nouvelle position dans laquelle mon fils allait entrer. Avant toute chose je répondis aux lettres que j'avais reçues, tandis qu'André écrivit de sou côté à Gertrude et à ses parents, aussitôt qu4l eut pu maîtriser assez les transports de sa joie pour être en état d'arranger ses idées et d'en régler l'expression.

Vers la mi-septembre nous nous mîmes en route, André et moi , pour nous rendre à Brème. Gomme depuis vingtsept ans je n'avais pas quitté ma paroisse , et que d'ailleurs tout contribuait à me rendre le cœur content et dispos , je jouis infiniment de ce voyage. La nature, les campagaes » les gens, les hôtelleries , tout me semblait être comme dans un état de fête, et vingt fois le jour je remerciais Dieu de m'avoir conservé jusque dans le vieil âge assez de vie pour sentir avec fraîcheur, et assez de force pour me divertir sans lassitude. Quant à André, certainement il jouissait plus encore que moi , mais d'autre sorte; et pendant que j'étais tout à tous, il n'était lui qu'à Gertrude, et gens, campagne, belle nature passaient devant ses yeux sans guère ledistraii*e de ses pensées.

A Brème, nous fûmes accueillis par les deux familles de Gertrude et de Rosa aVec la plus touchante affection, etj'eus le bonheur de voir que mon fils y était agréé plus que je ne m'y étais attendu. Outre qu'il était d'assez belle figure et de dehors qui attachent par leur saine bonne grâce, ses manières ouvertes lui conciliaient les cœurs, et on lui trouvait cette distinction particulière que donnent à un jeune homme, d'ailleurs étranger aux usages du beau monde,

»JiA ET CTy-L'ic ST'T

les habitudes aèneosti àt Tii^jcû «t li àkyoM r<(i^juiH oa caractère cvams^Mm^ Gstraàt elit-^miaiÈt ^ s iwjm ikj^ pour apprécier arec saaat àt sa» ok ot inàiss^ o» arasta^es d'un ordre ;niiût tant çs'èùaisii]: cie haùsmfaii fiai* teur, était de pà» es jthi§ in^e ai: an icnir ^nix, c£ k chaste intimité de o£s d^m aJaam hLtxi. cinssatii ¥^<ic kiir mntod amour. C^sauî k le-m:» fm arr:^ df: k» miir. je béitis leur nuria» dLii^ r^êrofie aciMàntÈ^ àt Krêa». ca [rnseoce d'an snod ajstc/.fan àt wrjoût, et k kDÔensiia nous re p rîmes k diemia àt Geue^t ar^c »:*trt diire G«rtmde et xojmpasuèi àt h o^rt àt £09, q:ii venût y £ûre m trîsie mais onKibaî («^iisimcf à la Koabe de sa fille.

LXYI

Aujourd'hui, dix ans plus tard, et âgé de quatre-vingttrois ans, je suis le patriarche bien-aimé d'une famille bénie. Retiré depuis peu de la carrière active du pastoral , j'assiste aux premiers pas qu'y fait mon fils, et j'ai la rcjouissance d'entrevoir que je l'y laisserai affermi et considéré. Pour Gertrude, elle est Tâme de notre maison, la mère bienheureuse des enfants d'André, et l'ornement, la paix,' la fleur chérie de mes vieux jours. En même temps que nous nous entretenons souvent de la pauvre Rosa et de sa mort édifiante , je m'apprête moi-même à déloger tout à l'heure de cette terre , non pas sans doute repu du bonheur que j'y goûte , mais bien préparé du moins à franchir sans sourciller le court passage de la mort pour entrer, si j'ai pu m'en rendre digne, dans la paix de Dieu par Jésus-Christ, notre Sauveur.

Que si , ministre du saint Évangile , j'ai fait diversion aux habitudes et aux travaux de ma profession pour racoiïter dans ce livre l'histoire de Rosa et de Gertrude, c'est que, parmi tant de circonstances, d'intérêts et de vicissitudes auxquels je me suis trouvé associé durant un pastorat de cinquante années, je n'en ai pas rencontré où éclatât davantage , d'une part le contraste consolant entre la fausse

BOSA ET GERTBrnE. 2yj

paix des méchants qui trionipheol et la paix vérîtable d<^ bons qoi succombent , d*aatre part cette difioe et étemello Térité, que Dieu , dans ses Toies adorables, sait faire tourner tontes choses au pios grand bien de ceux qui Taiment ; en telle sorte qu*après ks avoir purifiés par répreoTe, tantôt il les rappelle à lui parce que cette terre n'était plus leur séjour, tantôt il change leur détresse en abondance et leur accorde des années pour jouir de ses bienfaits et poor bénir ses gratoités.

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