ALPHONSE LEMERRE EDITEUR
a7-(r PAtSAOi CHOisiut ivp
ROScA mrSTlCcA
Faire attendre son hôte à l'antichambre est d'un impertinent sans gêne, et peu de visiteurs seraient curieux d'un pareil accueil. Ce n'est pas qu'on tiy puisse Trouver quelque intérêt : fai vu des vaniteux orner un vestibule du meilleur de leurs meubles, et tel, sur son escalier, fait étalage de lapis orientaux, qui prive son alcôve lune descente de lit.
// en est ainsi des préfaces y dont T étude ne serait pas sans enseignement ; mais les curieux ri ont garde de t affronter. Tascal nous marquerait un motif encore de la défaveur oii le public tient ces sortes i avantpropos : t auteur y trace volontiers son portrait y et la modestie extrême ^ dont il a coutume de vêtir ses qualités de fat y ne contribue pas médiocrement à les faire valoir. — T)e faity celui-là est un brave, qui s aventure dans les hasards (Tune préface, tant il en est à mourir (T ennui!
Sans me flatter d'une exception à la C^orme^Je voudrais expliquer mon titre en deux lignes, et prendre prétexte de cette démarche auprès du public, pour saluer, devant lui, quelques maîtres, et serrer la main de ceux-là qui vaillamment luttent à mes côtés. — ^e pourrais dédier ces notes à mes pères et à mes pairs.
La T{pse que je vous invite à cueillir — ami bienveillant qui feuilletei ces pages — ne fleurit pas aux rives des contrées lointaines; et nous ne prendrons , si vous voule-^ , ni t express , ni le transatlantique.
Étes-vous susceptible d^une émotion vive de tinteh
lect? et vos pensers favoris vous hamem-ils Jusquà vous donner parfois f illusion du réel?.,. — Vous êtes donc magicien y et la 'R^se mystique ira £ elle-même y pour peu que vous le voulie\y fleurir en votre jardin. Le mysticisme! toute la poésie est là, — (Aspirations follement fraternelles de nos cœurs vers ^imaginaires créatures y ou vers la nature personnifiée et sensibilisée ;
— ténues et surprenantes affinités que rien n explique;
— vague et précieux besoin dont se tourmentent nos esprits y de deviner t inconnu ^ de pénétrer t impénétrable et de peupler le vide; — charme infini des émotions illusoires y de quoi nous pleurons y les sachant telles;
— attrait impossible à définir de ce que la pensée sublimée y le sentiment égaré y la sensation exacerbée ont de plus ineffable et fugace — ou de plus intense et vibrant : toutes ces choses ont droit de cité en poésie,
— Que dis'je? La poésie en est faite.
Le mysticisme? Cest t amour de nos cœurs pour les songes de nos cerveaux; cest ce qui nous fait haïr du vulgaire; ce qui fait de nous des proscrits !
éM. Joseph Trudhomme ri a point encore rappelé
les poètes de leur miser dhle exil : il attend, pour jeter sur eux un regard de bienveillant encouragement, quils fassent amende honorable et en revienneru à la a véritable poésie, » — oAft ! tant que des hommes de génie y ou de la plus piteuse nullité — (cela imparte peuj, ont traduit leurs idées en vers incorrects y où ami rimait avec ainsi et avec lui ' , cîTf . Joseph Vrudhomme a battu des mains : on peut, après tout — ti est-ce pas? — excuser les emportements de la jeunesse et tolérer une idée sublime, pourvu quelle soit rendue en détestable français? — (Slfais quand le grand dictateur a vu la sécurité publique menacée par la fondation (fune école j que patronnaient (5fl<5tf. Leconte de LisUy ce barbare l — de 'Banville , ce funambule! — et zMendès, ce topinambou hermétique! — lors, justement alarmé des prétentions qu affichaient les sectaires, de rimer exactement et d'éviter les fautes de français y il a cru devoir sévir, et prononcer contre tous les poètes la peine de Texil.
Tauvres deshérités du bonheur et de la gloire, exilés maudits de notre patrie de naissance, si nous chérissons tant la patrie d'élection, cest quil nous est
I Rimes cI'Alfred de Musset.
PRÉFACE y
donné éHy pouvoir mentir à taise — mentir effrontément et naïvement j mentir avec attendrissement et délices — à T ingrate perversité de nos semblables , non moins quà ïinéluctable écœurement de nos destinées finales ! c4 cette heure où le Pessimisme ^ f cette religion amère des sacrifices inutilement consommés et du néant douloureusement acquisj, est devenu la foi commune des penseurs y et — comme un vaste incendie où sabiment nos dernières espérances — fi^opp^ de ses clairs sanglants les fronts qui dominent; à cette heure où le réel se manifeste plus décevant que jamais^ plus stérile et hideux, sommes-nous pas privilégiés , poètes paisibles y qui nous réfugions dans T illusion réconfortante du rêve et les nobles mensonges de tart?
— Trophètes décriés d^un art nouveau, grands méconnus de la multitude, Je voudrais vous dire ici que je vous vénère et vous aime! Grâce à vous, la France a ses chefs-d* œuvre lyriques, enfin, et de récents noms de gloire à inscrire aux murailles de son Tanthéon. Dans le cœur des enfants naïfs et des rêveurs adolescents, vos poèmes ont fait éclore t amour du beau, comme une
impérissable fleur y et la sainte admiration^ comme une aurore de génie!
— TJous êtes les Initiateurs et les c4ieuxj aèdes bardes^ rhapsodes et poètes de tous les temps y depuis taveugle Homère^ faisant de [histoire des primitifs Hellènes la bible farouche de F héroïsme , — jusquau proscrit Hugo y allumant t épopée légendaire au long des siècles y comme une immense apothéose. oMais je vous glorifie entre toutes^ Voix majestueuses qui dominei ce siècle y mariées en une savante et incomparable symphonie! — oi toi d'abord y Tère dont le nom est sur toutes les lèvres; à vous ensuite y ses dignes fils y salut au nom du plus humble et jeune de vos frères!
Vinfluence de Victor Hugo domine^ comme chacun sait, tout le xix® siècle^ à tel point que pas un poète ri a pu sy soustraire, — ce Victor Hugo y fa dit ^aliacj^ a cest un grand homme : nen parlons plus... 3»
Tour r influence de ces génies à prosodie facile — Lamartine et oilfred de éMusset — dès longtemps elle II est plus sensible : les scrupuleux artistes que sont les Parnassiens ont clos la bouche aux derniers valets de gloire de ces grands hommes ^ et ceux-là vraiment n admiraient et ne pastichaient en ceux-ci que le versificateur équivoque — non le poète au grand cœur.
Sans prétendre à classifier ' , Je noterai dès r abord que deux maîtres y depuis quelque vingt ans y ont imposé leur esthétique à la Jeune génération tout entière^ y et leurs procédés à bon nombre d'artistes estimables y mais
1 Je passerai sous silence, comme se rattacliant plutôt au grand mouvement de 1830, de superbes poètes, comme Th. Gautier et Louis Bouilhet.
2 Je ne veux parler que des poètes.
un peu dociles, Vun est mort : Charles Baudelaire; t autre y {M. Leconte de Lisle, domine encore ^ de toute la hauteur de son talent ^ la fière cohorte de ceux qui, à cette heure de prose envahissante ^ ont foi toujours en t immortalité de la langue rimée : sacré héritage^ forme suprême de fart y née du génie même de notre nation et perfectionnée par les T^onsardy les Corneille , les Hugo et les Th. Gautier!
Charles Baudelaire est le plus grand novateur de notre ère poétique y le plus robuste dompteur de langue qui se rebelle — TA. Gautier compris. Il a forcé le Verbe en ses plus mystérieux retranchements y il en a rasé les dernières murailles.
Veut' il définir î indéfinissable^? — // évoque des analogieSy et, pour donner timpression dtune chosey n hésite pas à transposer le parfum en couleur ou en sonorité y la forme en rhythme :
« Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, ff Doux comme le hautbois, verts comme les prairies...
I II est d'excellentes et fort complètes études sur Baudelaire. (Th. Gautier : Noficf sur Baudelaire, — Paul Bourg et: Psychologie contemporaine. — Maurice Barrés: La sensation en
« Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose...
« Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées « Où git tout un fouillis de modes surannées, a Où des pastels plaintifs et de pâles Boucher « Seuls, respirent l'odeur d'un parfum débouché... »
Ou bieriy dans la notice sur Edgard Toé :
« Comme notre Eugène Delacroix, qui a élevé son art à la hauteur « de la grande poésie, E. Poë aime à agiter ses figures sur des fonds « violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourrim turc et la senteur de l'orage. »
Et encore : fil s agit de FoidoréeJ.
« Son haleine fait la musique
« Comme sa voix fait le parfum I... »
Cet ingénieux procédé, que le poète met en œuvre à routes les pages de son livre ^ est un secret de sa pénétration. tMais il en résulte parfois que la langue s affine et se subtilise au point de dérober la pensée au commun des lecteurs : un esprit très délié et des nerfs quelque peu malades sont « de rigueur jj , si ton veut suivre partout 'Baudelaire. !7^ous reviendrons sur cet
littérature j etc.). Ceci n'est point une page de critique, mais une série de notes superficielles où je tâche à esquisser à peine quelques profils littéraires.
lO R1'S4 M\STICA
aveuj quand nous aurons touche un mot de divers procédés de forme familiers au poète des Fleurs du {Mal.
Ce despote qui, fpour accoupler le force au rhyrhme et au mot .-pensée, sentiment, sensation), brutalise artistemetu son style — en sorte quil ne soit point défiguré, mais porte au front comme la terreur et thumiliation de sa défaite — ce despote abdique souvent sa rigueur entêtée. Il est alors t Orphée, ou mieux tc4mphion dont la magie créatrice s exerce, non plus sur des pierres s amoncelant en édifices — mais bien sur des mots, qui, à sa voix accourus, dociles à ses charmes, se mêlent et s agencent en di impérissables poèmes — spontanément : et le style se déploie y sans nulle trace de labeur; ample, rhythmique et musical, en sa sérénité. Von dirait iun fleuve au repos, bleu profondement, lent et majestueux :
€ Je t'adore à Tégal de la voûte nocturne, « O vase de tristesse, ô grande taciturne....
ou encore :
« Mère des Souvenirs, Maîtresse des maîtresses.. *
q4u cours du livre, on relève^ des négligences de
J^orme — mais spécialement calculées et voulues.
Gautier compare ce style ce à ces étoffes i Orient y à la
fois solides et grossières ^ oit les fils de soie et îor se
mêlent a des fils de chanvre rudes et forts oii les plus
délicats ornements courent ^ avec de charmants caprices, sur un poil de chameau bourru ou sur une toile âpre au toucher y comme une voile de barque, 3> Ce pittoresque rapprochement donne Timpression £ étrange sorte. C'est cela même.
TJeut'On deux exemples de ces fautes d'un Impeccable^...
Quel artiste ne voit point une ruse exquise et pleinement justifiée y dans cette rime indigente , révélatrice de paresse alanguie et d'abandon rêveur :
a Des esclaves nus...
« Qpi me rafraîchissaient le front avec des palmes,
« Et dont l'unique soin était d'approfon-DiR
a Le secret douloureux qui me faisait lan-GUiR ? »
oAilleurs ne semble-t-il point qùon sente le frais souffle du crépuscule avant-coureur de ï aurore y à lire ces deux vers d'une construction identique y si négligée et monotone :
« La Diane chantait dans la cour des casernes, « Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. »
Cest le langage du poète à peine éveillé par la fraîcheur matinale et qui balbutie en se frottant les yeux. Je in en tiens W, soucieux Sètre sobre de citations; elles ne feraient pas défaut.
Comme tout grand pcéte^ 'Baudelaire est un symboliste : il drape ses plus belles conceptions du voile mythique y et derrière ses images les plus hardies ^ il est de profondes pensées. Lon resterait des heures à songer devant telle de ses pages y également suggestive pour r esprit y r imagination et les sens. « Le T{éve d'un curieux n est de celles-là.
Baudelaire est sentimental aussi , jusquà en être navrant y et son cœur saigne d'un éternel y impossible et violent amour; mais en cette passion même y si profonde et sincère^ se révèle le fatal penchant de sa nature à t étrange y au rare :
« Bizarre déité, brune comme les nuits,
« Au parfum mélangé de musc et de havane... »
IJoye^-vous point là une preuve y après tant d'autres, de Terreur où tombent ceux-là qui veulent voir en 'Bau-
delaire un mystificateur^ — Extravagant ^ peut-être ïat'il été parfois y mais avec une parfaite loyauté y et naturellement.
qAu reste ^ cen comme poète de la sensation quil est plus profondément original; et^ si /écrivais une étude — non des noces rapides et capricantes où je tâche à justifier mes enthousiasmes — je serais tenu d^ appuyer très fort sur ce point.
La Sensation! 5\]i// ne Ta creusée plus avant, — Uous qui retourne^ le scalpel de F analyse en vos chairs frémissantes de plaisir ou frissonnantes de douleur, saluei votre maître! Trene^ sa main, si le désir vous tourmente de plonger dans T enfer de la sensation: Il ne craindra pas de descendre à vos côtés au septième cercle, zMais songei-y bien! Il n est pas Virgile et vous ri êtes pas T>ante; vous souffrir e-^ avec lui et comme lui tous les tourments des damnés, vous subirei leurs affres éternelles, et^ remontés à la lumière du Jour, vous garder ei au cœur V incurable morsure du souvenir!.,.
Dans cette intensité de perception nerveuse, il faut voir une cause de t antipathie vaguement effarée des bourgeois contre Baudelaire — voire de la haine robuste de certains lettrés, — c4« demeurant, comme Va dit (SM, zATaurice "Barrés, « Si des hommes desprit,
« et nomhreuxy se refusent à comprendre les Fleurs du Cl éMaly sincères y ils ont raison, Cest ici une querelle « de sensation. La logique des filiations y le soulignage « de la critique ny peuvent mais : vous sente^ ou vous « ne sentei pas ' . »
On ne peut mieux dire. Lart sensationniste repose tout entier sur la conformité des tempéraments de fartiste et du dilettante. Tour traduire les commotions voluptueuses ou pénibles de la moelle et de F encéphale y les mots sont des signes très imparfaits par quoi des natures similaires peuvent seules correspondre. Quelque fidèlement qu il semble exprimé au moyen du verbe y F état nerveux d'un individu reste aussi obscur — pour qui ri est capable îen subir un pareil — quun problème de physique y pour celui dont T esprit nest point ouvert par l'étude aux choses de F algèbre.
c4vouons-le donc : Si les Fleurs du éMal sont en ce jour plus généralement goûtées quily aquin\e anSy cest que le nombre s'est fort accru de ces natures extra-nerveuses et fiévreusement analystes y comme était celle de Baudelaire. — Ceci est de tordre physiologique y je suis même tenté de dire : pathologique y puisque nombre
I Psychologie contemporaine : la sensation en littérature.
PRÉFACE If
de fils intellectuels du poète se font gloire dêtre des « névropathes. »
On le voit : malgré toute mon admiration pour le grand homme. Je ri ai garde de voiler la pente périlleuse oit aboutissent ses doctrines dart.
Dans la poésie : Sensualité, c?lf. Jean éMoréas rédige , sans s y conformer y le programme des outranciers du sensationnisme sombrant dans le réalisme absolu '
« N'écoute plus Tarchet plaintif qui se lamente
« Comme un ramier mourant au fond des boulingrins ;
« Ne tente plus l'essor des rêves pérégrins
«r Traînant des ailes d'or dans l'argile infamante I
« Viens humer le fumet — et mordre à pleines dents
« A la banalité suave de la vie,
« Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
« Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants! »
'Baudelaire tia jamais poussé si avant ses théories matérialistes ; il est mystique jusqu en la débauche , et ne perd jamais de vue son farouche idéal , lorsqu'il plonge
I M. Moréas n'est pas de ceux-là. Son récent recueil, les Syrtes, le place en deçà plutôt qu'au delà de Baudelaire. Ces vers sont d'une forme achevée et d'un sentiment souvent exquis.
l6 ROSA MYSTiCA
à tégoût des plus épouvantables réalités. Ses fantaisies macabres j si riches ([ardente ironie ^ de myticisme dévoyé et de rousse splendeur démoniaque^ sont des pan-
cacles alarmants de la décadence et de la perversité modernes.
Lon affecte de s indigner ou de ne comprendre pas. On crie sus à T immoralité y sus au réalisme. — Baudelaire y un réaliste I ' — sotte engeance prudhommesque aussi prompte au jugement téméraire quenr tétée à terreur manifeste! Suffisance fétide / Hargneuse médiocratie régnante éternellement!..,
— Lise\ a la Charogne! *> fsexclame-t-onj, — Oui certes! quon la lise y cette superbe poésie où la pourriture sert de repoussoir à la plus idéale des apothéoses : à la glorification de t impérissable amour ^ en
I Dans une lettre (où M. le Marquis de Custine, homme d'esprit et de talent, rend grâces à Baudelaire, pour l'hommage de son livre), on lit, après de discrètes critiques, ces mots déplaisamment insinuatifs : — « Vous voyez, Monsieur, que je ne suis point un « réaliste î »
— « Ni moi non plus, » (réplique Baudelaire en une note), a 11 « est présumable que M. de Custine qui ne me connaissait pas, a mais qui était d'autant plus flatté de mon hommage qu'il se sen- « tait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme « charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière a étiquette. » C. B.
ce monde et dans f autre! Tar un suprême paradoxe, le grand Barbey dCoiurevilly veut voir dans ce la Charogne » le seul poème spiritual isre du livre. Cette plaisanterie y en un article qui fut un plaidoyer y semble une feinte adroite, pour attirer [attention sur le reste de r ouvrage.
Quoiquil en soit de toutes ces opinions, une auréole de gloire posthume illumine le visage douloureux de 'Baudelaire — et ce martyr conscient iun art meurtrier a, du fond de la tombe, magnétisé tout son siècle, qui tourne, de plus en plus, au tourbillon de son verbe troublant et ensorceleur!, . .
Vexagération de T impressionnisme "Baudelairien a conduit zMzM, Taul Verlaine et Stéphane Mallarmé aitx limites extrêmes du déchiffrable, Cest plus que î emploi du symbolisme hermétique substitué a ï emploi du Verbe; cest parfois un cliquetis énigmatique de vocables sonores, évoquant confusément la donnée d'une forme ou dune couleur, ou le monogramme d'un concept; puis, çà et là, des bribes de phrases abstraites. Cest de ce chaos, qùà force de confronter t analyse et
l8 ROSA MYSTICA.
la synthèse des analogies, des transpositions îart^ des antithèses de formes^ Ton parvient à dégager ridéemère — à extraire la pierre philosophale de la pensée, — J'exagère un peu pour éM. Verlaine; moins toutefois quon ne pourrait croire; pour {M, zMallarmé, je reste au-dessous de la vérité. Cet abus de procédés suggestifs est déplorable , à vrai dire y chei des poètes de haut parage^ comme celui des « Fenêtres » et celui de « Sagesse. »
Sans atteindre à ce point d obscurité y <Sif(5if. Charles Vignier et Charles éMorice, tous deux passionnés admîrateurs de oMallarmé^ sont des champions de textatisme ésoterique en art. T{hythmistes savants, ennemis Jurés de téloquencCy et outranciers de la demi-teinte , ils rivalisent de subtilités mièvres, dans leur effort à traduire de délicieuses et fugaces impressions. Je ne leur ferai point un crime Savoir quasi divinisé leur maître : t enthousiasme est une religion dont il messiérait de médirCy car elle dénote à coup sûr de la grandeur dame; et, che\ les gens de lettres, un généreux cœur ne va guère sans un beau talent,
Taul Verlaine y affirmant déjà dans les « Toimes Saturniens^ » fi86^J un tempérament très original y semblait frère puy-né plutôt que fis de "Baudelaire. Il
se révélait en outre grand peintre en vers y dune touche sûre et intense : à lire « la ^oft de Thilippe II y m croit' on point river devant le chef-î œuvre d'un maître de la grandesse espagnole^ T>es livres postérieurs accusent plus nettement encore sa personnalité : La pensée sy développe, plus féconde y plus subtile et pourtant moins contournée; il est £ adorables poésies^ dans ce Sagesse 53 / des escarboucles superbes et ^ineffables opales brillent pêle-mêle parmi des cristaux trop enfumés y dans cet écrin doublé de liturgique velours violet. et Jadis et !7^guère » est un livre très mêlé oii ^exquises « fumisteries » côtoient des vers dune ampleur qui étonne :
n Je suis Tempire à la fin de la décadence,
« Qui regarde passer les grands barbares blancs...
S^^ly plus que Verlaine y ne brise le vers et le rhythmCy mais sa concision ellyptique ri exclut pas la douceur y en ces poésies aux nuances ondoyantes y fuyantes à f infini. . . Tour imagé quil soit y et coloréy le style de ses meilleures pages semble y on ne sait trop comment y imma*tériel.
(S^T. éUfallarméy pour la construction externCy na guère modifié le vers de Leconte de Lisle : pompeux.
métallique^ un peu roide. Des rejets plus multipliés^ et une concision toute latine — à la Terse — ten distinguent à peine, Derrière cette muraille de métaphores soudées y F idée demeure au second plan. Toute (ambition du poète est de donner Timpression vive.
oM. éMaurice 'B^llinaty un haudelairien plus bandelairien que Baudelaire ^ raffine encore sur les plus étranges sensations y mais s'en explique très clairement; et y pour être S une alarmante acuité y ses « D^vroses « nen sont pas moins accessibles — sinon supportables — à tous les nerfs. Quand éM. T{ollinat tombe dans le galimatias, ce nest point qu offrant au lecteur le plaisir Sune interprétation laborieusement méritoire, il marie pêle-mêle, parmi des hiatus de pensée, tels vocables suggestifs d'un son, d'une forme, d'une couleur.,. Exemple :
« Le soleil...
" L'Enveloppé, l'enveloppant, <' Tout subit sa grande friture, » Et, jusque dans la sépulture V II s'inocule et se répand, «< Le soleil, ami du serpent ! »
Cest ici un autre ordre de confusion et i obscurité. De telles tares ne sont heureusement pas fréquentes en son livre,
J^ pense ^ au reste, quen reprenant trop filialement les traditions d'Edgar Toi et de Baudelaire , éM. J{gl' linat a mis, en son œuvre macabre, beaucoup de lui. Le curieux poème : « La Teur » me semble le type le plus achevé où se révèle sa conception particulière du fantastique — du ^(^ fantomatique ^i , pour parler son langage. Cest la maladive hallucination d*un rustique énervé. — 'Rjistique, cM. T{gllinat F est assurément, et ses tableaux campagnards ne sont pas de ses compositions les moins frappantes et personnelles. Il a le sens très intime des choses de la nature quil peint à merveille, et plusieurs sont d! accord pour voir, dans cette intelligence spéciale, le meilleur de son talent.
c4 coté de Baudelaire, nous avons nommé éM. Leconte de Lisle : cest que tous deux partagent vraiment ce royal privilège d'être sans cesse imités, jamais atteints, et je dis « atteints jj aux deux . sens oîi ton peut entendre ce mot.
Ce qui frappe t observateur dès un premier examen^ che^ zM. Lecome de Lisle, cest la « Force jj . Son œuvre entière y comme aussi sa personne , en porte la caractéristique empreinte. Soit quà larges coups de pinceau prodiguant les plus ardentes couleurs y il fasse surgir à nos yeux les magnificences d'une exotique nature, engourdie sous F écrasement de la lumière tropicale ; — soit quil évoque, en sa virile mélancolie y la beauté mystique des cultes, qui s'éteignent aux horiions noirs du nihilisme contemporain ; — soit encore que, vibrante de colèrCy sa voix éclate sur les égorgeurs du moyen âge, comme un coup de foudre ; — toujours la force se manifeste et domine en ses vers : hurlante, déchaînée, enragée — ou sereine et harmonieuse.
La touche est ferme ; le rhythme puissant et large — un peu raide et âpre aussi. c4 ce propos, au risque de sembler pédant, f avoue quun vers d'Horace susure dans les profondeurs de ma mémoire :
Non satis est pulchra esse poëmata : dulcia sunto...,
Lecome de Lisle a peine à exprimer les sentiments doucement tendres et naïfs ; ses tentatives en ce genre sont loin d'être toujours heureuses. Sans doute (c Christine » fourmille de vers charmants ; mais sous
t effort soutenu de simplicùéy sous la contrainte de mansuétude y perce une rudesse native par où cette contrainte devient sensible à r«cc«.- si bien que la naïveté voulue puisse paraître un peu gauche; tel bourgeois dirait: « empruntée ». — of cette critique y la Sagesse des Sl^tions répondra sans doute que pour ne pas se plier aisément aux mièvreries câlines , le lion nen est pas moins un noble et superbe animal — souple en sa grâce robuste y qui vaut bien le charme piquant. Je ne fais point refus ien convenir.
Le conte de Lisle est parent de Th. Gautier et de Louis "Bouilhet. o4vec ce dernier surtout^ les analogies sont frappantes: — mime philosophie positiviste et panthéistique, clémente aux religions défuntes; mime souci des exotiques paysages et des splendeurs orientales; mime amour des civilisations antiques ou primitives et mime jèle à reconstruire les temps préhistoriques^ y mime ampleur de forme enfin. T) ailleurs y et
1 Comparez « les Fossiles » et « Qaïn >. Ce rapprochement est une curieuse antithèse aussi : Bouilhet s'efforce surtout à la genèse des formes ; son poème est plutôt plastique. — Chez Leconte de Lisle domine le souci philosophique, et la restitution matérielle n*a guère qu'une valeur de mise en scène : c'est un cadre aux idées incarnées du Penseur-artiste.
24 ROSA MYSïiCA.
pour compléter la filiation , // importe de remonter à cAlfred de Vigny ^ le grand poète stoïcien: malgré d* apparentes antinomies y cest lui t aïeul véritable; mais combien Leconte de Lisle a perfectionné F outil artistique!
Il ri est guère possible de concevoir forme plus parfaite que la sienne. Le vers^ tout d'abord^ riche de ciselures, au timbre vibrant et limpide, au reflet (for neuf éveille f illusion d* une superbe et massive médaille ^ pure d'alliage et récemment frappée. — Tf autre part s'accuse le ferme dessin, de la période, variée parmi la variété des rhythmes — lesquels sont rares et d*une exquise audace, ou parfois d'une savante simplicité. Que dire du langage, sinon quil est grandiose et grandiloque, souple à plusieurs genres, fnon point à tous encore !j à f excès correct, bien que hardi; d'une spéciale harmonie, âpre, stridente et métallique, résultant du cliquetis de vocables cuirassés de consonnes — robustement? Sommes-nous asse-^ loin de la mélodie Lamartinienne , ondoyante etflûtée, puis — que sais-je ? — un peu flasque?,.. Le mot est écrit, à présent.
Le style de Leconte de Lisle, tout en os, en nerfs et en muscles, est autrement solide que celui de cM. de Banville , par exemple : — malgré tout
charmeur j celui-ci ^ grâce à son lyrisme brusquement éparpillé en vol vers le ciely comme telle gent bruyante de pillards oiselets y dont les plumes seraient a\ury émeraudcy burgaUy pourpre et or. . . é^ais que voudrait-on gourmander? Viffusion pléonastique ; exubérance outrécy que dissimule mal tétincelante trame d'un style précieux et « artiste^ n c4llure disloquée et comme déhanchée^ sous t éblouissement de la rime tintinnabulant?.,. Tous ces défauts adorables y comment les reprocher sérieusement à c5)/. de Banville? La fougue de son lyrisme y le charme de son esprit si per sonnel feraient vite oublier les sermons. — Sfais si vilipender ces vers boiteux serait d'un pédantesque sot y puisqu'ils ont les ailes de la divine folie — les mettre au niveau des vers de Leconte de Lisle serait dun étourdi maladroit ' , car les endiablées fantaisies du J'oliy grimaçantes à ravir y se doivent éclipser y malgré tout leur charmCy devant t austère et calme majesté du "Beau^.
1 Pourquoi « serait »? Je sais de ces maladroits, hommes d'esprit au demeurant, mais obstinés dans leur erreur.
3 Soucieux de protester contre les enthousiastes qui déifient M. de Banville, je ne voudrais point passer pour un vil détracteur.
Tour en revenir au style de Leconte de Lisle, y regretter ai-je une certaine monotonie inhérente à la perfection même? Dans l admiration violente où me plonge tel superbe poème philosophique ou descriptif y f comme lui seul sait en écrire) y se glisse parfois un très vague et indéfinissable malaise : comme un regret qui iri appréhenderait ^ inavouable et presque inavoué^ de ri avoir perçUn dans ïharmonie générale^ nulle dissonnance involontaire ou voulue: nulle strophe oii faiblit la pensée j nul vers oii chancelât T expression I Transgressée, la loi des contrastes se vengerait-elle , et se pourrait-il que le goûté violenté se fatiguât de la couleur sans demiteinte , comme Tœil ébloui de la lumière sans ombre ? On ne peut, en tous cas, attribuer cette biiarre impression de gêne quà t infaillible concordance de Tidée et
II est dans les Stalactites^ j'en conviens, il est dans les Exilés, de vraiment belles poésies qui ne laissent désirer qu'un peu de sévérité dans la conception et de sobriété dans le « rendu » ; mais ce me semblent vers de seconde main. Là n'est point, à mes yeux, la vraie originalité de Banville — qui demeurera, malgré qu'on en ait, le prodigieux gouailleur bon enfant des Oies furMmhulesques .
A côté du nom de Banville, citerai-je — pour mémoire — le nom de feu Albert Glatigny, son surprenant sosie, lequel n'eut qu'un tort : celui d'être venu le second?
du langage^ et peut-être est-ce là titiévitable imperfection de la perfection suprême.
Qui ne sait que Leconte de Lisle fut, en 186^, le grand maître des templiers Sun art nouveau ? Il serait au moins oiseux de retracer ici — après combien Vautres ! — les phases successives de cette renaissance si décriée, dite « des Impassibles, ^> c4u reste, nous en devrons toucher un mot, au sujet de éM, Catulle zMendès, 'Bornons-nous à présent à saluer, un peu j)êle-mêle^ tels excellents poètes que F opinion publique englobe encore — à tort ou à raison — dans son mépris pour ce quelle appelle : Lncole Parnassienne.
Quelques rares se sont montrés fidèles à la tradition du Banville des Odes funambulesques : tel, le délicat virtuose Léon Valade. Tour gracieux et doucemen: mélancoliques que soient les gaipuillis sentimentaux de ce frêle artiste, il vaut plus encore, peut-être, par ses ce Galettes 'Ramées, m Étincelantes de strass prodigué, sautillent ces folles muses gamines , scandant de malitis éclats de rire le vol du triolet aux fines lanières, quelles brandissent contre les ridicules de notre
grave époque. c4 cet emploiyje trouve plus divertissantes encore les éMuses gamines du jeune ami et successeur de Valadej <Sif. Henry ^Beauclair — ^p^^y sans doute ^ à une œuvre forte ^ et qui s^ amuse ^ en attendanty
A piquer de pichenettes Quelques nez contemporains.
cMais revenons aux anciens. Cependant que les moins nombreux, (nous aurons à signaler encore de ceux-là) , saluaient Banville pour capitaine, faunes témoignaient, en vers sculpturaux y de leur préférence pour Leconte de Lisle.
Chei <yîf. Léon Vierx, Tinfluence du maître ri est que de surface, et — Jusquen ces pièces de la première heure, quon gagerait calquées sur tâpre patron des « Toè'mes barbares 3) — se trahissent les tendresses d'une âme qui rêve et pleure en silence. Comme che^ Q4lfred de Vigny, on devine en Léon TDierx ce mépris souverain des foules qui ne daigne même point se manifester — ce mépris au grave et discret sourire, où ton reconnaît les esprits aristocratiques qui, forts de Tes-
time de rares initiésy sont sûrs de ne pas rouler à r oubli. Ils savent que la sentence définitive de la postéritéy faussi défiante à souscrire aux enthousiasmes des seïdeSy que prudente à confirmer le jugement des dé^ tracteurs yj les attend ^ infaillible y aux portes de t avenir: oiinsi tôt ou tard s établit T équilibre de la balance, quelles qù aient été les oscillations alternatives des plateaux.
éM, Dierx — familier des bois jaunissants oh s accroît le mystère y sous un jour qui s atténue par degrés y — est y avant tout^ le poète crépusculaire et automnal. Dans le rhythme grave de ses périodes y on entend sourdre la voix des fins de saison — plaintive et toujours la même y néanmoins si captivante!.,. Et telle est t impression à lire « Les Lèvres closes y » que le tempérament de ce tendre matérialiste semble mentir aux rigueurs de sa philosophie.
Soulever ai' je ici la question si controversée de savoir s il sied décrire de la philosophie en vers ?. . . — U^mbre S excellents esprits t ont pensé y et vraiment il semble téméraire i affirmer que Lucrèce ait faibli à la
tâche f ou que le grand poète du xviu® siècle , le malheureux c4ndré Chénier eût échoué fatalement ^ dans cette tentative de poème universel dont il lui fut loisible à peine £ ordonner le plan: projet surhumain s il en fut y oit il avait mis toute îardeur de son génie et toute t espérance de sa gloire !
De nos jours, bien des hommes ont eu cette ambition, d'unir, en un baiser qui soit immortel, les deux 'Ruines ennemies, la Toésie et la Science : celle-ci file de la 1{aison et du Sens positif préoccupée de la U^rme et soucieuse du Fait; — et cette autre, fille de t Imagination et de fcimour, qui, follement éprise du 'R^ve aux cent prestiges^ rebelle en apparence à toute Loi, parait aussi peu curieuse d'une exactitude — outrage à son caprice, que iune logique — entrave à son essor.
Un langage élégant et pur, et un noble fanatisme nom sauvé zM. cAndré Lefèvre ni de la sécheresse ni de la roideur. Si sa traduction de Lucrèce est la meilleure (peut-être) quon ait tentée, son ce Épopée terrestre » est illisible, encore qiiun vrai talent y ait mis en œuvre î ingénieux artifices. En vain y admirer a- 1- on de belles pages, soulevées £un souffle large; à vrai dire, toute cette œuvre est stérile et morte. On ne peut voir là qùun immense et généreux effort qui na point abouti.
// nen est pas ainsi de cM, Louis oMénardy qui a fait revivre y en i étincelames et pures strophes^ les plus touchants symboles de la mythologie grecque : à cette source antique^ Leconte de Lisle et éMénard ont puisé cote à cote y et peut-être devons-nous à F ancienne familiarité des deux poètes cette audace de symbolisme qui nous étonne che\ le maitre. Tour révélatrices d'abstractions pures que soient les images hiératiques y elles rien constituent pas moins un élément merveilleuxy par quoi fécondécy ïidée abstraite devient esthétique.
La même richesse mythique a sauvé certaines pages de madame oickermann. — Tositivisme militant; rigueur algébrique des raisonnements ; langue virile et incisive; forme un peu sèche y mais d'une netteté i acier poli; voix chaudcy mais âprCy toute vibrante £ enthousiasme à la Lucrèce : voilà ce qui frappe dès t abord, che\ elle.
Frappe encor, Jupiter 1 Accable-moi I mutile L'ennemi terrassé que tu sais impuissant!
Écraser n'est pas vaincre, et ta foudre inutile S'éteindra dans mon sangl
Non à la croix infâme et qui fit de son ombre Une nuit où faillit périr l'Esprit humain...
Malgré son dévoûment, non, même à la Victime, Et non, par dessus tout, au Sacrificateur 1
Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : mon père I
S*il nous faut accepter ta sombre alternative : Croire ou désespérer, — nous désespérerons!
Voilà bien des citations : éMieux quune brève analyse ^ elles permettront au lecteur de définir le talent de madame o4ckermanny et de qualifier la vogue — d^ ailleurs légitime — quelle obtint ' . S'il fallait conclure en deux mots, nous dirions que nous voyons là^ le fâcheux triomphe de t éloquence en vers. La réponse à Tascal restera comme un superbe développement de rhétorique — rien de plus.
// s en faut quun pareil reproche puisse atteindre <5Jf . Sully Trudhomme, — seul Hégélien parmi nos poètes ph ilosophes .
Loin que la rhétorique ait rien à voir avec son art — le plus exempt d'artifice qui soit — sa pensée haute-
1 Premières poésies. — Poèmes philosophiques (Lemerre).
2 Dans « A Pascal » surtout.
ment spéculative a peine à se faire concrète pour les besoins de la couleur. Son style est sobre timidement — fen sais qui disent : ce prudemment, j^ o4 cette heure que les plus téméraires audaces lie forme sont devenues banales, tant il se trouve de médiocres pour les oser, Sully Trudhomme s astreint encore aux sévères retenues de la tradition classique — dont les derniers adeptes, de plus en plus rares et dédaigneux de transiger, ne sollicitent, du fond de leur orgueilleuse solitude, que {approbation discrète de quelques-uns,,,
zM. Sully Trudhomme s écrie avec enthousiasme :
Beauté, qui fais pareils à des temples nos corps !
Ce seul vers suffit à nous dévoiler son idéal, soit en poésie, soit en amour : le 'Beau quil rêve rayonne d'un doux éclat, en un nimbe de religieux mystère — quand il veut bien ne pas le dérober à nos yeux derrière une accumulation d! entités abstraites.
Hélas ! le sévère philosophe tend à croître en Sully Trudhomme, et peut-être étouffera-t-il un jour le poète exquis et naïf dont la voix fit couler de si délicieuses larmes. Certes, à notre goût, le vrai, le grand Sully Trudhomme est cet écrivain qui eût été digne de tracer
les deux ineffables axiomes latins : « Est quaedam dolendi voluptas — ... Sunt lacrimae rerum... » Cest le poète ami des vieilles maisons y dont :
Les vitres aux reflets verdàtres Ont comme un triste et bon r^ard.
Cest encore le rêveur qii apitoient les anxiétés des petits collégiens — tempéraments câlins et sensitifs que blessent sans trêve la brutale indifférence des maîtres , le cynisme des camarades, t atrocité des humiliations quotidiennes. Combien d entre nous font douloureusement vécue y cette agonie du cœur qui dure tant S années l.,. Tendre petit y froissé dans sa délicatesse native y terrassé dans son jeune orgueil^ en butte à tous les heurts d'une existence de caserne ! Tauvre nature sentimentale et rêveuse , privée £ idéal et £ affection — comme un forçat de soleil ! Quil est à plaindre^ dans ses chagrins que le poète nous fait pleurer y dans ses angoisses que le psychologue nous fait frissonner longuement !
C^Çpn moins que cette mélancolique récurrence vers la Jeunesse étiolée, nous aimons en Sully Tru£ homme la religion Jalouse du foyer natal et la vague nostalgie du berceau. — IT^ous allons dire notre pensée tout entière : Unique en son inimitable simplicité, Sully nest pour
nous quvn élégiaque^ le plus grand et profond de tous! P^est-ce point une part asse^ belle ^ et qui lui permette d'oublier le glorieux échec de « ^usticey » ce poème ou les mieux intentionnés ne peuvent voir quun gigantesque effort stérile — un écroulement dans r Impossible de la plus généreuse des entreprises':!
éM. Sully Trudhomme a ses fervents.
Il faut compter en première ligne éM, Jules Lemaitre^ le subtil psychologue des « éMédaillons » , le spirituel rapin des « Tetites Orientales jj / à défaut d'originalité transcendante y deux rares mérites lui demeurent acquis : tusage familier Sun français du meilleur aloi — et cette belle humeur habituelle qui sourit à toutes les pages y au point de rendre presque aimable dame ^Mélancolie même, si d'aventure il lui prend fantaisie de montrer T oreille.
éMérite quon pourra contester à cet autre fidèle de Sully Trudhomme, zM, oiuguste Vorchain, qui claironne T épopée des luttes charnelles fen un millier de
vers^ d'un beau style y mais d'une constante gravité confinant au lugubre. J Et f aurais vraiment la plus mauvaise grâce du monde à lui en faire un griefs d'autant que le poème des « Étoiles éteintes « est un morceau hors de pair y prédestiné aux futures anthologies.
Uniformément triste aussi — et funèbre parfois — T œuvre de iiM. Guy Valvor^, cA vrai dire^ par quelques côtésy ce poète touche à Sully ^ mais il a lu les " Fleurs du zMal 33 ^ et peut sembler ^ à de rares pages, un cousin plus civilisé de Tristan Corbière. — Tf aucuns ne ïont vu quavec peine introduire en poésie des préoccupations humanitaires y flageller Tartuffe , et pleurer le destin de V éternel Jacques bonhomme ; mais la fougue dun lyrisme sincère sauve la banalité de ces déclamations. — Tour quoi veut-il être brutal y lui qui pourrait être fort r* S'il chante y sa voix est juste : regrettons qu'il s obstine à crier trop souvent. L' « Hymne à Tlurony « néanmoins, et l' « Introït à la zMesse U^ire » sont de curieux morceaux.
Tuisque nous en sommes à la messe noirey je m en voudrais de ne point louer ici le « Werchessesburg w
I La Jeunesse pensive.
a ta Chanson du pauvre homme. — Rêves et Rêverie?.
PRÉFACE ' yj
de éM. Zenon Fiere : voilà une légende macabre d'une belle et sauvage horreur y conforme aux traditions qui nous viennent du moyen âge. Ce nest plus le « fantomatique » en gibus y et parfois en bonnet de coton^ cii se complaît zM, 'R^llinat ! . . . Le talent prodigué dans cette plaquette — une fantaisie passagère d'artiste — fait bien augurer d'un livre de poèmes plus subjectifs que nous doit c5W. Fière.
Je ne cherche point de transition pour en venir à éM. cAnatole France — un esprit doctement éclectique et curieusement exquis y de la famille des Sainte-^euve et des T{enan.
Siy par le choix des sujets ^ il peut rappeler Leconte de Lisle; si son style sobre et d'une extraordinaire pureté fait songer au style de Sully Trudhomme^ — il faut noter que France descend^ en droite ligne ^ de %acine et de Chénier, fC^a-t-il pas rejeté dans son chef-d'œuvre « les tNj}ces Corinthiennes -^y tous les 'éléments de forme artistique qiiil avait ^ en ses « Toëmes dorés -i^ y empruntés à f école de i86^?J Or^ sa glorieuse
originalité est d* avoir su rendre moderne cette pure langue classique y aux délicates nuances y au clair timbre de cristal — et de t avoir harmonieusement adaptée à la reconstruction dramatique Sun monde disparu.
Sur la belle terre J'Hellas — alors que^ sous les coups du Christianisme adolescent, agonise le culte des anciens dieux — c4. France nous peint la lutte de toAmour et du Devoir, dans le cœur Sune vierge chrétienne, fiancée par son père a un païen, mais condamnée par un vœu maternel au célibat sacerdotal. Daphné ne trahira ni t engagement pris par sa mère, ni le serment des fiançailles : elle s empoisonne et passe theure suprême dans les bras de son amant :
« Ce que j*ai fait est fait, et ces choses sont bonnes. « Sachez par moi combien Tamour a de pouvoir, « Retenez ce qu'hélas 1 je vous donne de voir, Et contez mon malheur, pour que jamais les mères « N'obligent leurs enfants à des noces amères.... « Et pourtant je vivrais, si Dieu l'avait voulu I <r La terre me faisait accueil ; il m'aurait plu, . « Près de l'époux, assise au foyer, douce et fière, • De nourrir un enfant sous la sainte lumière « Et de le voir éclore à des souffles d'amour.... « Voici l'aube innocente, amisl Voici le jour. « Menez-moi, menez-moi sur la colline rose...
La grâce décente de IHellade antique revit toute en
ces pages d'où s exhale une fraiche odeur de virginité païenne et de chastes amours flétries. On sent y à lire les ce S^oces Corinthiennes^ j^ que l'historien s efforce de rester impartial^ dans ce récit épisodique des grandes luttes religieuses ; mais le poète et t artiste demeurent impuissants à dissimuler leur préférence — éternellement acquise à l immarcessihle beauté dont la Vénus cAphrodite a décoré ses enfants ! .
Sous nos climats de brume et nos pâles soleils ^ un autre poète également passionné pour fart grec, zM. Q/îrmand Silvestre , a chanté les grandes déesses au corps marmoréen, et Taïur monochrome des ciels attiques.
cMais gardons nous quun rapprochement dégénère en confusion : c4. France^ pour qui le monde extérieur Il est quun décor, vit dans le domaine de la Tensée; — Silvestre se pâme éperdûment devant la splendeur des Formes, tNj demande^ à celui-ci ni F intelligence profonde des symboles, ni la synthèse morale iune époque; cest en vain qu en son auvre vous chercherie\ce qui lia point trait à la beauté physique, charnelle ; au
culte (fun panthéisme plastique. Il clame en vers supeibes le rut de son esprit et de sa chair; il aime avec emportement — avec terreur aussi : cest quil pressent quun pareil amour porte en soi un germe de mort individuelle ; car la nature détruit à mesure quelle engendre ^ et seules les races ne sauraient périr... — éMais^ qu importe! cette mort y il la convoite et t appelle de tous ses vœux :
J'adore ta Beauté pour ce qu'elle me tue...
J'adore ta Beauté pour en vouloir mourir 1
t^^anmoinSy il faudrait être aveugle pour ne voir en Silvestre quun satyre éperdu Sun perpétuel érethisme, éM, Silvestre est un grand poète ; ses cris £ amour sont eurhythmésy sa fureur même est esthétique: trop épris d'harmonie pour rouler Jamais à un réalisme abject y le plus souvent il divinise la Femme au paroxysme de la passion y et tombe ^ en une chaste et fervente extascy à ses pieds.
ce VÊternel Féminin 33 de zM. Joseph Gayda nous présente une conception analogue de ToAmour^ mais
parfois douce et comme voilée : zM, Gayda est plus élégiaque que Silvesne^ et cette note attendrie 4i est pas pour déplaire :
Cest pour cela, mignonne.
Que, lorsque je te cède et que je te pardonne. Tu me vois chaque fois un front plus attristé; Car je sens que je perds un peu de ma fierté. Que notre étoile, hélas! pâlit dans les ténèbres. Et qu'à chaque pardon, tout bas des glas funèbres. M'annoncent que les temps vont être révolus Où* si je t*aime trop, tu ne m'aimeras plusl
c?Jf . Laurent Tailhade est peut-être de ceux quil sied aussi de rattacher à oArmand Silvestre. L ampleur va Jusquà la pompe et T emphase^ en ce ce Jardin des 7{éves » oii la gamme des tons riches ondule avec (T inattendus chatoiements. De la mise en scène d'un charnel amour parmi le faste des décors catholiques y il tire des effets surprenants : — ces chants où. la passion déploie son cortège de pléonasmes en délire^ tiennent de la litanie; il y a des effluves de Saint-Chrème et £ encens ^ dans t énervante odeur qui se dégage de TcAimée, — Et tene^ : ces fleurs que le poète évoque en des vi-
sions d'une incomparable splendeur y sont hiératiques et héraldiques : où cesse le prestige du culte , s exalte forgueil du blason :
La tige svelte grimpe aux marges des vitsaux. Près des bons empereurs gemmés de pierreries. Des saints agenouillés sur Therbe des prairies, Des séraphins cambrant leurs torses de héros.
El plus loin :
Vcrddtres, de poisons mystérieux ridées, Avec l'enroulement des dragons noirs et bleus. Ongles d'or, lampassés de gueules, fabuleux, S'épanouissent les farouches orchidées.
Comme peintre de fleurs y tM. Tailhade est un. artiste bien extraordinaire y et je ne crois pas que jamais ï impression des parterres princiers ou des opulentes serres chaudes ait été rendue plus intense et plus vraie que dans le poème des « zMagies de Flore » .
Je pense que zM, Edmond Haraucourt sera un grand poète. — Très nourri d'idées^ son vers répugne aux
coquetteries efféminées y aux maladifs raffinements ^ aux inquiétantes mièvreries qui sont toute testhétique de tels « modernisants » à outrance. Il ne pense pas que « zModernisme » veuille dire évaporation de la pensée, massacre de la langue, et, en définitive, mystification du lecteur : nous aurions asseï mauvaise grâce à soutenir quil a tort. Sa manière est bien à lui, audacieusement correcte; et déjà ses conceptions revêtent cette forme définitive et magistrale, qui résulte de T harmonie absolue présidant àtidée — large en sa précision, comme au style — exact en sa grandiloquence.
(SM. Haraucourt aborde volontiers ces grands lieux communs philosophiques et moraux sur quoi tant de chefs i œuvre sont étayés déjà : là, pour ri être pas banal, il faut être vraiment fort. zMais zM. Haraucourt ri a pas à craindre la concurrence, assuré qu^il est de ne paraître jamais commun, dans ï expression sincère de ce quil pense ou sent.
JV faisais allusion plus haut à la rhétorique de certains modernisants, abstracteurs de quintessence lit-
téraire. D autres , tout aussi modernes , ont pris un chemin bien différent.
zM, François Coppée a imaginé le premier i introduire en poésie un naturisme délicat et fleuri^ tout de pathétique et de simplicité. Ce tiest plus la note, uniformément débile et plaintive y des petits poèmes de Sully Trudhomme; les seules « Consolations m de Sainte- 'Beuve en peuvent donner la fugitive impression. c4 peine, le grand Hiérophante de Fcért contemporain nous avait-il initié à tout ce que recèlent de poésie^ le laconique héroïsme des « pauvres gens 3> en face de la misère — ou le désespoir loquace et doux de la vieille du peuple y frappée à mort dans son cœur d'aïeule :
L*enfant avait reçu deux balles dans la tête...
On peut dire qu avant Coppée y nul n avait fait valoir cette intime volupté des « Intérieurs 35 paisibles, cette monotonie charmante de la vie familière , ou même cette amertume sans fiel des chagrins dont chacun prend sa part y autour du foyer.
Tour accessible au goût épais des masses que soit t expression artistique de ces sentiments, elle rien est pas moins suggestive au dilettantisme des lettrés. Or, là ne
se home pas l' originalité de Coppée. Je confesse bien ne trouver en son théâtre^ fie « Tassant » et le c< Luthier de Crémone 53 , qui sont des poèmes ^ exceptés jj quun écho fort adouci des fanfares dramatiques de iSjOy mais quand il embouche le clairon épique y son vers y sobre encore que rutilant^ fait merveille à évoquer le faste traditionnel des âges — ce qui ne laisse point Sètre glorieux y après la « Légende des Siècles, »
(A quoi bony du reste y s attarder à la louange d œuvres que chacun sait par cœur ?
Vart que éAî, Taul IBourget fit paraître dans les ce (Aveux » ne semble pas moins moderne : une excessive délicatesse y apte à rendre toutes les exquisités du sentiment comme de la pensée y y fait valoir une précieuse subtilité qui n a rien de taféterie. Curieux des diagnostics morauxy très familier des choses du cœur y zM. ^ourget doit à ses préoccupations psychologiques de rares qualités de pénétration et d'analyse y sensibles Jusquen ces poèmes Sune langue à ce point discrète, et
musicale y quon croit entendre le dialogue aérien de <5ifiranda et dcérîeL
// semble impossible y à première vue y de démêler des influences étrangères dans le talent si primesauner de cM. Charles Cros. Tourrant^ ton est toujours fils de quelquuny f proclame volontiers T éternel ^rid Oison. J Et siy finit-on par découvrir y en de mignons flacons dor, au fond du « Coflret de Santal », des extraits oit durent macérer quelques-unes de ces te fleurs du ma/», si violemment toxiques — si éperdûment enchanteresses. Dans le même coffret y il ne ni étonnerait pas quon surprit encore telles reliques féminines y chères à Coppée et à Verlaine, — oi part les cousinages que f indique — dissimulés et lointains — zM. Cros est bien original y dans son « jutisme « coquet y sentimental ou boudeur; dans sa conception de T amour y si simple à la fois et quintessenciée ; enfin y dans son entente de la tNjiture — un peu mièvre et chuchoteuse — des environs de Taris.
Tarisien, zM. oilbert zMérat test aussi y de cœur et de fait. Il a vu sourire de frais visages parmi les géra-
niums et les héliotropes y à la fenêtre enfumée Sun cinquième étage ; et depuis lors ^ son cœur a gardé la nostalgie de ces pauvres jardins suspendus y quil chante en vers délicats. Cest un cousin de zMûrger; il a connu sa éMimi.
c4vant daller à Vautres poètes également à la recherche S une formule nouvelle y il parait utile de remonter à éM. Catulle éMendès^ qui ne fut pas sans influence sur les jeunes générations,
TJers le milieu du siècle^ une race exsangue pullulait à mi-côte du T amasse. De pâles élégiaques, sans prosodie ni grammaire y ayant affublé la grande Erato dune ridicule chemise de nuit y psalmodiaient autour d'elle de sentimentales romances avachies, c4 vingt ans, éM, Catulle zMendès s improvisa capitaine des vaillants légionnaires qui osèrent chasser du temple auguste tous les Tityre en bonnet de coton y et — religieusement prodigues — rendre à la déesse outragée le riche et superbe péplum digne d'elle,
c4 lui seuly ce titre de gloire vaudrait à éMendès r éternelle gratitude des lettrés; mais notre héros fut
plus que le glorieux lutteur quon sait; le sceau de la prédestination décorait son front de jeune dieu: il prouva sa divinité par de nombreux miracles. « Hespérus» y ce poème rayonnant de toutes les splendeurs de Filluminisme Swedenborgien^ est unique dans notre langue. Là y Catulle éMendès est grandiose dans le mysticisme; ailleurs y il est beau de mâle énergie : Ses a Contes Épiques » font de luiy parfoiSy un émule de Leconte de Lis le. Ses « Lieder » sont d'un charme félin et dune perverse innocence vraiment irrésistibles , — Que dire encore^ Il a parcouru toutes les notes du clavier; mais Sun clavier à luiy dun timbre imprévu^ puissant et mièvre, cAssimilateur prodigieux y zM. zMendès parait un spfiynx réalisateur de toutes les antinomies ; sa personnalité est une énigme y que nous constatons sans prétendre à la résoudre,
zM. Emile zMichelet — un inquiétant et fluctuant poète qui semble un peu son neveu — s'est révélé plus pénétrant que nous. Il a fait y tour à tour y en une estimable étude y ï analyse et la synthèse des facultés complexes du maître, zAf. éMichelety comme zM. DarjenSy — esprits curieux en qui se marient un peu des charmes équivoques de éAîendès et de IBaudelairCy seraient capables dune œuvre personnelle , mais devraient se sous-
traire y en produisant, à la néfaste sujestion du gongorisme stérile et obsesseur,
Je rien dirai point autant de zM. Jacques zMadeleine — un familier de zMendès — dont ï esprit délicat et jeune y joint à une rare maturité de goût, s'épanouit en toute sa fraîcheur dans t « Idylle Éternelle, «
La a Chanson de la zMer » de éM. , Victor éMargueritte annonce un vrai poëte. Si la construction des vers fait penser parfois à la rhétorique obstinée de éMendès, ï inspiration est toute différente. Le très jeune cousin de tM, zMallarmé est habile à percevoir intuitivement les secrets rapports par où se relient les choses de Tâme et celles de la vie extérieure. De là des vers Sun impressionnisme imprévu, suggestifs à Tinfini :
Voix de l'archange, chère aux pèlerins lassés, Gardienne du trésor des rêves, et qui mêles Les riants Avenirs et les vagues Passés,
Hélas I tu sais pourtant tout ce qu'à nos semelles Nous traînons de fardeaux invisibles et lourds. De cadavres d'Espoirs et de tombes jumelles!
fO ROSA MYSTICA.
(5^. Jean Lorrain^ (quil importe de ne pas confondre avec le gracieux fantaisiste de Taris-T{ose ^J a suy dans a Le Sang des Vieux » et la « Forêt *Bleue », traduire en images éclatantes de bien fugitives impressions. Il a le secret de la couleur intense ^ mais y ne sachant pas pondérer ses effets ^ il demeure avec tous les éléments dun excellent artiste y un asse*^ peccable rhéroricien. Toutefois ^ il a écrit des sonnets £une grande allure et qui méritent de rester. — Qn^nt à son livre récent, « éModernités » , nous tien parlerons pas : un poète de talent a toujours tort de sacrifier ses préférences sur t autel du Réalisme y cette idole au cerveau étroit qu encense une multitude stupide^ tout en liesse de se prosterner devant le symbole de ses banalités et de ses platitudes^.
Ils ne sont pas rares y hélas ! ces exemples de beaux
j Paris-Rose, par M. Georges Lorin (Ollendorff).
2 Pour ceux qui s'étooneraient de nous voir omettre, à propos
PRÉFACE. fl
talents^ dévoyés soudain à la poursuite d'un succès équivoque — ou simplement d^une chimère : ïun se laisse éblouir au prestige de la mode courante, t autre s^ éprend tout à coup de la marotte humanitaire, — // va nous être donné de déplorer un de ces cas inattendus de déraillement artistique.
Tour enfant terrible qù il parût aux timides ^ zM, Jean 7{ichepin laissait voir^ en ses premiers ouvrages, tin- Jluence directe de Baudelaire sur un petit-fils de Villon. — La ce Chanson des Gueux n, livre audacieux et robuste, promettait un grand poète impressionniste, habile — à défaut de dandysme et de distinction native — à ravir F enthousiasme d'un puissant soufile et d!une voix ardemment sympathique . Un sens profond de la nature avait permis à zM. 1{ichepin d! encadrer les portraits de la bien-aimée, comme aussi de ses chers « gueux » si
de modernisants, le nom de M. Paul Déroulède, nous tenons à protester ici de notre haute estime pour ce brave et loyal officier.
Nous serions fâchés qu'on doutât encore de nos sentiments à l'endroit de M. Eugène Manuel, qui nous a pourtant mis en retenue, alors que nous étions encore « sur les bancs du lycée. » On voudra
bien remarquer notre abnégation Ah! l'université n*est point, à
coup sûr, une institution sans prestige. Mais comment tolère-t-elle • a en son sein » cet enfant terrible d^Emmanuel des Essarts, qui se perfftQt d'avoir da talent?
glorieusement idéalisés^ en une guirlande de verdure fleurie, — 1res sensible dans « Les Caresses », un récent souci S élégance et de délicatesse mièvre venait équilibrer fort heureusement la rudesse initiale de T artiste : semblait-il pas que ce fût T évolution progressive iun esprit superbement doué^ vers un généreux idéal ?
Il par ait y hélas! que ces beaux livres ti étaient que de puérils essais ^ et quil faut voir dans « Les 'Blasphèmes » le tome premier de t œuvre véritable du poète. — c4u risque de passer pour un de ces cerveaux étroits et mesquins^ incapables de saisir une méthode et de suivre un raisonnement , f devant le blâme de qui zM. l{ichepin croise à T avance dédaigneusement ses brasj. Je pense que zM. "Rjchepin fait fausse route . Il messierait défaire ici la critique du philosophe; mais il sied au moins de noter que l'artiste est en déchéance passagère^ sinon en positive décadence. (Appliquer au développement des plus vides lieux communs les procédés d[ amplification si chers au T). Hugo de F <ic4ne » et de la ce Titié Suprême j? , — cela est vraiment médiocre pour un qui a écrit « La Chanson des Gueux I » tMais ce qui est souverainement attristant^ cest de penser que nous n avons dans les « Blasphèmes » que le premier
PRÉFACE. f3
livre Sun cours complet de philosophie matérialiste en vers; — et plus navrant encore de se dire : Cest là ce que le poète regarde comme son œuvre essentiel et définitif!
Tandis que le talent de J^chepin s enlise dans la déclamation bruyante et la négation stérile ^ ï esprit de son ami d'enfance^ zM. Maurice TBouchor^ se dépouillant peu à peu des entraves et de tout élément étranger ^ s'est épuré y élargi y mûri: V « cAurore », son dernier ouvrage ^ nous fait voir le Toéte, après les affres et les cauchemars de la nuit y debout^ le visage empourpré des rayons du soleil levant. Quel beau titre et quel beau livre! Il monte au ciel^ ï astre de toute Intelligence et de toute Splendeur y Tldéal — menteur ou non! Et toute la création s'illumine; cependant que ceux-là se crèvent les yeux pour ne pas voir y qui professent y comme le poète des « blasphèmes » ,
L'horreur de l'Idéal et l'amour du Néant.
Datons que T^ichepin, malgré son immense talent ^
' ncL guère influé que sur éM. Emile Gouieau. Cest là une parenté indéniable ^ mais quelles qualités excellentes oM. Gouieau na-t-il pas tirées de son propre fonds ^ bonhomie innocemment gouailleuse ; brusquerie cordialesdébordante gaité; — ailleurs ^ mélancolie dune sincérité frappante; un style enfin^ (Tune insuffisante correction parfois y mais d'une franche allure , d'une saveur « sui generisn très gauloise : 'Rabelais ressuscité y « humant le piot )> che^ Tortoniy ri aurait pas plus de brio ni de belle humeur !
Cest encore un bien curieux et puissant poète que ce jeune homme ardent y naïf et fier y qui masque son nom derrière le pseudonyme de Jean %ameau. Von ne cherchera pas longtemps sa filiation y à lui qui descend si directement deUictor Hugo, !?^ trouvez-vous point y ici et lày même abondance un peu prolixe y même amour de t énorme y même passion endiablée — puis y par moments y même délicatesse ingénue et quasi-enfantine?,,. Le macabre et le fantastique de tM. T^ameau ne sont empruntés à Toi y à 'Baudelaire y non plus quà zM. 7{ollinat; et la franchise toute sauvage de son style ^ nullement raf
finéy mais pourvu £ articulations et de muscles forts y Tiest comparable quà celle de éM. Fernand Icres, dont le poëme ce Une conquête » est un monument taille dans le granit des Tyrénées.
La muse rustique a gardé tant de pieux adeptes y en ces jours de subtilités laborieusement difficultueuses y quil ne s en faut guère que chaque province riait son barde jaloux,
zM, oAndré Lemoyne semble affectionner surtout la U^rmandiey avec ses falaises abruptes^ ses riches pâturages plantés de pommiers y ses villages endormis au creux des vallons de verdure et iombrey puis la mer toute verte y à thoriion '. Sobre et large y la langue de éM, Lemoyne — qui continue la grande et belle tradition classique — lui désigne sa place y à mon goût y bien au dessus de zM. c4ndré Theuriety le poète au souffle peut être plus soutenu^ mais au style diffus parfois y ou (Tune exubérance douteuse. Ce ri est pas que Theuriet naît su rendre y intense et vraiy le charme spécial des
I M. Charles Frémine a, lui aussi, bellement chanté la Normandie.
sites lorrains y tout d étangs ^ de forêts et de vignobles. — // excelle y à coup sûr^ aux peintures sylvestres^ et tous ses romans sont làpour confirmer mon dire.
zM. Jean c4icard a chanté la Trovence. J avoue ingénument préférer aux rhapsodies un peu monotones de taède méridional y la prose autrement magique de éMzM. Taul (Arène ou oilphonse Daudet. La a Gueuse parfumée » tient incluse en 200 pages toute T âme poétique de la Trovence.
On ne fera jamais trop t éloge de tM. Gabriel Vicaire. Ses vers sur la Tresse * ont une fraîche et saine saveur de terroir y et voici du moins un poète de tempérament !
Heureux temps 1 Le ramier roucoule.
Le ruisseau d'argent coule, coule....
La belle dit : — « O mon galant ! »
Mais le galant répond : — « Mazette,
« Rose, Rosette 1
« Le tétin blanc 1 »
Je ne sais quel souffle campagnard court dans cette chansony mais je sais bien quelle est savoureuse et s'impose impérieusement à la mémoire.
I Émaux Bressans (Charpentier).
PRÉFACE. fy
Citerai-je tMtM, Jules breton, barde et Seigneur de rc4rTois; Léon Cladel, Seigneur du Quercy; Gabriel ^arc, sire Q4uvergnat? *f ai parlé plus haut de éMgr le duc de "Berry : zM, T{pllinat.
Je voudrais, avant de clore ces pages, saluer un de nos plus grands artistes — presque inconnu, méconnu à coup sûr. — c5Jf . Soulary a écrit des poèmes et des sonnets. Ses poèmes sont assurément dignes de lui; mais ses^ seuls sonnets T ont fait célèbre parmi les lettrés, et le feront immortel. Quatorie vers d'oïl Jaillit [étincelle géniale suffisent à coter un écrivain r zM, José-zMaria de Hérédia nen est-il pas le plus frappant exemple^ On a de lui, épars çà et là, quelque quarante sonnets, mais d'un si puissant effet artistique quils lui ont assuré déjà une place inaliénable dans le panthéon des poètes,
7{evenons à éM. Soulary .-Savante et tris subtile psychologie; sens intime de la nature panthéistiquement envisagée; pénétration intellectuelle et » sensationnelle » d'une acuité extrême; beaucoup desprit — et des plus fins, non des moins malicieux et incisifs; implacable
fS ROSA MYSTICA.
franchise du mot, recherche heureuse de Tépithète rare: voilà ce qui caractérise à nos yeux éM. Soulary* Sa concision va Jusquà la manie, si quil en résulte une obs^ curité fréquente , vite dissipée dès que se concentre [attention; car F obstacle vient ici d'un entêtement de brièveté y de concentration à outrance — et non du fait de ne s* entendre pas soi-même :c est par laque zM, Soulary diffère d'autres poètes obscurs. . .
Loin quil répugne à T emploi de t image, habile entre tous au secret de la rendre frappante, il sait aussi, à force de convenance et de précision, donner au mot simple et nu la force et T intérêt topique :
Triste métal des morts, tu donnes le frisson : Le doigt t'agace en vain, tu ne rends pas de son ; Tu tombes sans bondir, en masse inerte et flasque...
T^eliseï : pas une métaphore, dans cette apostrophe au Tlomb; et le poète a transmis au lecteur le frisson froid et morne, en sa pleine intensité»
Une œuvre achevée dans un cadre modeste — telle a été t ambition de Soulary, qui a su pleinement réaliser son idéal. Je voudrais reproduire, en terminant.
quelques lignes ou il semble s être jugé ' .• « La postérité « préférera toujours ^ aux volumineuses productions des ce incontinents de lettres y t œuvre modeste d'un penseur ce discret y rappelant par son cadre étroit y ses proporce dons parfaites et son fonds substantiel y les merveilcc leux petits chefs-î œuvre de ces maîtres mosaïstes ce qui avaient nom Larochefoucauld y La bruyère y TJauvenargues... »
S^us ajouterons : ce Soulary. 3j
I Lettre-Préface au très-estimable livre de M. Frédéric Bataille : « Le Clavier d'or. »
6o ROSA MYSTICA.
y ai dit mes préférences ^ et porté à mes zMairres le faible tribut de mon admiration^ la plus sincère qui fut jamais.
q4 de jeunes poètes qui ont mon estime esthétique ^ f ai publiquement tendu la main. Tuissent ces notes trop superficielles — oii je leur dis que je crois en eux — être comme un écho avant-coureur de leur future renommée !
D'indulgents amis voudront-ils voir^ dans mes enthousiasmes trop communicatifs peut-être ^ des excuses à la monotonie dtune nomenclature forcément aride — et pourtant incomplète encore ? '
// se pourrait que ces pages parussent outrecuidantes à certains lettrés; ce m est doux et consolant d'en induire quils ne les liront pas. Je veux parler de ceux-là quiy à renoncé du nom de 'Baudelaire y exaltent le talent d'un
I Le cadre étroit de cet avant-propos m*a fait omettre les noms de maints jeunes poètes — de mérite sans doute, mais qui ne fréquentent point mon café. Ils auront assez d'esprit pour me comprendre, et d'indulgence pour me pardonner.
PRÉFACE. 6l
photographe de Strasbourg^ et prennent volontiers pour un fou qui leur cite Leconte de Lisle. f Louis XV a-t-il Jamais annohli le fameux abbé^J — Ces eruditSy par contre, sont familiers de Vadé quils annotent vers par verSy et dans un poème qui nous ravit en extase « au sanctuaire du bon gqût ^y^font asseoir F abbé de ternis entre Horace et oinacréon. TX avance y je compte sur le mépris indigné de ces bonnes âmes — que je prie, en retour y d^ agréer T expression courtoise de ma parfaite indifférence, — Elles se feront un plaisir de me renvoyer à ma "Béotie — quand leurs yeux tomberont sur quelquun de ces vers ternaires y si fréquents en ce livre :
Le tentateur | insinuant | vers toi se glisse... Poëte épris | d'un idéal | cher à vous seul... • Dans un manteau | de gravité | sacerdotale...
Je me résigne d avance au rôle de barbare^ ignorant les plus élémentaires préceptes prosodiques. Tels m'accuseront encore de sacrilège inconséquence — moi qui, champion des théories nouvelles, ne me fais pas scrupule de mêler aux enfants terribles de mon caprice ^ la chaste Tallas et les neuf Sœurs — en des poèmes
souilles de termes « qui ne sont point du langage relevé, w
Deux mots de réponse à ce griefs
// est des êtres inertes à ce point y à ce point avares de leur S\foiy quils subissent la Sensation sans être tentés de la traduire en Sentiment, loin d'y vouloir puiser les éléments d^une Tensée. — U^est-ce donc point le rôle de f artiste, que d'analyser ses moindres JrissonSy et de ne voir, dans les impressions quil reçoit du monde extérieur, que matière première à utiliser pour une ctuvre individuelle?
Que le poète cherche donc, fdans le travail cérébral où s accomplit la métamorphose de f Idée première en Pensée définitive, J à mettre le plus possible de soi; mais que, sous couleur et autonomie artistique, il ne se prive pas de toutes les superbes conceptions élaborées dans le cerveau de ses aines et perpétuées dans le domaine traditionnel :pour n avoir pas de réalité objective^ ces conceptions nen existent pas moins, par la toute-
puissance de la Convention; T artiste les peut envisager et mettre en œuvre comme il ferait de choses sensibles.
Lan grec, notamment, nous a transmis un grand nombre de figures idéales, allégoriques pour la plupart : les divinités païennes, par exemple. • — 5\/ sont-elles pas des personnes, ces sublimes inventions du Toète, qui ont vécu des siècles dans la foi naïve S un peuple, et vivent encore, et vivront dans la religieuse admiration de tous ceux-là qui ont à cœur le culte de la 'Beautés
J'aime ardemment ï allégorie, ou se condense, en une forme concrète, la pensée, — radieuse sous ce voile pour les Initiés, énigmatique et ténébreuse pour les êtres étrangers à Fart — ce qui est souverainement réjouissant Je pense quon peut conserver et utiliser à
nouveau les belles allégories des anciens, sans renoncer soi-même à en créer de nouvelles : oiinsi la zMuse, ftant raillée et anathématisée si fort !J a pour moi des charmes ensorceleurs où s égarent toute mon admiration et tout mon amour :
— Von te dît surannée, ô Déesse ! éMais les Êtres réels peuvent seuls vieillir, captifs en la fange qui sans trêve fermente de t Éternel Devenir; Être idéal, tu demeures éternellement jeune et beau, par le privilège de ton niant divin ! Salut, Inspiratrice, à la fois la éMère
et la Fille ^ rc4mame et la Saur du poète ! Tu revêts chacune de ces qualités y tour à tour, au gré de son caprice surhumain — quoi que s en puisse scandaliser la hideuse et stérile Logique , qui veut tout classer en catégories compatibles; tout, même les choses incompatibles parleur essence.
Un maître ta dit : — « Le droit le plus imprescrip- « tible de Thomme est celui de se contredire, »
De ce droite fai largement usé dans les vers que voiciy convaincu que la Fantaisie ailée et l'Inspiration illogique doivent être les seuls guides du poète, dans ïéden illimité d'oii nul lavèh ne le chassera, pour avoir mordu à la pomme d'or.
STANISLAS DE GUAITA. 30 février 1885.
l^osa zMystica
jKosE mystique, au doux parfum solliciteur, Fleur d'ironique amour, de fol espoir sans trêves ! Illusion splendide, épanouie aux grèves Que dore et transfigure un Idéal menteur !
Moi ta dupe? — Eh bien, soit I,.. Pourvu que ta senteur Évoque en moi l* extase enlaçante des rêves, Si bien qu inattentif au vol dss heures brèves, Je savoure la vie en lent dégustateur,
Qu'importe le Réel > — Divaguer a ses charmes : Ma candeur attendrie aura de douces larmes Pour fêtre inerte au mal comme inerte au plaisir ;
Et, les yeux clos, flairant la fleur cabalistique, Je saurai m' absorber et me fondre, à loisir. Dans le charme imposteur de mon Rêve mystique.
Septembre 18S4.
Geths
■A HiaitmmstiU "Spias/il,
*J Ésus pleure i genoux au Jardin des olives, Et se penche en un geste calme d'abandon.
Pâle front, décoré de grSces maladives. — Comme la Magdeleine implorant son pardon, It pleure à deux genoux, au Jardin des olives.
yo ROSA MYSTICA.
Lui, le Prince du Ciel — triste jusqu'à la mort, Lève un regard chargé de douleur et de crainte Vers l'ange rayonnant qui tient la coupe d'or : L'ange est debout, la paix sur son visage empreinte... Le Dieu pleure humblement — triste jusqu'à la mort !
Et l'ange attend, muet comme un spectre de pierre. — « O Seigneur, éloignez ce calice de moi !... » Telle est, Jésus, ta défaillance et ta prière. Le ciel est calme, la nuit sombre, et le vent froid ; Et l'ange attend, muet comme un spectre de pierre.
GETHSEMANI. 71
Ah I qu'ils sont loin, les jours de pompeux hosanna, Quand, divin thaumaturge éblouissant de gloire, Tu changeais Teau de source en vin pur, à Cana !... Car voici la liqueur amère : il faut la boire ; Ah ! qu'ils sont loin, les jours de pompeux hosanna I
Ton cœur saigne au poignard de Tangoisse future, Et tes larmes de feu brûlent la mousse en fleurs. — Tes disciples sont las, et, sur la terre dure Us dorment leur sommeil, rêvant aux jours meilleurs... Ton cœur saigne au poignard de l'angoisse future.
72 ROSA MTSTICA<
Disciples endormis ! Ciel sourd !... Rien ne répond. L'ange s'est envolé ; h coupe d'agonie Est bue, et la sueur sanglante est sur ton front. Serais-tu pas un dieu, Roi des Juifs?... — Ironie I Disciples endormis I Ciel sourd !... Rien ne répond !
Si le Dieu meurt en toi ; s'il ne reste que Thomme Qui défaille, et se traîne, et se plaint au néant, De quel nom, cette nuit, vaux-tu que Ton te nomme ? — Oui, tu faiblis ; mais ta faiblesse est d'un géant. Et, si le Dieu n'est plus, il reste mieux qu'un homme :
CETHSEMANI. 73
C'est à Gethsémani, pleurant comme un enfant. Que le poëte t'aime, ô Christ, et te révère.
Où tu lui parais beau, sublime et triomphant, Ce n'est pas en martyr t'immolant au Calvaire ; C'est à Gethsémani, pleurant comme un enfant !
Mai 1884.
zMysûre
IVloN Seigneu
R Jésus-Christ I Depuis dix-huit cents ans, La morne humanité vient manger et vient boire, Avidement, à ton calice, à ton ciboire^ L'antidote sacré des instincts malfaisants.
L'ère nouvelle a lui, riche en promesses vaines, Et le monde d'après vaut le monde d'avant. — Comme aux brises d'été l'arôme des verveines. Les effluves malsains roulent au gré du vent.
MYSTÈRE. 7f
Il n'est d'espoir au ciel, ni de bonheur sur terre ; Et notre pauvre front, sous le joug du myftère, O blond Galiléen, se courbe bas, très bas !...
Notre esprit, qui devant ta royauté s'incline, Voudrait enfin comprendre - — et ne comprendra pas Pourquoi ton flanc divin saigna sur la colline !
Avril 1884.
VcAutre U^it
L'au
TRE nuit, j'ai rêvé que les dieux étaient morts. Toute foi s'écroulait : (Sans crainte et sans remords. Un grand savant, par des calculs mathématiques, Ayant prouvé le vide au sein des cieux antiques, — Et le néant du songe où s'égarait en vain Notre esprit, assoiffé de mystère divin.) On voyait, par les jours et les mornes nuitées, Sangloter les chrétiens, et pâlir les athées. Et les juifs polluer de cendres leurs cheveux...
— Nul Être qu'on craignît ne dirait plus : « Je veux I ^ Par la bouche d'un prêtre, à la foule infidèle!