‹ Rosa et GertrudeChapitre 14 sur 15 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Le lendemain, mardi, j'appris au petit jour parla femme Miller à qui j*avais recommandé de pénétrer dans ma chambre à toute heure de la nuit pour m'avertir, s'il y avait lieu, de Tétat de Rosa, qu'elle avait passé une nuit sans spufirance et néanmoins désastreuse. En effet les remèdes n'avaient point agi, et, en vertu de cette complication dont avait parlé le chirurgien, ses forces avaient continué de se dissiper d'heure en heure, tandis qu'une pâleur croissante envahissait son visage. Comme cet état pouvait d'un moment à l'autre devenir suprême, j'envoyai mon fils, qui ne s'était pas couché ce soir-lè, chercher en toute hâte le chirurgien, et je m'habillai pendant qu'il faisait ce message.

Quand le chirurgien fut arrivé, nous entrâmes ensemble dans la chambre. La pâle blancheur de Rosa me fit une frappante impression. Elle prit ma main pour la caresser, puis elle dit avec un accent d'inexprimable douceur : « Les soins de monsieur, dont je le remercie, sont désormais superflus ; qu'il me fasse donc la grâce de les discontinuer pour ne me conserver que ceux de sa bienveillance. J'ai peu de moments à vivre, et je voudrais pouvoir en disposer. Entre Gertrude et moi tout est réglé; je vais l'attendre. Entre moi et Dieu il y a encore à faire. J'implore votre assistance,

monsieur Bernier. » Dans ce moment le chirurgien fit mine de se retirer: « Que ce ne soit pas par discrétion, lai dit Rosa, votre présence m*est chère. » Alors il s*assit, et, sans retard, je ûs d'un cœur pénétré le service des mourants, que je terminai par une prière d*où j'exclus à dessein toute demande de retour à la santé qui aurait eu pour effet de rattacher cette enfant à la vie, afin de diriger exclusivement ses regards vers cette éternité bienheureuse dont notre bon Sauveur est venu annoncer la nouvelle et sceller la promesse. Moi-même, avide que j'étais de rétribution pour cette infortunée dont la vie terrestre, si courte et si tourmentée , allait s'éteindre au milieu du délaissement et des traverses, je goûtai à cet essor vers un nionde meilleur ces rassasiements consolateurs que la religion a seule le pouvoir de nous assuref.

Quaud j'eus achevé, Rosa, tranquille etrepipliis de sérénité, parla ainsi : «Les sentlipents que vous venez d'exprimer, monsieur Bernier, sont les seuls qui habitent mon cœur à cette heure suprême ; mais il m'appartient d'y ^uputer devant vous et devant ces personnes amies que j'ai une sincère repentance de tous les péchés que j'ai commis, et le plus douloureux remords de la grande faute que j'ai faite devant Dieu et devant les hqqimes en conspirapt contre l'autorité et les droits paternels pour jue marier secrètement.. J'en demande pardon à Dieu et j'implore sa ipiséricorde...» Ici Ro§a s'arrêta comme épuisée par cet effort, ipals en faisant signe qu'elle n'avait pas achevé de dire. Au bput 4^ quel^ ques insU^nts elle reprit :

«J'ai eu une anue incomparable, une jeiinessje heureuse, et il y a ) peine quatre iriois et demi qi^'oi^t con^pieocé les châtiment^ de ma faute. €^s cbâUp^ents, il a plu à }a bonté de pieu, non-seulement d^ l^^adoupir et: de les sanctifier eo me donnant M. Bernier pour prqtectepr, pour guide et pour ami, mais encore ^e le$ diriger 4p telfe ^f te qa*a|i-

joiirid*l)ui je quitte I9 vie, sinon avec joie, du pooins sfana regret, i^udwfg ou bien rn'a précédée daps le cifsl, pu bien m'a D1l))^ée. Aies parent^, qui m^ refusent l^qr pariioq 1^ cette bppire, u^e l'accorderpa^ sitôt que je n^ serai plus. Je 4élie ^jM^ 099 iport nia (idè|e Gertrude d'uqe destinée qui ^prait inévitabtep^ent iaussé et. eutravé la sienne, lîinûn, ce qui m'avait pu instant enivrée de nouvpau de la plus puissante joie, mon enfant, avant même d'être né, il a cessé de vivre. Ainsi, chères personnes qui gémissez ici sur mon sort, si TOUS avez quelque confiance dans ces aveux que je fais sqr le seiiil du sépulcre, conservez-moi les regrets de Taffection et les privilèges du ressouvenir, mais cessez de pleurer sur ce qui n^'arrive et bien plutôt bénissez pieu avec moi de ce qu'il me retire à lui satisfaite d'avoir vécu, rassasiée de ce monde, certaine de sa miséricor4p et comptant sgr ses promesses. » Après avoir ainsi parlé, Aosa fit signe an chirurgien et à la famille Miller d'approcher, et, quand elle eut reçu de chacun d'eux un baiser, elle les congédia pour ne garder dans la chambre que Gertrude et moi. Cependant, comme j'aperçus, au relâchement de sa main qui n'avait pas cessé de tenir la mienne, qu'elle commençait à s'endormir, je me dégageai doucement de son étreinte et j'allai m'asseoir vers la fenêtre auprès de la pauvre Ger< trude.

Au. bout de deux heures de temps environ quelque mouvement de Rosa nous fit accourir auprès d'elle ; elle venait en eflfet de se réveiller. En nous voyant , un soufile de sourire voltigea sur ses lèvres, et, selon son habitude, elle chercha nos mains pour les caresser, puis, d'une ^voix qu'on entendait à peine : « J'aimerais, me dit-elle, prendre congé de votre fils aussi. » Je l'appelai , il parut : « Vous êtes, lui dit Rosa, le digne rejeton de votre bon père, et je vous dois, comme à lui, toute sorte de reconnaissance. Si ma pâleur ne vous rebute point , donnez-moi le demie

baiser. » Après cet effort, Rosa ferma de nouveau les yeux sans lâcher nos mains» et elle s*endormit tranquillement. Au bout d*une demi-beure, comme son souflSe ne s'entendait plus et que ses mains nous semblaient se refroidir» Gertrude se pencha sur elle pour la prendre dans ses bras et la réchauffer de sa chaleur, mais presque aussitftt , ayant poussé un grand cri , elle demeura inanimée auprès de son amie. Rosa avait cessé de vivre.

C'est ainsi que, par une dispensation de la Providence , ce fut le jour même où elle avait dû partir pour rejoindre une famille qui la repoussait durement, que Rosa prit son vol pour retourner sanctifiée dans le sein de Dieu. Certes, de ces deux départs , le dernier était bien préférable , aussi fut-ce dans cette circonstance où brillait la sollicitude d'en haut que je puisai un premier allégement à la douleur qui venait d*accabler mon âme.

Quand Gertnide fut revenue à elle-même , j'essayai de lai parler de cette mort si sereine , de cette délivrance si secourable, de ce propos qu'elle avait elle-même fait entendre : « Il vaut mieux qu'elle meure ! » Mais c'était trop tôt encore , ces paroles la blessaient , et elle les repoussait du geste. Couchée auprès de son amie qu'elle n'avait pas cessé de serrer dans ses bras , tantôt , comme si Rosa eût été vivante encore, elle lui souriait, elle lui parlait , elle lui prodiguait tous les témoignages d'une incomparable tendresse ; tantôt, après l'avoir en vain appelée par les noms les plus chéris , elle retombait dans les transports d'une délirante affliction, pour demeurer bientôt oppressée, gémissante, ou bien en proie à une morne stupeur.

« Gertnide , lui dis-je enfin dans l'intention de la retirer de cet état en lui proposant des soins à remplir, il est, vous le savez, de funèbres usages auxquels il faut satisfaire; trouvez-vous bon que je fasse venir pour vous aider la femme Miller? — Non ! non î je vous en supplie, répondit-elle avec effroi. Moi seule je plierai le corps , moi seule je veillerai auprès de lui, moi seule j'accomplirai les derniers et secrets désirs de ma chaste amie! » Je quittai alors Gertrude pour dler choisir parmi le linge de ma maison ce que j'y trou^

verais de plus fin et de mieux approprié à remploi qu'elle en voulait faire, et je retournai ensuite auprès d'elle. Durant cette courte absence elle avait défait la coiffure de Rosa, en sorte que le lit était inondé des flots de sa longue chevelure, et je remarquai aussi que l'alliance avait disparu de sa main. Sans me rien dire , Gerlrude prit le linceul ; puis, après qu'elle m'eut tendrement entraîné vers le lit pour que je fisse encore une caresse à son anue-, elle me pria de la laisser seule en m'avertissant de frapper d'une certaine manière quand je voudrais rentrer dans la chambre» et en me priant de faire en sorte que personne d'autre ne vînt à s'y présenter.

Quand j'eus quitté Gertrud^, je me retirai auprès d^e mon fils, et ?er9 le soir nou^ reçâipes 1^ visite di^ jo^illief Di^nui. de brave bommis , tput pénétré de l'aflQlictiûn que j'avais dâ resseptir, venait me marquer qu'il y entrait e^ part bien sinii^èrement, et il ajouta que comme , dans l'état de débisseme^t où était morte Rosa , je ppuvajs désirer qu'à défai^t (de parents qui plissent accompagner son cop.-? voi, quelques personnes s^ présentassent pour ep tenir lieu, il avait voulu être des pf entiers à m'pffrir se$ seryices j^ cet 0ffet. Je Ipi témoignai combien sa démarche, sans me sur? prendre» n^e causait de coptienteipent, et tout fiussitôt m)u$ abordâmes le sujet auquel jcette flémarcbe elle-même cput duisait tout naturellement II se prouva que mop fils ^vaif déjà poqryu à tout le matériel de l'ensevelissfsmenf , et pou^me il fit remarquer que Miller avait ep l'obligpanDç cette aj^ès-fnjdi mêo^e de qpitter son puvriBtg^ pppr se rendre ayeç lui ^pprès de l'officier icivil , afin d'y ^ervjr dje té-r moin pour fa|re dresser les pièces relatives au déc^è^ de Ro9^ , nous convînmes epsjem^le qu'i) lui serait |[i|it la ffr^r {K)sition jdjB mard^er avec nous trois ep r^ng 4d p^rept le jour du cppypi, et que s'il acceptait, nous bprneriops là nof déiparpbes ^ ce^ égar^. <« 4^^' ^^^i V%\^-Î^t cç l?94^l$

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cdrt^e éera composé àeà qtiâtrè setds hmimiè^ ^ aient, à ded titres diierÉ, inarqaé de Fiiitérêt K h patiTre Rosa pendant son élil S CelièTè , et je ne ^iise pas qu'il fût agréable à son amie de te voir se grossir de personnes indifférentes. » Ceci réglé, j'entretins M. Dnrand et mon fils des circonstances à la fois touchantes et consolatrices qni avaient signalé les derniers monîènts de ftosa , et quand je fos arrÎTé à ce reconnaissant mouTement qni l'avait portée à faire appeler mon fils, celui-ci m'ôta la parole pour dédarer avec larmes que jamais témoignage plus beau ne l'avait enflammé du dé^r de s'en rendre digne, et que cette distinctidn que Rosa lui avait faite, en réclamant de soà amitié le baiser d'étemel adieu, avait pour lui un charme et une valeur contre lesquels venait échottet* sar tf isteSse et Se briser son affliction eDe-même.

Qumid ni. Durand nous eut quittés, nous vîmes arriver Miller et sa femme. Tous les deux ils venaient pour pleurer avec nous et pour me marquer le remords qu'ils ne cessaient d'éprouver de ce que, le soir de notre retour de Versoix, ils s'étaient montf'és si durs et si offensants pour cette angélique jeune dame. « Pour ceci, leur dis-je, je vous l'ai depuis longtemps pardonné , car dès le lendemaiti j'ai su sous l'empire de quelles apparences vous aviez dû agir ainsi que vous l'avez fait; aussi, pour vous donner à la fois la preuve que je ne conserve aucun sentiment de rancune à cet égard et l'occasion d'effacer jusqu'à la trace de votre offense d'alors par un témoignage d'affectueuse estime, je vous * demande, Miller, de marcher, vous quatrième, avec M. Durand , mon fils et moi , en rang de parent au convoi de Rosa. » A cette proposition Miller montra une vive satisfaction, et il me remercia avec chaleur d'avoir bien voulu Fho^ norer au poitit de songer à lui dans cette occasion.

Vers dix heures j'aUd nioî-même porter à Gertrude epielque nourriture et de la lumière. Je la trouvai assise auprès

du Ut, qui pleurait silencieusement, et en la revoyant je ne pus que m*abandonner de nouveau au cours de ma propre douleur. Cependant , ayant jeté les yeux sur Rosa dont la physionomie « d'ailleurs aussi blanche que le linceul dans lequel elle élait pliée, avait une ineffable expression de douceur sereine et de religieux contentement : « Chère enfant, dis-je en m*inclinant pour imprimer mes lèvres sur son front glacé, que votre visage montre bien que vous êtes morte au Seigneur et entrée maintenant dans sa paix ! Hélas! quand je vous affligeais naguère de mes remontrances, j*ignorais étrangement quelle âme était la vôtre , et qu'au sein même de votre faute vous étiez encore toute parée de la plus sainte innocence , comme sous cet air de fragilité vous étiez toute forte de la plus chrétienne piété ! » Puis , m'adressant à Gertrude : « Ma bien-aimée , ma fille chérie (c'est vous, je ne l'ai point oublié, qui, l'autre jour, me disiez l'être de cœur), sachons mêler à nos larmes de douleur celles de consolation et de joie , puisque voici notre Rosa délivrée, heureuse et désormais sous une garde qui ne lui faudra plus. Car viennent à présent les outi*ages des méchants, viennent surtout les révélations redoutables , les découvertes d'opprobre ignoré, de flétrissure imméritée, l'y voilà soustraite à toujours par la manifeste sollicitude de celui qui veillait sur cet ange. Ah ! non, Gertrude, au nom de Rosa elle-même, point d'amertume, point de murmure; et si nous voulons n'être pas indignes de l'exemple qu'elle •nous a donné, que la tristesse seule , mais tempérée par la gratitude , trouve place dans nos cœurs ! » Gertrude était trop profondément ébranlée pour pouvoir me témoigner par son discours qu'elle acquiesçait à ces paroles; mais, usant du tour qui était mieux à sa portée, elle avait suspendu ses pleurs pour les écouter, et l'abandon avec lequel elle se livrait à mes tendres caresses m'était un signe qu'elle s'associait à mes sentiments.

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Qaand noos fûmes demeurés quelque temps en silence » j'appris à Gertrude que sa séparation d'avec la dépouille mortelle de son amie aurait lieu le surlendemain, jeudi, Ters le milieu du jour, et qu'à ce moment-là je ferais , selon l'usage qui est pratiqué dans notre Église, un petit service funèbre en présence des personnes, d'ailleurs bien peu nombreuses, conviées à l'enterrement; qu'au surplus, il lui faudrait permettre que , dès le lendemain matin , Rosa pût être déposée dans sa dernière demeure , et que , pour cette triste opération, l'aide de quelqu'un lui serait absolument nécessaire. Alors Gertrude me nomma la femme Miller comme étant la personne de qui elle accepterait le plus volontiers les services; puis, passant à un autre objet : « Un vœu de ma Rosa , qui doit être religieusement accompli , dit-elle, c'est qu'en aucun temps sa mère n'apprenne, par qui que ce soit, que c'est la lettre qu'elle lui a écrite qui a été l'occasion de son accident et la cause de sa mort Je vous coDJure donc , mon cher monsieur Bernier , puisque sûrement vous ne tarderez pas à écrire aux parents de Rosa, d'imaginer à ce sujet telle manière de présenter les choses qui écarte de leurs esprits jusqu'au soupçon même de la vérité. Que si vous répugnez à vous faire en ce point l'exécuteur du vœu de Rosa, dors confiez-m'en le soin , et j'écrirai dès cette nuit, — N'ayez crainte , lui répondis-je , je serai en ce point, comme dans les autres, l'exécuteur fidèle du vœu tout filial de Rosa, et il ne tiendra pas à moi que cette malheureuse mère ignore à tout jamais qu'elle a, sans le savoir et en croyant n'être que tendre , immolé son enfant »

Alors Gertrude, relevant ces dernières paroles : « Hélas ! me dit-elle , absolvons cette mère infortunée qui , tout en sachant, elle , ce que nous ne faisons, nous, qu'entrevoir à peine , l'irrémédiable flétrissure de sa fille , lui pardonne néanmoins autant qu'elle l'ose, et en bravant pour cela l'in-

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exorable tyrannie d'un épont saiis entrailles, le criine honteux dent elle la croit complice. .... » j^uis arec tin soudain tfccciit de baine tengeresse : « Rësertond nos malédictions jpour ceint. . » Ici l'indignation , le dégoût des images Aé louîllure, dès saffocations d'horreur et de saisissement l'empéchèrent de poursuivre, et je lui dis : « Gërtrude, détouN lions nos pensers de cet homme , ou bien ils troubleraient de ressouvenirs odieux cette douce sérénité des derniers moments de Rosa. Qu'importe maintenant à notre amie qu*un monstre ait flétri cette dépouille faîte pour la terre , puisque l'âme immortelle qu'elle recelait est montée au ciel pure comme les plus pures et chaste comme les plus chastes! » Ces patoîes parurent descendre Sur le coeur donloureusemerit aîgH de Gertrudè , comme fait un baume salutaire sur une cuisante blessure , en sorte qu'accédant avec an visible soulagement à l'avis que je venais de lui faire entendre, elle prît l'alliance sur la table , et elle dit en me la l'émettant : « Prenez ceci , prométtez-moi de le détruire, et plus jamais , j'en éprouve comme vous le besoin , plus jamais ni lé nom de cet homme, ni aucun discours dont il soit Tobjet, ne souillera de nouveau mes lèvres î »

Vers onze heures , après avoir prévenu Gertrudè que mon .fils entendait veiller lui-même dans la chambt'e à manger , afin d'être à portée de la servir et aussi afin qu'elle n'eût pas à ressentir Timpression d'une solitude absolue, je la quittai pour aller prendre quelque repos.

Au petit jour j'appelai mon Tib pour qu'il vint me donner des nouvelles deGcrlrude. II m'apprit que, yersdenxhcurcs,' Gertrude, vaincue parla lassitude, et cr;fignapt quels sonv mcil ne vînt la surprendre , avait cntr'ouvcrtla porte pour )g prier de se tenir auprès d'elle durant quelques instants, et que I s'étaut h dessein abstenu de lui parler, après qu'il s'était trouva dans la chambre, elle n'avait pas tardé à s'endormir dans la bergère ; qu'environ une demi-heure après Gcrtrude a'étant réveillée en sursaut, conppe par l'effet d'uni rêve pénible, elle avait passé d'une sorte d'égarement âaq.' loiu'eux h l'effusion d'un bouillant désespoir, e| qu'alors seu-^ Icineut il s'était approclié pour tacher delà conspler en lui parlant soit de la triste destinée qui aurait attendu ^os; dans ce monde , soit du boulieur dont elle joujssait actuellemenl dans le ciel , qu'ensuite ils avaient coulinué de e'enlretenif ensemble Jusque environ les premiers ^vant-coureurs d^ l'aube ; qu'alors, avant qu'il se retirât, Gertrude l'avait couJ duitauprèsdulit pour qu'il vit une dernière fais son ioàepi pour qu'il jouit ^vec elle de l'air de douce 8éréfii|é gi)i ^ répandu sur ses traits.

Dès que je fus levé, je m'occupai d'écrire 4)> Bosa pour leiu- annoncer ]a triste nouvelle ftf

en£uit. Toat en leur présentant cette mort et les causes qui rayaient 'précipitée comme l'effet d*un accident fortuit, je saisis cette occasion de leur apprendre que Rosa ne m'avait jamais abusé en quoi que ce fût de ce qui la concernait ; que si, à la vérité, j'avais été dans le cas d'obtenir tout récemment des demi-révélations qui me portaient à douter de la validité de son mariage, elle avait, quant à eUe, quitté ce monde sans avoir, grâce à Dieu, abordé un seul de ces doutes, et que , bien au contraire, d'dle-méme et sans aucune bésitatlon, elle avait interprété les expressions sévères qui se trouvaient dans les lettres de sa famille comme se rapportant exclusivement à la faute qu'elle n'avait cessé de se reprocher, celle d'avoir pu se marier secrètement et sans leur participation. À ces observations j'ajoutais des détails sur les circonstances de sa mort et sur l'édifiante et chrétienne résignation de ses derniers moments, puis je terminais par des consolations plus particulièrement à l'usage de sa pauvre mère. Quand j'eus terminé cette lettre, j'allai la faire lire à Gertrude, qui en approuva entièrement le tour , en sorte que j'envoyai mon fils la jeter dans la boite.

Cependant le bruit de la mort de Rosa s'était répandu avec une grande rapidité dans le voisinage, et, à la malice des caquets, avait succédé soudainement l'intérêt, la pitié et une curiosité remplie de décente bienveillance. Aussi dès le matin de ce jour j'eus à recevoir visite sur visite de mes principaux paroissiens et à écouter avec embarras, de la part de ceux-là même qui l'avaient blâmée naguère, l'éloge fait sans tempérament de ma charité envers la pauvre Rosa. Gomme je suis habitué à ces retours irréfléchis d'enthousiaste sympathie, je n'y pris garde que pour m'humilier devant le Seigneur à propos de tant de louanges frivoles et de témoignages immérités. Mais j'eus bien de la douceur à recevoir l'a visite de quelques humbles de mon troupeau, de ceux-là qui, exempts d'engouement comme ils sont exempts de ma-

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lice, traitent leur pasteur OHunie un ouvrier de la vigne, sans plus, et savent lui marquer avec simplicité la confiance dans son efidrt et le bon espoir dans ses intentions. L'oncle de cette jeune fille qui m'avait suivi en sanglotant quandj'étais smrti de chez Marie vint aussi. J'appris de Ini que sa nièce, après avoir rompu fidèlement avec les vicieux, commençait ù se nettoyer un peu de réputation et qu'avant un ou deux mois il comptait pouvoir l'associer à ses autres ouvrières, sans qne celles-ci s'en trouvassent scandalisées. Je lui exprimai ma satisfaction à ce sujet et je l'engageai à m'envoyer cette enfant toutes le semaines une fois pour que pusse entrer en part avec lui dans sa bonne œuvre. Enfin, je vis arriver dans l'après-midi la bonne dame de Yersoix, et, en me ressouvenant de son humanité si spontanée et si généreuse envers la pauvre Rosa, je goûtai une vive consolation à confondre mes larmes avec les siennes. Gertrude, que je fis prévenir de la présence de cette dame dans la maison, voulut aussi la voir, et, quand je l'eus introduite auprès d'elle, elle la conduisit vers la bière qu'elle tenait entr'ouverte pour lui laisser cueillir un baiser sur le visage de son amie.

Dans cette même journée , par une de ces coïncidences qui sont si communes au milieu des vicissitudes de ce monde, les valises de ces dames arrivèrent. Elles étaient à mon adresse et expédiées de Zurich. Je les fis aussitôt transporter dans la chambre de Gertrude, présumant qu'il valait mieux brusquer l'impression qu'elle ressentirait de cette restitution en la faisant se confondre avec d'autres encore plus douloureuses, que de l'ajourner à des temps où elle viendrait rompre le cabne di£Bcilement obtenu d'une situation moins à plaindre. Dès que Gertrude les eut en sa possession, elle en ouvrit mie pour y chercher le portrait de la mère de Rosa, et, dès qu'elle Teut trouvée, elle me pria de faire en ver ces vdises dont la vue lui faisait horreur, et de di^ en £aiveur des pauvres de ma paroisse, de tous les

SIO BOSA £T GEBTRUD&

qu'elles recélaimi^ puisque d» 9a vie elle m voplail ni ^a pprter ni w revojr aucun. Site «^ dirigea ensuite ¥crs la bière, et çUe ^usta le poi:tr^( »ui le cœur de Rq^, en in*aypnaift qu'elle goûtait quelque douceur à se former, au iQpyeii djs ce9 Tajns symboles, Fimage du capprocbeineot qui avait été ^ vivement désiré par son apûe* « Je les uni^ 44ps le sépulcre, ajouta-t-elle pendant que les larmeç ruisselaîeut sur ses joues, et je ne passerai pas nn jppr $ai)s prier Dieu qu*il les unisse plus tard dans le ciel I >>

Vers le soir on vint m*annoncer que la fille Marie était à Toixtrémité et que si je voulais lui prêter mon ministère dans ses derniers monients, je n^ devais pas tarder à me rendrp çi\ei elle. A cet appel, je m'y acliemina} sur Theure. D^ç que je fus entré dans la chambre, les femmes, cette ^is, s'éloi-r gnèrepl sans que je leur en eusse donné Tprdre, et je me trouvai seul à seul avec la mourante. « Eh I bien, luidis-je, mon enfant, Tinstance du mal et rapproche de la mort ontelles enfin subjugué ton âme et forcé ton cœur à faire le compte de s^^s voies ? » £Ue ne répondit à ces questions que par un muraiure d*angoîsse et de gestes d'égarement ; puis, comme j'étais debout auprès du chevet, elle se saisit de mon bras pour s'y cramponner avec eSrqi. Je voulus essayer de la calmer en priant pour elle; mais dès les premiers mots elle m'interrompit en s'écriant : « Est-il vrai que Rosa soit morte? — Oui, » lui dis-je. Alors elle pouçsa d'horribles cris qui attirèrent de nouveau les femmps dans la chambre, et j'assistai en commun avec elles an spectacle le plus lugubre qui puisse se rencontrer sur la terre, à celui de la créature rebelle et pécher^se qui se débat sans préparation et sans espoir contre le roi des épouvantes.

Cependant , les cris de Marie s'affaiblissant de plus en plus pour se perdre bientôt dans un rauque râlement , et comme je connus qu'elle était près d'expirer : « Mon enfant, luidis- Je, emidoie les minutes qui te restent à implorer ton pardon

an nom de notre Sauveur Jésus*Christ » Mais, sans répondre à cet appel» elle murmura : c Judith, Judith, » et une des femmes s'élança : « Tu lui remettras... » Ici la voix de Marie expira sur ses lèvres , et elle perdit presque aussitôt connaissance. « Quest-ce, dis-je à cette femme, que tu as à me remettre? » Elle me conduisit alors dans une chambre voiâne où elle me fit voir les valises du jeune monsieur,' qu'il y avait fait déposer précipitamment à Foccasion de sa dernière alerte ; puis, ayant retiré d'une armoire une petite cassette, elle la déposa entre mes mains en disant : « Yoici ce que Marie m'a dit hier au soir de vous remettre dans le cas où il serait constant que la jeune dame est morte. » Je pris cette cassette et je l'emportai chez moi ; des visites m'y î^tt^daient, quelque$>i|ii8 d^ mes paro|s$ieps entre autres,' qui venai^pt ppur s'informer de The^re exactjs dp Tenterre-^ ment, parce que c'étail: ^intention des hommes du quartier, me dirent-ils , de fjdre pprtége à la jeune dame, t^nt par respect pour sa mémoire qu^ par considération pour moi. Je les remerciai de leur démarche et je leur répondis que le convoi partirait de mon logis à l'heure précise de midi.

Quand je me trouvai libre, j'ouvris la cassette : elle contenait des liasses de lettres. A peine j'en eus parcouru des yeux quelques-unes que tout le mystère de la destinée de Rosa m'était dévoilé. Je frémis d'horreur et je rendis grâce à Dieu du fond de mon cœur de ce qu'il l'avait prise à lui.' Puis je refermai la cassette et je la déposai en lieu sûr, re-< mettant à d'autres tomps de faire le dépouillement de ces lettres pour y suivre à la trace, et en quplque sorte jour par jour, le ûl d'artifices et de scélératesse qui, après avoir enlacé çt perdu Rosa , avait failli s'enrouler aussi autour de Gertrud^ pour l'entraîner violemment dans l'abime.

Le lendemain je me rendis dans la chambre de Gertrude, à qui je voulais consacrer les premières heures de la matinée. La bière avait été scellée, et Gertrude se tenait assise auprès, vêtue de ses habits de deuil qu'on lui avait apportés la veille. Après qu'en me revoyant elle eut donné cours à un premier mouvement d'attendrissement , elle y fit trêve pour me dire qu'elle s'était promis de contenir sa douleur durant cette funèbre journée. Puis elle ouvrit un tiroir où , ayant pris une lettre ployée , elle me la remit en disant : « Ceci a été écrit de ma main dans la nuit du lundi au mardi , sous la dictée de Rosa ; si je n'ai pas détruit ce papier, comme j'ai fait l'alliance , c'est que les lignes que vous y lirez constatent de quelle ardeur Rosa a aimé celui qui l'a immolée, tout comme elles sont pour nous le gage qu'elle est descendue dans la tombe convaincue de sa tendresse et de sa félicité. » Je pris la lettre pour la lire plus tard, tandis que Gertrude poursuivant : « Cette lettre devait, dans l'intention de Rosa , être accompagnée d'une mèche de ses cheveux que j'ai coupés en effet, mais voici comment j'ai cru devoir en disposer. Ce faisceau pour vous et »v«,r votre fils, mon cher monsieur Dernier ; celui-ci , pas

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plDS gros, pas moindre, poor moi; c«t autre pour sa mère. ■ En revoyant ces beaux cheveui blonds, naguère le Batarel mitement du plus aimable visage , aujourd'hui tristes dépouilles prélevées sur le sépulcre , je oe pus maîtriser rooD émotion, et ce fut à Gertrude cette fois de me veniren aide par wn bon exemple autant que par ses caressantes consolations.

Cependut , vers onze heures , déjà beaucoup de personnes commençaient ï s'attrouper anx abords de h maison, et de moments en moments il arrivait de diverses mes de ma paroisse des hommes décemment fétus qui se rassemblaient pour former le cort^e. Dans le désir de ne pas prolonger le spectacle ostentieui de celte manifesution d'ailleurs estimable, et comme Miller et Durand étaient déjà arrivés i mon domicile , je résolus de presser les temps et d'avancer nn peu l'heure du départ. Ayant donc fait entrer dans la chambre les deux personnes que je viens de nommer , puis mon fils, la dame de Versoix qui m'avait fait demander la permission d'assister Gertrude dans ce moment pénible , la femme Miller et la vieille , ils s'y disposèrent en cercle , Ii quelque distance de la bière , après quoi , debout , et appuyé sor le dossier d'une chaise , je lus d'abord dans les termes suivants les passages de l'Écriture par lesquels s'ouvre , dans notre Église , le service des morts ;

« L'bomme né de femme est de courte durée et plein d'ennoL II sort comme une fleur, puis on le coupe et il s'enfuit comme une ombre qui ne s'arrête point.

» Éternel , tu as réduit mes jonrs à la mesure de quatre doigts , et le temps de ma vie (.st devant toi comme rien. Certainement tont hMome qni subsiste n'est que vanité ! Vanité des vanités , tout ici-bas est vanitL'. Quel avantage a l'homme de tout le travail qu'il fait sous le soleil!

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