‹ Rosa mysticaChapitre 13 sur 24 · L*AIMANT · texte numérisé non relu

L*AIMANT

Mon pied s'écorche aux durs cailloux, et les buissons Déchirent ma chair... Et qu'importe?

La prunelle au zénith, (curieux des chansons Que la brise errante m'apporte,)

Je trouve, en contemplant les sereines splendeurs Des grands ciels violets ou roses,

L'Oubli des maux, dans les mystiques profondeurs Ruisselantes d'apothéoses !

Le vol éblouissant de mes Pensers, vêtus De rhythmes, en guise de voiles,

— Tels voltigent au vent des milliers de fétus — Montent, montent jusqu'aux étoiles ;

Et dans mon corps meurtri, lassé, silencieux. Rien ne reste plus de moi-même :

Mon Être véritable a rejoint, dans les cieux, L'aimant que j'adore — et qui m'aime.

Ta fonction, Cerveau mortel, t'enorgueillit,

Étant auguste et solennelle :

Tu n'es, mon front, qu'un moule obscur, et d'où jaillit

La Pensée, éployant son aile !

Janvier 1884.

Les "Bras tendus!

L*ATLANTiQUE, évciUant ses fureurs ululantes, S'acharne au rude assaut des falaises croulantes.

Le flot bondit, et se confond Avec le firmament qui s'effondre en nuée, La voix rauque du ciel se mêle, exténuée.

Aux plaintes de la mer sans fond.

Sur la dune gémit un chêne séculaire.

Géant noir qui se tord dans la bise en colère Sous réclaboussure du raz.

Implorant le terroir maternel, comme Antée,

11 tend — à contre-sens de l'onde tourmentée

Vers le sol natal ses longs bras.

Ainsi souvent, mordu d'une impossible envie.

Tournant le dos aux noirs abîmes de la vie

Que j'ai vainement explorés, Vers l'Idéal qui fait sur moi frémir son aile, Et vers ta gloire d'or, Béatrix étemelle.

Je tends deux bras désespérés I

Février 1884.

Défaillance

%A Edmond Haraucourt.

ous avons, bardes iiers glacés dans notre zèle, Vu nos illusions Tune après Tautre choir ; La Chimère inconstante a déçu notre espoir ; La Sirène a lassé nos bras tendus vers elle.

Notre culte s'écroule et notre foi chancelle. Pontifes, en nos mains s'est brisé Tencensoir ; Rameurs, nous sentons l'eau gagner notre nacelle, Et la mer est immense, et l'horizon est noir.

lO

146 CHOSES d'art.

— Tais-toi !... Sois brave et lutte encor : l'angoisse est brève L'épreuve est passagère, et l'Orgueil infini Saura rendre la vie aux cendres de ton rêve...

Christ a pleuré lui-même au mont Gedisémani, Et, sur le Golgotha, le cœur percé d'un glaive, Lui-même, il a crié : — « Lamma Sabacthani I »

Septembre 1884.

c/i un Toëte

V^^E si nulle âme-sœur ne répond à votre âme, Poëte épris d'un Idéal cher à vous seul, Drapez-vous, sans rancune et sans phrase de drame, Dans votre solitude, ainsi qu'en un linceul :

Qu'importe? — Vous n'aurez qu'à lancer dans le Vide Dont les gouffres obscurs soudain resplendiront. Et dont s'empourprera la profondeur livide, Tout ce qui germe, emprisonné, sous votre front I

148 CHOSES d'art.

Et l'Infini, peuplé de vos Rêves splendides, Sera votre patrie — et l'Idéal aimé, Soleil, rayonnera dans les hauteurs candides, Comme un roi glorieux de vous seul acclamé.

Vous seul habiterez la terre de vos songes Où votre esprit pourra, las des réalités.

Se gorger à loisir de savoureux mensonges, Et dormir dans l'oubli des mondes habités ;

Car le poëte doux, qu'on exile ou qu'on raille, Pour humble qu'il paraisse, est un magicien : S'il passe, insoucieux de la foule qui braille, C'est qu'il poursuit, là haut, son rêve aérien !

Avril 1884.

c4 Horace

l\i M E u R d'odelettes sublimes

Avant Ronsard I Adepte badin du grand art, Ils sont d'or, les vers que tu limes !

Si nous t'avons tous blasphémé,

Illustre maître, Avant de t'avoir pu connaître Et, partant, de t'avoir aimé,

IfO CHOSES d'art.

Nous implorons de ta clémence

Notre pardon :

Qui n'a pas mordu le chardon A son quart d'heure de démence >

Nous t'avons maudit bien souvent,

O mon Horace !

Tes plus beaux vers portent la trace De notre courroux — au couvent :

Quand — titre à tes odes lutines —

Nous inscrivions :

«Pensum », crois-tu que nous buvions L'hydromel des muses latines?...

Dans le noir collège odieux

On nous enseigne»

— Si qu'à l'avouer mon cœur saigne — La haine et le mépris des dieux.

A HORACE. Ifl

Mais les dieux, exempts de rancune,

Versent encor Sur les ingrats vos rayons d'or.

Poésie — ou Soleil — ou Lune I

Phœbus a vidé son carquois;

Il nous pardonne, Et notre faible esprit s'étonne De ses audaces d'autrefois ;

Reniant notre ire première,

Nous pâlissons D'avoir été des polissons. . .

Et nous acclamons la lumière I

Avril 1883.

c/i Tierre de %gnfard

lu feus doSe ouurier : lefcifel fçeus tenir

Par quoy la rime d'or eji faiâle étincellante.

Tu cogneus en quels cieulx, comme vne efioile lente y

La belle œuure Je lèue aux peuples à venir.

Car le courfier Pégaze, oyant lequel hanir, Par fa bride tu prins d^vne main point tremblante Et planas fur l'Enuie à la geule fanglante Qjii foy-mefme falit, cuidantd'aultres ternir.

A PIERRE DE RONSARD. If^

Quels lauriers verdijffans fleurit la gloire ardeu'é, Ceulx-là premier cueillis, en la riche eftendeu'é Où ton génie ardent te Jouffrit prendre ejfor. •

Tonfantâfme vng chafcun d'vng poète deuine, A caufe de fa ioue^ oà paroît rofe encor Le fuçon' carejfant de la Mufe diuine.

Décembre 1883.

o4 Charles "Baudelaire

O mort, yiaix capitâise, il est temps : levons l'ancre Ce p«ys nous euuiie, 6 Mort ! appareillons I

La FUmrt du mai. Le Voyage.

EST en jaspe sanguin, de vieil or incrusté, Maître, que le poëte au cœur chaud t'édifie Un sépulcre : le jaspe fraternel défie, — Comme tes vers — l'affront de l'âpre vétusté.

Or l'envie est muette; et le Siècle, dompté Par ton rhythme enchanteur, Maître, te déifie, De Paris à Moscou — jusqu'à Philadelphie ; £t ton nom, clair de gloire, aux astres est monté.

A CHARLES BAUDELAIRE» Iff

L'Ame Mystique vit son rêve d'outre-tombe :

Montre-toi donc, poëte, et que le rideau tombe, Qui voile l'élysée où sont les demi-dieux I

Ouvre un oeil agrandi d'extase coutumière Sur le chœur prosterné de tes enfants pieux Qui font vibrer vers toi leur hymne de lumière I

Décembre 1883.

c4 Laurent Tailhade

L^ANS le charme énervé de votre poésie, Se mêle à des senteurs d'aubépine et de thym Un effluve imprévu de chrême et d'ambroisie; Et Tardeur florentine au luxe byzantin.

— Culte équivoque, ensorceleur et clandestin, Compliqué de candeur savante et d'hérésie :

Vous servez au démon de votre fantaisie Et le nectar mystique — et l'encens libertin !

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